« Le gouvernement campe fermement sur une ligne anticlimat »

Durée de lecture : 7 minutes

24 juillet 2020 / Entretien avec Clément Sénéchal



Un troisième plan de soutien à l’économie française a été adopté le 21 juillet par les parlementaires. Des centaines de milliards d’euros vont être injectés, modelant le « monde d’après ». Pour Clément Sénéchal de Greenpeace, « celui-ci ressemble au monde d’avant… en pire. Les plans de soutien préparent un rebond des émissions de gaz à effet de serre ».

Clément Sénéchal est porte-parole sur le climat à Greenpeace France.

Clément Sénéchal

Reporterre — Le troisième plan de soutien à l’économie française, le PLFR3 (projet de loi de finance rectificatif), a été adopté en commission mixte paritaire le 21 juillet. Depuis le confinement, gouvernement et Parlement ont injecté des centaines de milliards d’euros dans l’économie, de quoi modeler le fameux « monde d’après ». À quoi va-t-il ressembler selon vous ?

Clément Sénéchal — Au monde d’avant… mais en pire. Les plans de soutien à l’économie préparent un rebond des émissions de gaz à effet de serre. Cette session parlementaire a clairement posé la question du principe de réalité qui nous gouverne : qui doit nous guider ? la reprise en main de notre destin collectif ou les caprices des marchés ?

Le débat s’est notamment cristallisé à travers l’enjeu des conditionnalités attachées aux aides publiques. L’occasion était unique : en posant des conditions écologiques et sociales au versement d’argent public, on pouvait enfin repositionner nos industries sur des logiques durables. De surcroît, la puissance publique se trouvait dans une position de force inédite par rapport au secteur privé. Il fallait y aller et combler une lacune essentielle dans l’action climatique, car il n’existe pas en France de législation contraignante pour contraindre les entreprises à réduire leurs émissions.

Dès les deux premiers plans, plutôt de conditionner les aides à des objectifs climatiques contraignants, la majorité a proposé un amendement factice, en renvoyant aux dispositions RSE [responsabilité sociale et environnementale], qui existent déjà dans les textes.

Au moment du PLFR3, il y avait de l’espoir : le débat avait mûri, la prise de conscience s’était élargie, les sondages montraient que 80 % des Français attendaient que le gouvernement pose des contreparties aux aides publiques [1]… Plusieurs groupes parlementaires — de gauche — avaient travaillé avec des ONG pour proposer des amendements très aboutis sur ces questions. Ils demandaient des obligations de moyens et de résultats pour la réduction des gaz à effet de serre, avec des sanctions dissuasives en cas de manquement. Barbara Pompili [députée En marche devenue depuis ministre de la Transition écologique] a défendu ces amendements en commission des finances, mais s’est heurtée à l’avis défavorable du gouvernement… et elle a lâché l’affaire. Elle ne s’est pas battue en séance plénière. Pire, elle a porté un amendement fantoche des macronistes, qui demande juste aux entreprises soutenues d’expliquer ce qu’elles vont faire contre les émissions polluantes. Une obligation de déclarer, rien de plus. En bref, Barbara Pompili a renié les positions écologiques qu’elle portait auparavant. Pour entrer dans ce gouvernement, il faut sans doute laisser ses convictions à la porte.

Ce qui est grave, c’est qu’on a manqué une occasion de vérifier que l’argent public ne serve pas à un rebond dramatique des émissions de gaz à effet de serre. On a raté l’occasion d’opérer une bascule vers le monde d’après, et de soumettre notre appareil productif à l’Accord de Paris sur le climat.



En parallèle, la Convention climat a rendu ses conclusions. Les ONG ont porté plusieurs des mesures préconisées à travers des amendements à ce PLFR3. Tous ont été rejetés. Quelles sont les mesures laissées de côté les plus importantes ?

Ce qu’a révélé cette séquence, c’est le gouffre inouï entre le discours présidentiel et le fait parlementaire. Tout ce qui a été approuvé par le président, en parole, a été rejeté par le gouvernement et sa majorité au moment des votes parlementaires. Parmi les amendements rejetés, l’encadrement des dividendes pour participer au financement de la transition écologique ; la fin des subventions aux énergies fossiles ; l’instauration d’un malus poids à l’achat des véhicules ; la baisse de la TVA pour les billets de train. Malgré une mobilisation forte des groupes parlementaires d’opposition (de gauche), malgré quelques timides avancées obtenues au Sénat… rien n’y a fait : le gouvernement campe fermement sur une ligne anticlimat.

Parmi les amendements rejetés, la baisse de la TVA pour les billets de train.



