« Le gouvernement et la FNSEA jettent les agriculteurs dans la gueule du loup »
Manifestation d'agriculteurs membres de la FNSEA à Nantes, le 25 janvier 2024. - © AFP / Loïc Venance
Manifestation d'agriculteurs membres de la FNSEA à Nantes, le 25 janvier 2024. - © AFP / Loïc Venance
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En interdisant l’importation de fruits et légumes traités au thiaclopride, un insecticide, le Premier ministre a paradoxalement pris le parti de l’agroindustrie et de la FNSEA, écrit dans cette tribune le maraîcher Mathieu Yon.
Le néopaysan Mathieu Yon est installé dans la Drôme en tant que maraîcher biologique en circuit court.
Thiaclopride. Bien que maraîcher, je ne connaissais pas le nom de cette substance, utilisée comme insecticide sur les maïs, colza et pommes de terre. Le gouvernement a décidé d’activer une clause de sauvegarde, pour interdire l’importation de fruits et légumes traités au thiaclopride.
Le Premier ministre n’a pas interdit le 1er février les importations de maïs ou de colza traités avec ce produit, seulement les fruits et légumes. Pourquoi ce choix ? La filière française des producteurs de pommes de terre est-elle en difficulté, au point de devoir activer cette fameuse clause de sauvegarde permise par le droit européen ?
C’est tout le contraire. C’est une des rares, et peut-être même la seule, à se porter comme un charme. Depuis les années 2000, les surfaces cultivées ne cessent d’augmenter. Et la France est le premier exportateur mondial de pommes de terre. Près de la moitié de la production nationale est exportée.
La clause de sauvegarde, qui sert à protéger les producteurs de l’Union européenne d’une hausse soudaine et massive des importations en provenance d’un pays tiers (extérieur à l’Europe), aurait été bien plus opportune pour la filière ovine, bovine ou arboricole.
Le Premier ministre a réussi un tour de prestidigitation en soutenant la seule filière française qui n’en avait pas besoin. Je ne doute pas que cette mesure sera également utile aux betteraviers, qui subissent la jaunisse de la betterave à la suite de l’interdiction des néonicotinoïdes. Mais, pour la betterave sucrière aussi, les exportations se portent bien. Sur les 4 millions de tonnes de sucre produits en France en 2023, 1,9 million a été exporté.
Une supercherie cosignée avec la FNSEA
Cette clause de sauvegarde promise par Gabriel Attal laisse un goût amer. Elle a été détournée de son usage, pour protéger les filières exportatrices plutôt que les filières en difficulté face aux importations. Ce détournement du droit européen est un jeu dangereux qui affaiblit l’Europe, et risque de propulser encore plus les populistes au pouvoir.
Pendant plus de deux semaines, le monde agricole a demandé un revenu. Mais rien n’a été obtenu sur ce terrain. Les dirigeants de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), le syndicat agricole majoritaire, ont sifflé la fin de la partie, dans une cogestion alarmante avec le gouvernement. Dans quelques mois, de nombreux agriculteurs constateront que leurs conditions de travail n’ont pas changé et que les prix de vente ne parviennent toujours pas à couvrir les coûts de production. Les 150 millions d’euros d’aides pour l’élevage apparaîtront comme dérisoires, une fois répartis sur les 145 000 élevages français…
« Ils seront peut-être tentés de quitter le navire de la FNSEA »
Quand les agriculteurs s’apercevront de la supercherie, ils seront peut-être tentés de quitter le navire de la FNSEA. Puisque rien n’aura été fait pour préparer une transition agronomique ou un renouvellement de la protection sociale des agriculteurs. Ni une retraite décente garantie pour tous les exploitants agricoles. Ni une assurance récolte universelle capable de protéger l’ensemble de la profession. Ni un soutien massif à l’agriculture biologique et à l’agriculture de conservation des sols. Ni des clauses de sauvegarde pour protéger réellement les fruits et légumes, et pas seulement les filiales de la FNSEA. Ni une interdiction d’achat des productions agricoles en dessous du prix de revient.
Quand les agriculteurs toucheront le fond du problème, les politiques néolibérales les auront déjà toutes et tous jetés dans la gueule du loup : nous entendrons alors les os du monde agricole se briser, pendant que les gouvernements signeront des allègements fiscaux, des accords de libre-échange et des clauses de sauvegarde. L’agriculture du plus fort est toujours la meilleure.