Le gouvernement prépare la fermeture de la centrale de Fessenheim

19 janvier 2018 / Émilie Massemin (Reporterre)

Ce vendredi 19 janvier, le secrétaire d’État Sébastien Lecornu lance un comité de pilotage destiné à imaginer un nouvel avenir pour Fessenheim après l’arrêt de ses deux réacteurs, prévu fin 2018. Les élus locaux sont inquiets et les associations redoutent une nouvelle activité atomique sur le site.

Préparer l’avenir du territoire après la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim avec des élus et des acteurs économiques locaux qui y sont majoritairement hostiles. C’est l’exercice délicat auquel se livre Sébastien Lecornu, en visite à Fessenheim (Haut-Rhin) du jeudi 18 au samedi 20 janvier. Après avoir rencontré, jeudi, les syndicats de la centrale et le maire de Fessenheim, le secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire doit installer un comité de pilotage pour l’avenir du territoire, ce vendredi à 9 h, à Colmar, siège de la préfecture du Haut-Rhin.

Pour l’heure, la composition exacte du comité, d’une soixantaine de membres, n’est pas connue. « Il comprendra évidemment les élus locaux que j’ai déjà reçus fin novembre, mais également les responsables économiques et sociaux […] qui font vivre cette partie de l’Alsace, a indiqué M. Lecornu dans un entretien à L’Alsace, le 14 janvier. Il s’agit avant tout de se mettre d’accord sur le constat : j’ai donné des instructions aux services de l’État, à l’Insee, pour actualiser les données sur l’impact de la fermeture de la centrale, les emplois directs et indirects, la fiscalité, le foncier, les besoins énergétiques… Dans un deuxième temps, il s’agit de mettre officiellement en place des groupes de travail qui se sont constitués de manière informelle, à ma demande, depuis début décembre. Ils doivent traiter de la revitalisation économique et de la création d’emplois, la formation, du démantèlement, de la fiscalité, des sous-traitants, de la sécurité de l’approvisionnement électrique, etc. »

Première préoccupation à laquelle va devoir répondre le comité : le chômage. Deux mille emplois directs et indirects seraient menacés par la fermeture. Curieusement, les 850 agents EDF de la centrale ne sont pas les plus menacés. « Ils bénéficient du statut des industries électriques et gazières [IEG] qui, depuis 1946, prévoit une garantie de l’emploi implicite dans les pratiques RH, rappelle Alexandre Grillat, de la CFE-CG énergie. Il n’y a jamais eu de licenciement sec d’agent IEG lié à la fermeture d’un site. La fermeture de Fessenheim ne sera sûrement pas une première là-dessus. » Certains salariés proches de la retraite ne seront pas remplacés ; d’autres partiront dans d’autres centrales ; et ceux qui souhaitent rester en Alsace devraient se voir proposer des solutions par EDF, comme changer de métier, travailler à la centrale hydraulique voisine ou être transférés à Enedis.

Vingt années de travail avant la fin du démantèlement

Cependant, la fermeture d’une centrale nucléaire ne se fait pas en un jour. « Il faut d’abord épuiser le combustible, puis le mettre dans la piscine de désactivation et l’y laisser quelques années avant de l’envoyer à La Hague en vue de son retraitement, dit à Reporterre Jean-Luc Cardoso, délégué syndical CGT de la centrale. Ensuite seulement on pourra procéder au démantèlement. » Compter cinq ans pour la première étape, quinze ans pour la seconde ; soit vingt années durant lesquelles certains agents EDF de la centrale continueront à travailler sur le site.

Sébastien Lecornu (au milieu à gauche) et les représentants de la centrale nucléaire productrice d’électricité de Fessenheim, jeudi 18 janvier, à Colmar (Haut-Rhin).

La situation est plus préoccupante pour les quelque 350 agents prestataires qui, du fait qu’ils travaillent pour des entreprises sous-traitantes, ne bénéficient pas du statut protecteur des IEG. Sans compter les emplois indirects. « 1.200 vont disparaître, redoute Éric Straumann, député Les Républicains du Haut-Rhin. Cela va entraîner un trou démographique, avec des classes qui vont fermer, 800 logements qui vont se retrouver en même temps sur le marché immobilier. » « 850 agents d’EDF qui sont payés au-dessus de la moyenne nationale, ça fait des recettes pour le territoire, enchérit Bruno Fuchs, membre de La République en marche (LREM) et député Mouvement démocrate (MoDem) du Haut-Rhin. Nous redoutons la fermeture d’infrastructures, de la piscine par exemple. » Par ailleurs, EDF reverse chaque année près de 15 millions d’euros de taxes aux collectivités locales. Lesquelles attendent une compensation de l’État, qui a déjà signé en janvier 2017 un accord avec EDF pour une indemnisation de 490 millions d’euros (plus une part variable calculée sur le manque à gagner pour l’électricien jusqu’en 2041).