Plusieurs parlementaires et ministres ont expliqué que la priorité avec ces plans de soutien était d’éviter la destruction d’emplois… Déjà, licenciements, plans sociaux et faillites se multiplient.

C’est toujours le même argument. Si la préservation des emplois était vraiment la priorité, on aurait mis des conditionnalités sociales aux aides versées : par exemple, en exigeant qu’il n’y ait pas de licenciements dans les entreprises soutenues. Mais tous les amendements en ce sens ont été rejetés. Résultat : Renault touche des aides publiques… et délocalise à l’étranger.

Rappelons aussi que la transition énergétique est pourvoyeuse d’emplois : dans le ferroviaire, dans la rénovation des bâtiments, dans les énergies renouvelables… Il faut arrêter d’opposer climat et emploi, ça n’a pas de sens. Certains secteurs industriels, les plus polluants, sont amenés à décroître. Il faut penser la reconversion industrielle. Le chômage n’est pas une fatalité, mais on est coincé dans un modèle économique qui produit du chômage et qui compte là-dessus pour défaire les revendications des travailleurs. On peut agir : la gauche démocrate étasunienne porte un projet d’emplois garantis par l’État ; l’Espagne est parvenue à fermer ses centrales à charbon en limitant la casse sociale.



Comment analysez-vous l’attitude de la majorité En marche ?

La majorité En marche est secouée, divisée, heurtée par les contradictions permanentes du gouvernement, qu’elle doit absorber. Malgré tout, la plupart des députés macronistes continuent de se ranger derrière le gouvernement et de faire preuve de mauvaise foi. Au sortir de cette séquence politique, il n’y a plus de doute : M. Macron n’a pas d’ambition écologique.

« Le travail de dilution des travaux de la Convention peut se poursuivre jusqu’en 2022. M. Macron joue la montre. »

La Convention citoyenne pour le climat a bien montré l’approche tacticienne et politicienne que le président développe vis-à-vis des questions climatiques : ça lui a permis d’occuper le terrain, tout en mettant à distance les militants, experts et ONG environnementales… sans rien avoir à faire de plus. À coups de reports, de nouvelles consultations [le projet de loi issu des propositions de la Convention a été reporté à 2021], ce travail de dilution peut se poursuivre jusqu’en 2022. M. Macron joue la montre, et esquive ainsi l’affrontement à mener contre les intérêts privés qui alimentent le changement climatique.



Au sortir du confinement, nombre d’ONG, de politiques, de syndicats ont poussé pour un « monde d’après » différent, écologique et solidaire. Ce projet n’a-t-il pas fait « pschitt » ?

C’est sans surprise. Il fallait une bonne dose de naïveté pour croire que M. Macron était sincère. Pour autant, je pense que la transition idéologique liée à la transition écologique est en train de se faire. De plus en plus de Français se politisent sur ces enjeux : ils identifient les structures du néolibéralisme comme la cause du problème. Une transition électorale se joue aussi, l’écologie constitue désormais le ressort civique qui pousse les gens à aller voter, on l’a vu aux municipales. L’abstention reste aussi très importante, mais cela se comprend : la stratégie du gouvernement, c’est de faire semblant… Cela crée de l’écœurement parmi la population, et affaiblit la démocratie.



La bataille du PLFR3 perdue, quelle est la suite ?

Le projet de loi de finance, le budget 2021, sera le dernier temps politique utile pour le gouvernement sur la question climatique. Il tient là sa dernière occasion, d’ici 2022 de remodeler notre économie en prenant en compte la crise écologique. Ce sera une bataille intéressante : la majorité prendra-t-elle enfin ses responsabilités ? Quel rôle jouera Barbara Pompili ? Il faudra aussi se battre pour la justice environnementale, à travers la question de la fiscalité ; autrement dit, comment partager l’effort de sobriété à effectuer et la contribution à l’action climatique. La question climatique est structurée par les inégalités. Il faut réorganiser une fiscalité progressive avec un contenu climatique fort.

  • Propos recueillis par Lorène Lavocat





Lire aussi : Loi de finances : Macron discourt sur l’écologie, ses députés la démolissent

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Dessin : © Sanaga/Reporterre

Photos :
. Portrait : © Reporterre
. TER entre LaTour de Carol et Toulouse Matabiau. Aleix Cortés / Flickr
. Rencontre entre Emmanuel Macron les 150 membres de la Convention. Page Facebook de la Convention citoyenne pour le climat.->https://www.facebook.com/ConvCitoyenne/photos/a.120554692673877/185193392876673/?type=3&theater]

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