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Le mouvement Les Jours heureux lance un programme citoyen fondé sur la démocratie et l’écologie

26 septembre 2016 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Plus d’une centaine de personnalités ont rejoint le collectif des Jours heureux - Le Pacte fondé dans le but de soumettre un programme aux candidats aux élections présidentielle et législatives. Recherchant une vision la plus globale possible de la vie publique, le collectif s’appuie sur « la triple exigence de la liberté, de l’écologie et de l’individualisme ouvert ».

Ne pas se résoudre à la neurasthénie politique actuelle, telle est la première des motivations du collectif Les Jours heureux, qui a publié dimanche 25 septembre ses premiers textes en libre-accès. Objectif ? Proposer à la consultation citoyenne une série de mesures qui seront ensuite soumises aux candidats lors des élections présidentielle et législatives de 2017. « Il est temps de remettre des politiques tournées vers l’intérêt général et de replacer le bonheur au cœur des débats. Les Jours heureux portent bien leur nom : c’est un intérêt collectif partagé », explique Martin Rieussec-Fournier, l’un des cofondateurs du mouvement.

L’intérêt a été largement partagé, en effet, puisque plus d’une centaine de personnalités ont répondu favorablement : Patrick Viveret, Marie-Monique Robin, Dominique Méda, Edwy Plenel, Thomas Coutrot, Marie-Odille Bertella-Geoffroy, Marc Dufumier, Gaël Giraud, Anne Bringault, Guy Kastler, Roland Desbordes, Jean-Claude Guillebaud, Claire Nouvian, Serge Orru, Aurélie Trouvé, Vincent Beillard, etc. Un rassemblement qui tient de la gageure, selon Gilles Vanderpooten, directeur de l’association Reporters d’espoir : « Réunir François Ruffin et Corinne Lepage, ce n’était pas gagné d’avance. »

La recette de cette inédite concentration de talents ? « Il y a eu un effet boule-de-neige, avec des personnalités qui s’ajoutaient au fur et à mesure et qui ont entraîné cette dynamique de convergence », raconte Valérie Cabanes, juriste qui milite par ailleurs pour la reconnaissance du crime d’écocide. « C’est symptomatique de ce qui se passe dans la société avec la volonté de coconstruire », estime de son côté Geneviève Azam, économiste et philosophe, qui a co-écrit avec Dominique Bourg et Jacques Testart le texte « Subordonner les technosciences à l’éthique ».

« Transformer ce sentiment de résignation en un mouvement de confiance dans l’avenir » 

Philosophes, économistes, sociologues, avocats, médecins, ingénieurs, journalistes. Agriculture, énergie, travail, santé, urbanisme, etc. : un large spectre de compétences mis au service d’une vision la plus globale possible. « C’est l’avantage de réunir des horizons aussi divers, cela nous permet de brasser tous les sujets de la vie publique : on parle des migrants, des méthodes d’éducation ou de la pêche intensive », dit Valérie Cabanes. Pris dans son ensemble, le propos vise à redéfinir le système politique sur ses fondations : « C’est ce qui traverse toute la réflexion : l’urgence de refonder la démocratie pour faire le pari d’une démocratie vivante, qui est à la fois l’outil et l’objectif », analyse Jean Gadrey, économiste.

La démarche est ambitieuse. « Il faut oser. Au XIXe siècle, demander la fin de l’esclavage paraissait une utopie », dit Valérie Cabanes. « Il y a une aspiration immense à transformer ce sentiment de résignation en un mouvement de confiance dans l’avenir », assure Martin Rieussec-Fournier, qui invoque les succès de Nuit debout ou du film Demain.

Le mouvement a une filiation, qu’indique l’intitulé du projet : Les Jours heureux, du nom de ce programme adopté par le Conseil national de la Résistance (CNR) en mars 1944, dont les principes fondateurs ont formé le cadre politique à la Libération de la France, quelques mois plus tard : la Sécurité sociale, les retraites, la nationalisation des sources d’énergie et des grandes banques, la liberté de la presse.

