Le jardin bio où les personnes en galère retrouvent de l’allant

20 octobre 2017 / Émilie Massemin (Reporterre)



Depuis un an, neuf salariés en insertion cultivent fruits et légumes dans le jardin d’une ancienne maison minière, au cœur de l’ancien bassin minier. Dans ce lieu consacré à l’écologie et à l’éducation populaire, au contact des habitants, ils se réapproprient leur alimentation et se reconstruisent un projet de vie.

  • Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais), reportage

Il est encore tôt sous le ciel brumeux mais chacun est à son poste. Thomas François, 24 ans, et Bruno Brodka, 41 ans, plantent de jeunes plants de mâche sur une des plates-bandes de la microferme de Loos-en-Gohelle, en les alignant soigneusement le long d’une cordelette. Devant la ferme, Aurore Cuvilliez, 34 ans, Valérie Devulder, 46 ans, et Carole Groux, 48 ans, tiennent un étalage de fruits et légumes bio. Une voisine, Nicole Kitla, 78 ans, s’en approche en traînant son cabas. « C’est très sympathique, dit-elle en tendant un céleri-rave à Valérie. Je viens quand je n’ai plus rien dans mon jardin. J’ai aussi un problème avec mes carottes qui sont véreuses ! » « Il faut les planter à côté des poireaux car la mouche des carottes déteste l’odeur de ce légume », répond l’animatrice, Audrey Chaillan, 37 ans, qui l’invite à un atelier « Graines du monde » organisé par la ferme deux semaines plus tard.

Audrey Chaillan, animatrice de la microferme de Loos-en-Gohelle, devant le tableau qui récapitule le projet de riviera comestible dans la commune.

La grande bâtisse en briques rouges, une ancienne maison d’ingénieur, témoigne du passé minier de la commune. De même que la vue sur les deux terrils, curieuses montagnes noires couvertes d’un fin duvet végétal. La fermeture des mines de charbon, des usines sidérurgiques et de l’industrie textile a plongé dans la misère Loos-en-Gohelle et les villes alentours. « Dans les années 1990, le Nord-Pas-de-Calais concentrait 50 % des friches industrielles françaises », rappelle Dominique Hays, président du réseau Cocagne et fondateur de l’association des Anges gardins (« jardin » en ch’ti) à l’origine de la microferme où nous nous trouvons. En 2014, la commune (6.533 âmes) comptait 17,6 % de chômeurs et 20,1 % de pauvres. Marine Le Pen a remporté 39 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle et le député (Front national) José Evrard est sorti vainqueur des législatives. Ceci, malgré les efforts tenaces déployés depuis 2001 par le maire (Europe Écologie-Les Verts), Jean-François Caron, et la transformation de la commune en une ville pilote pour la transition écologique et la participation habitante.

La microferme s’est installée dans une ancienne maison d’ingénieur qui date de l’époque où les mines de charbon étaient encore en activité.

Un partenariat avec les agriculteurs bio de la commune

La microferme s’est installée à Loos-en-Gohelle en novembre 2016 à l’aide du réseau Cocagne. Aujourd’hui, neuf salariés en insertion cultivent en bio légumes, petits fruits rouges et aromates sur mille mètres carrés de terrain. Ils vont aussi chercher les fruits et légumes des agriculteurs bio alentour, en garnissent des paniers qu’ils complètent avec leur propre production et assurent la distribution aux habitants. Soixante-dix paniers, qui rapportent chacun deux euros à l’association, sont écoulés chaque semaine. Les salariés s’occupent également des livraisons et tiennent trois petits marchés par semaine. De quoi assurer une partie des revenus de la structure, dont le budget annuel tourne autour de 120.000 euros, financé en grande partie par l’État, l’Europe et les collectivités locales avec un coup de pouce de la Fondation de France.

Dominique Hays, président du réseau Cocagne et fondateur des Anges gardins.

Le week-end, les habitants sont invités à participer à des chantiers coopératifs. « Nous avons construit un poulailler avec les gens du territoire, raconte Audrey en désignant une jolie cabane de bric et de broc, placée dans un enclos où vaquent quelques poules rousses. Nous l’utilisons pour sensibiliser à la conservation des races locales, puisque nous y avons installé des poules d’Estaires et de Bourbourg, originaires du nord de la France. Une habitante vient régulièrement s’en occuper avec son petit-fils autiste, à qui le contact avec des animaux fait le plus grand bien. » Ces chantiers ont aussi permis de planter une haie nourricière et de fabriquer une ruche. À ce programme déjà chargé s’ajoutent cours de cuisine et ateliers confitures. Et, à l’avenir, on prévoit l’entretien et l’animation d’une « Riviera comestible » avec haies à baies et petits potagers, à installer le long de l’itinéraire piéton et cyclable de la commune.

Éric Ponce, 55 ans, à la ferme pour compléter les semestres qui lui manquent pour pouvoir prendre sa retraite.

Une « écopôle alimentaire » pour rendre accessibles les produits bio

La microferme est la dernière pousse d’un écosystème nourricier plus large dont le cœur se situe à l’écopôle alimentaire de Vieille-Église (Pas-de-Calais). À l’origine, quinze hectares confiés en 2011 par la communauté de communes de la région d’Audruicq aux Anges gardins et à la plate-forme de distribution de produits bio et locaux lancée par ces derniers, Terre d’Opale. Aujourd’hui, l’écopôle alimentaire, dont le budget s’élève à un million d’euros par an, accueille trente-cinq salariés en insertion et de multiples activités : exploitation de 3,8 hectares en maraîchage biologique, confection et distribution de paniers, atelier de transformation et même un restaurant, « la première table de Cocagne de France », s’enthousiasme Dominique Hays.