Comme ces compensations ne seront pas éternelles, il s’agit également d’attirer de nouvelles activités sur le territoire, qui ne manque pas d’atouts : cinq universités dans un rayon de cent kilomètres, la proximité du Grand Canal d’Alsace, de l’Allemagne et de la Suisse. « Des idées ont déjà été évoquées, comme l’implantation d’une usine pour les batteries des véhicules électriques Tesla, mais l’idée du comité est d’établir une méthodologie de sélection des projets et un planning », explique M. Fuchs. Des acteurs locaux ont déjà commencé à réfléchir, comme André Hatz, président de l’association Stop Fessenheim : « Début janvier, nous avons évoqué avec le préfet la possibilité de développer les énergies renouvelables sur le territoire. Par exemple, en construisant une centrale à gaz combiné, qui permettrait de valoriser les lignes à très haute tension existantes. Nous avons aussi encouragé le préfet à relancer, avec EDF, le chantier de site de stockage de l’électricité entre le lac Blanc et le lac Noir, dans les Vosges alsaciennes. » Greenpeace souligne de son côté que le site est implanté sur une « ceinture solaire » au riche potentiel en énergie photovoltaïque.

Une centrale vétuste qui fonctionne au tiers de sa puissance

Le développement des énergies renouvelables permettrait de rassurer certains élus locaux, inquiets — à tort selon M. Lecornu — pour l’approvisionnement en électricité du territoire après la fermeture de la centrale nucléaire. « En 2017, la centrale de Fessenheim n’a fourni que 1 % de la production totale d’électricité en France. C’est moins que l’énergie solaire produite dans l’Hexagone, assure-t-on à Greenpeace. En plus, la centrale est vétuste et fonctionne mal : le réacteur 2 est à l’arrêt depuis le 13 juin 2016, après qu’on a découvert une anomalie de concentration de carbone dans le générateur de vapeur fabriqué au Creusot. Quant au réacteur 1, il fonctionne par intermittence depuis qu’on y a découvert neuf anomalies. » Résultat, 458 jours d’arrêt cumulés en 2017 pour les deux réacteurs, et seulement 36,1 % de taux de charge (le pourcentage d’heures dans l’année pendant lesquelles la centrale fonctionne à plein régime) — soit une centrale déjà presque à l’arrêt.

Manifestation pour la fermeture de Fessenheim en 2016 sur de nombreux ponts du Rhin. Ici, près de celui de Marckolsheim.

La crainte des associations est que l’ancienne centrale soit reconvertie en un nouveau site nucléaire. « Il y a quatre ou cinq ans, Francis Rol-Tanguy, délégué interministériel à la fermeture et à la reconversion de la centrale nucléaire de Fessenheim, nous a demandé ce que nous penserions de l’installation d’une usine de décontamination de l’acier irradié. Ce jour-là, notre colère a été terrible », se souvient André Hatz. Il n’a pas entendu parler de ce projet depuis. Mais EDF a déjà indiqué qu’il serait partie prenante de l’avenir du site et M. Lecornu a indiqué que « la région Grand Est [était] légitime à structurer sa filière de compétence en matière d’énergie, y compris nucléaire. Il y a déjà le projet Cigéo de Bure, dans la Meuse, mais aussi des centrales électriques et des centres de maintenance ».


LA FERMETURE DE FESSENHEIM, UN FEUILLETON À REBONDISSEMENTS

L’installation de ce comité est une nouvelle étape dans le processus de fermeture de la doyenne des centrales nucléaires françaises, dont les deux réacteurs d’une puissance de 900 mégawatts ont été mis en service le 1er janvier 1978. En novembre 2011, l’accord entre Europe Écologie-Les Verts et le Parti socialiste prévoyait l’arrêt immédiat des réacteurs en cas de victoire du candidat socialiste. En septembre 2012, François Hollande, alors président de la République, annonçait la fermeture de la centrale pour fin 2016, échéance qu’il a repoussée trois ans plus tard à fin 2018 — à la date prévue de mise en service de l’EPR de Flamanville. Finalement, le décret du 8 avril 2017 annonce l’abrogation de l’autorisation d’exploiter de la centrale le jour de la mise en service de l’EPR de Flamanville.



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Lire aussi : EDF accepte l’indemnisation de l’Etat pour fermer Fessenheim. Les élus locaux réfléchissent à l’après-nucléaire

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
. chapô : la centrale nucléaire de Fessenheim, dans le Haut-Rhin. wikimedia (Florival fr/CC BY-SA 3.0)
. réunion de travail : Sébastien Lecornu sur Twitter
. Manifestation : © André Hatz.

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