Un livre coordonné par le journaliste Jean-Luc Porquet en 2010, puis un documentaire de Gilles Perret en 2013, racontant superbement ce fait majeur de l’histoire, ont provoqué le déclic. En décembre 2015, sur le plateau des Glières, une bande de copains, principalement issus des mouvements Générations cobayes et l’Appel de la jeunesse, a décidé de s’inspirer de l’idée après une rencontre autour de ce film avec le réalisateur : « On s’est dit que cet esprit d’union, où l’on avait réussi à faire travailler ensemble différents partis politiques et syndicats sur des propositions concrètes, c’était le truc du XXIe siècle », se souvient Martin Rieussec-Fournier.

« Créer une pression supplémentaire sur les candidats et engager un nouveau rapport de force » 

Si le Conseil national de la Résistance était parvenu à mobiliser ensemble les communistes et les gaullistes, sa réactualisation 70 ans plus tard signe la perte de confiance de la population envers les partis et les syndicats. « Le salut politique ne viendra que d’une initiative de la société civile », assure Jean Gadrey. Aux Jours heureux, le refus de toute participation aux élections est érigé en principe. Michèle Rivasi en a ainsi fait les frais : elle a dû quitter le projet, dont elle était partie prenante, après sa candidature aux primaires d’EELV.

« C’est la garantie qu’il n’y a pas d’instrumentalisation ni d’étiquetage », pense Valérie Cabanes. Pour peser, les Jours heureux misent sur une forte participation citoyenne lors de la consultation numérique lancée ce week-end ainsi qu’au cours des débats publics prévus dans les prochains mois. « C’est la condition pour créer une pression supplémentaire sur les candidats et engager un nouveau rapport de force », poursuit Valérie Cabanes. Une sorte de Pacte écologique à la Nicolas Hulot ? « Cela y ressemble, dit Gilles Vanderpooten. Sauf que nous ne nous cantonnons pas au militantisme écologique. »

Dix ans plus tard, l’impact du Pacte écologique reste pourtant soumis à débat, à l’heure où Nicolas Sarkozy plonge dans le climatoscepticisme. « C’est un pari, celui de faire du lobbying positif, résume Gilles Vanderpooten, qui a travaillé sur des propositions pour une information « libre, pluraliste et citoyenne ». Nous sommes dans une démarche d’influence, nous avons vocation à orienter l’agenda médiatique pour qu’il ne se cantonne pas aux enjeux sécuritaires ou identitaires. » Les prochains mois diront si cette nouvelle initiative a su trouver le juste équilibre entre mobilisation citoyenne et réforme institutionnelle.

« Les projets collectifs ont besoin de réfléchir à l’épanouissement de l’individu »

En attendant, Les Jours heureux vont chercher à consolider leur socle de valeurs. Jean Gadrey définit la ligne commune : « La triple exigence de la liberté, de l’écologie et de l’individualisme ouvert. » Un individualisme ouvert ? « Des militants de gauche traditionnelle seront peut-être surpris par certains thèmes concernant le bien-être ou les modes de consommation, explique l’économiste. J’ai moi-même trouvé ça curieux au départ, mais j’ai depuis été convaincu que ces projets collectifs et solidaires avaient aussi besoin de réfléchir à l’individu et à son épanouissement. »

Il est ainsi proposé de « Renforcer la pratique de la méditation », par Mathieu Ricard, dans un texte publié samedi 24 septembre — seul texte, d’ailleurs, signé individuellement. Cinq autres contributions ont simultanément été rendues publiques, parmi lesquelles « Recréer un urbanisme de convivialité » (cosignée par Thierry Salomon) et « Agir d’urgence vers le désarmement nucléaire » (cosignée par l’ancien ministre Paul Quilès). Au total, ce sont 31 textes collectifs, généralement écrits par trois personnes, qui seront regroupés dans un ouvrage préfacé par Claude Alphandéry, Edgar Morin et Christiane Hessel et attendu pour début novembre aux éditions Actes Sud.