L’écopôle alimentaire a son propre atelier de transformation, où sont cuisinées soupes et conserves.

Cet authentique gars du Nord — son père a commencé comme ouvrier à Wingles (Pas-de-Calais) — l’a vite compris : le défi alimentaire en Pas-de-Calais est de taille. À la fin des années 1990, au réseau Cocagne, il fait une découverte effarante : « Certains salariés venaient travailler le ventre vide. Je leur ai proposé de se servir en légumes, mais ça n’a pas pris — ils ne savaient pas cuisiner. Nous leur avons donc appris… et ça n’a toujours pas pris. J’ai compris que des gens qui avaient un répertoire alimentaire très restreint — qui ne mangent que des frites par exemple — développaient des “néophobies” liées à un fort déficit en estime de soi. Plus on leur assène des injonctions de santé publique, du genre cinq fruits et légumes par jour, plus ils se sentent stigmatisés. » D’où l’importance d’accompagner chacun dans la reconquête de soi, dans tous ses aspects — économique, personnel et citoyen.

L’écopôle alimentaire cultive 3,8 hectares en maraîchage bio dans la commune de Vieille-Église.

Un travail de reconstruction qu’effectuent pas à pas les salariés de la microferme. Valérie est arrivée le 18 septembre après qu’un grave problème familial l’a contrainte d’arrêter de travailler à l’usine. « Je me suis retrouvée au RSA. J’ai perdu confiance en moi. » Elle a rapidement trouvé ses marques à la ferme. « On travaille en équipe. Les gens sont à l’écoute, c’est familial. » Son contrat, signé pour six mois, est renouvelable trois fois. Mais elle a déjà des idées pour la suite : « Je pourrais être vendeuse dans un magasin de produits bio. J’aime le contact avec les clients et je saurais les conseiller ! » Aurore, qui galérait dans sa recherche d’emploi à cause d’un problème de vue qui lui interdit de passer le permis, a elle aussi retrouvé de l’allant : « Je vais essayer de passer un bac pro en vente et de m’acheter un scooter, ou pourquoi pas un vélo électrique ! » Au niveau national, le réseau Cocagne a fait le calcul : 40 % des personnes accompagnées trouvent un emploi ou une formation qualifiante à la fin de leur contrat.

Une meilleure alimentation tout en douceur

La microferme donne aussi l’occasion aux salariés de se réapproprier en douceur une meilleure alimentation. Chaque semaine, ils peuvent acheter un panier à un tarif solidaire — trois euros au lieu de neuf. « On découvre des légumes qu’on ne connaissait pas, apprécie Valérie. Je n’avais pas confiance dans le bio ; maintenant que j’ai vu comment les légumes étaient cultivés, je peux expliquer à mon frère que ce n’est pas de la menterie ! » Carole aussi se laisse convaincre : « C’est vrai que le conventionnel est moins cher, mais les carottes n’ont pas de goût et les pommes sont farineuses. »

Côté jardin, Thomas a été un peu déstabilisé au départ. « Avant, j’entretenais un potager dans une école. Je mettais du “pschitt-pschitt” pour faire partir les petites bêtes. Ici, pas question. » D’autres donnent une nouvelle dimension à des gestes familiers. Comme Bruno, qui a retrouvé à la ferme des pratiques de son père et de son grand-père. « Les anciens avaient des astuces, comme mélanger les tomates et les œillets d’Inde pour éviter les mouches, se souvient-il. Moi non plus, je n’utilise pas de produits, je ne veux pas empoisonner ma famille. On essaie de manger sain même si l’on a peu de moyens. »

Les neuf salariés en insertion cultivent mille mètres carrés de jardin.

Audrey élargit peu à peu la palette des pratiques écolos de ses protégés, en les initiant au tri des déchets ou à la fabrication de produits ménagers plus écolos. Mais pour cette petite et arrière-petite-fille de mineurs, l’écologie passe par le social. « Les salariés ne pourront pas adhérer au projet s’ils ont un gros caillou dans la chaussure, explique-t-elle. Certains sont dans des situations extrêmement difficiles. J’ai appris en discutant avec une salariée qui ne récupérait jamais de légumes qu’elle n’avait pas de cuisine, seulement un micro-ondes. La priorité est devenue de lui trouver un logement décent. » En espérant que cet accompagnement apporte l’émancipation par l’éducation populaire : « Les salariés passent régulièrement d’encadrés à encadrants, poursuit-elle. À force de vendre des paniers et d’enseigner des recettes aux habitants, ils ont envie de les cuisiner. Mon travail est aussi de les aider à devenir acteurs de leur vie par l’alimentation et le jardinage : c’est trop facile de s’exaspérer devant sa télé sur les pratiques industrielles puis d’aller au supermarché. »


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Lire aussi : Dans un « quartier sensible » de Valence, le jardin partagé cultive bien plus que la terre

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre
. chapô : Valérie Devulder, salariée en insertion, rend la monnaie à Nicole Kitla, une voisine. Les salariés tiennent trois petits marchés par semaine.

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