Le long du tracé de l’A69, des agriculteurs dépossédés et un territoire fracturé
Bruno Cabrol, éleveur bovin, devant les terres qu'il exploite, coupées en deux par l'autoroute. - © Antoine Berlioz / Reporterre
Bruno Cabrol, éleveur bovin, devant les terres qu'il exploite, coupées en deux par l'autoroute. - © Antoine Berlioz / Reporterre
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Le long du tracé de l’A69, des agriculteurs attendent toujours de récupérer une partie des terres cédées au concessionnaire. Une opération d’aménagement foncier d’ampleur, qui fracture durablement le monde agricole.
Lacroisille (Tarn), reportage
« Je préfère ne pas en parler, la situation est explosive. » Quelques secondes plus tard, l’agriculteur tarnais, qui a requis l’anonymat, raccroche. Tandis que le concessionnaire de l’A69 Atosca vante l’exemplarité d’un chantier qui avance, le malaise s’installe dans les campagnes du Tarn. De nombreux paysans se sentent délaissés, et sont toujours dans l’attente de terres qu’ils ont été contraints de céder pour le chantier de l’autoroute.
Pour compenser les 350 hectares de terres agricoles artificialisées par ce chantier titanesque, un vaste Aménagement foncier agricole, forestier et environnemental (Afafe) a été lancé sur le territoire.
Une partie des terres a été achetée par Atosca via des procédures d’expropriation : c’est « l’exclusion d’emprise » — l’agriculteur perd ses terres contre une indemnisation financière. Le reste relève de « l’inclusion d’emprise », un mécanisme censé redistribuer les terres disponibles et permettre des échanges de parcelles entre agriculteurs afin de retrouver une situation équivalente à celle d’avant l’autoroute.
180 exploitations et 7 235 hectares concernés
Pour permettre ces échanges de terres et ce réaménagement du territoire, une vaste zone a été étudiée par des géomètres dans le cadre de cette opération. Au total, 180 exploitations et 7 235 hectares sont concernés par cet aménagement foncier, selon les chiffres présentés lors de la commission d’enquête parlementaire sur l’A69 en 2024.
« Le passage de l’autoroute à proximité des exploitations ne signifie pas qu’elles sont épargnées. L’impact est bien plus large que prévu », reconnaissait alors Patrick Maury, assistant à la maîtrise d’ouvrage du département du Tarn et géomètre-expert. L’aménagement foncier dépasse ainsi largement les seules exploitations directement traversées par le tracé. À l’automne 2022, sept commissions intercommunales — réunissant élus, représentants agricoles, services du département et agriculteurs — ont dû choisir entre exclusion ou inclusion d’emprise.
« Personne ne nous a expliqué ce que ce choix impliquait réellement, dénonce Jean-Philippe Rouanet, céréalier à Lacroisille. On n’avait aucun élément, on nous a juste demandé de voter. On s’est senti très seuls. »
Des parcelles de terres utilisées illégalement par Atosca
Quatre commissions ont opté pour l’exclusion, trois pour l’inclusion, dont celle de Cuq-Toulza–Lacroisille, où Jean-Philippe Rouanet tente aujourd’hui de maintenir son exploitation. « Je suis celui qui a le plus perdu dans cette histoire », lâche-t-il en désignant du doigt le chantier qui coupe son champ en deux. 20 hectares ont été engloutis par l’autoroute.
« Avant, j’avais 200 hectares d’un seul tenant, une situation idéale pour un céréalier. Je ne pense pas retrouver cela », dit-il face à la balafre qui morcelle désormais ses terres. En attendant une solution pour retrouver ses terres, le paysan de la vallée du Girou perçoit une compensation financière de la part d’Atosca pour les pertes dans ses cultures liées au chantier.
Ailleurs, comme à Cambounet-sur-le-Sor, l’exclusion d’emprise a été perçue comme un moindre mal. « On a négocié une compensation financière avec Atosca, puis on n’a plus eu affaire à eux », explique Bruno Cabrol, agriculteur en polyculture-élevage. « Au moins, on n’est pas dans l’attente hypothétique de nouvelles terres », raconte le paysan qui a cédé 4 hectares.
Dans le cadre de l’inclusion d’emprise, les commissions doivent trouver des solutions pour les agriculteurs lésés : échanges de terres entre exploitants ou recours aux parcelles stockées par la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), constituées en amont de cette opération foncière inédite.
Un stock qui est en partie utilisé illégalement par Atosca pour les besoins du chantier de l’A69. Reporterre a pu le constater sur le terrain, à proximité des terres de Jean-Philippe Rouanet à Lacroisille. Ici, une parcelle appartenant à la Safer, et destinée à être redistribuée aux agriculteurs dépossédés de leurs terres, est occupée par d’énormes talus de remblais. En cette journée pluvieuse, de l’eau s’en écoule et stagne en contrebas.
Les tensions s’exacerbent entre agriculteurs
« Des terres de la Safer servent à Atosca pour stocker des remblais ou garer ses engins, confirme le céréalier. Elles sont désormais incultes, inutilisables. Aucun agriculteur n’en voudra. On méprise nos terres, comme si une parcelle terrassée pouvait produire autant que celles qu’on nous a prises. » Contactée, la Safer ne conteste pas ces usages et assure que « les terres hors emprise retrouveront un usage agricole conformément aux engagements de toutes les parties ».
Ces dépassements d’emprise, qui concernent près de 88 hectares soit 20 % de la surface totale du chantier selon le collectif d’opposants La Voie est Libre, ont été partiellement sanctionnés par la justice pénale le 12 janvier dernier. Le juge des libertés et de la détention avait alors ordonné au concessionnaire de suspendre le chantier sur les 46 zones de dépassement.
Ces illégalités ne sont pas les seules causes du retard et des discordes liées à l’aménagement foncier dans la région. Sur le terrain, les tensions s’exacerbent entre agriculteurs. Si certains trouvent leur compte dans ces nouveaux aménagements, en regroupant certaines de leurs parcelles notamment, d’autres se sentent lésés. « Pour retrouver une exploitation équivalente à celle que j’avais, il faudrait prélever des terres chez mes voisins », explique Jean-Philippe Rouanet.
« Cela va laisser des traces indélébiles »
Des voisins qui tiennent également à leurs terres et sont parfois peu enclins à les échanger. « Les discussions entre nous ou avec le géomètre sont parfois très dures, interminables », reconnaît-il. « Atosca parle d’un chantier exemplaire, mais la réalité est tout autre. Ces aménagements fracturent les relations locales que l’on a tissées entre nous. Cela va laisser des traces indélébiles. Comme souvent, on méprise l’agriculture et c’est nous qui devons payer le prix fort. Atosca fait sa cuisine, mais cela va être à nous de faire la vaisselle », déplore le paysan.
« Aujourd’hui on ne peut pas se projeter dans l’avenir, on n’a aucune visibilité et c’est angoissant pour tout le monde », poursuit-il. Le céréalier conteste également les critères de classement des parcelles. « J’ai perdu des terres drainées et clôturées. Il serait normal d’en récupérer des équivalentes, sinon je vais perdre énormément d’argent dans cette histoire. »
Sous une pluie battante, il estime que « les acteurs du territoire ont manqué d’anticipation. Si la Chambre d’agriculture avait fait son travail, on n’en serait pas là ». Contactées, ni la préfecture ni la Chambre n’ont répondu à nos sollicitations.
Lors de la commission d’enquête parlementaire, Grégoire Moncharmont, de la Confédération paysanne du Tarn, alertait sur un autre risque : l’urbanisation induite par l’autoroute. « Zones industrielles, zones commerciales, rocades, déviations : autant d’artificialisations supplémentaires au détriment des terres agricoles », dénonçait-il.
De nouvelles artificialisations qui mèneront, là aussi, à des aménagements fonciers, et qui conduiront, selon l’éleveur, « à constituer des réserves foncières. Dans ces territoires marqués par de fortes pressions foncières sur les terres agricoles, mettre en réserve des terrains limitera les possibilités d’installation de nouveaux agriculteurs et risque de susciter des tensions sur les exploitations existantes, voire des conflits entre agriculteurs. »
Le long des 53 km entre Castres et Toulouse, ce scénario semble déjà à l’œuvre. De nombreux agriculteurs vivent aujourd’hui dans l’attente et l’inquiétude, dépossédés de leurs terres par un projet autoroutier qui continue de fracturer, en profondeur, l’écosystème agricole local.