Au menu des propositions fortes, la régulation des écarts de salaires en entreprises : « La rémunération la plus élevée dans les entreprises ne pourra pas dépasser 20 fois la plus basse », explique Jean Gadrey. Ou bien encore, la reconnaissance des droits de la nature par la justice : « Il faut inscrire ces droits dans la Constitution française », plaide Valérie Cabanes, auteur d’un livre sur le sujet.

Le "programme" devra être enrichi sur différents points, tels que la gouvernance internationale, l’enseignement supérieur, la santé ou le droit du travail. « Mais rien n’est figé, dit Jean Gadrey. C’est l’ouverture à la société qui fera la qualité des propositions tout autant que notre légitimité. »

« On va chercher des synergies » 

De même, certains désaccords, sur l’Europe ou sur l’idée d’un revenu universel, ont animé les discussions. « Il y a des débats sur la question du protectionnisme et sur la taxe aux frontières, par exemple, reconnaît l’un des coordinateurs éditoriaux. Mais, c’est ce genre d’échanges qui renforce la dimension collective du processus. » Une convergence qui, si elle se fait en interne grâce aux préceptes de la sociocratie (voir ci-dessous) qu’a adoptée le mouvement, pourrait s’opérer également avec le reste du mouvement social. « On va chercher des synergies », dit Martin Rieussec-Fournier. Une première plateforme numérique en collaboration avec l’Association des paralysés de France est à l’étude. Et les collectifs Roosevelt, Utopia ou Alternatiba sont autant de partenaires potentiels pour les mois à venir, tandis que des discussions existent avec les Colibris et la Fondation Nicolas Hulot.

D’ici là, les joyeux lurons ont décidé de prendre leur bâton de pèlerin et de parcourir à pied 700 kilomètres à travers la France, au départ des Pyrénées, afin de présenter directement leur projet. Arrivée prévue à Paris le 5 novembre. Une date qui pourrait être l’occasion d’un premier rassemblement, notamment au côté de l’association Pas sans nous, qui y fera étape dans son tour de France débuté ce week-end, et dont plusieurs membres, parmi lesquels le président fondateur Mohamed Mechmache, sont auteurs des Jours heureux. La date choisie tombe juste avant le grand bal des primaires politiques.

« Après les Nuits debout, nous rêvons de Jours heureux », dit Martin Rieussec-Fournier.


LA SOCIOCRATIE COMME MODE DE GOUVERNANCE COLLECTIF

Comment faire tenir ensemble autant de personnalités avec leurs propres caractères, disponibilités et motivations ? Le choix de la sociocratie comme mode de gouvernance collectif n’est pas la moindre des originalités dans la démarche des Jours heureux. « C’est extraordinaire ! » s’exclame Valérie Cabanes, qui se dit « bluffée » par la technique. « Une révélation, pour Martin Rieussec-Fournier. Ça coupe l’herbe sous le pied aux égos. »

Proche des méthodes de l’holacratie [1], la sociocratie prône une approche décentralisée du pouvoir, avec des pilotages par cercles et un coresponsabilisation de chacun des acteurs. « Il y a plus d’écoute mutuelle », souligne Gilles Vanderpooten.

Parmi ses outils, l’élection sans candidat : c’est ainsi que les huit porte-paroles des Jours heureux ont été choisis, sans s’être préalablement déclarés. Ou encore, la décision par consentement. « Il n’y a jamais de vote, mais toujours la recherche du dénominateur commun. Cela oblige à transformer notre propre regard sur le désaccord : ce n’est plus un frein, mais une source de discussion et d’enrichissement », explique Martin Rieussec-Fournier.

L’apprentissage peut parfois s’avérer compliqué, « mais c’est absolument nécessaire d’incarner en pratique un changement que l’on prône avec les mots », dit Jean Gadrey, qui envisage sur son blog cette méthode comme un remède aux « plaies de la démocratie politique actuelle ».

« C’est difficile, le management associatif, dit Valérie Cabanes. La sociocratie m’a réconcilié avec lui grâce à son approche de coopération efficace et rapide. » D’autres vont plus loin : « C’est le chaînon manquant de la structuration nécessaire aux alternatives », assure Martin Rieussec-Fournier.




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[1Lire le reportage de Reporterre à ce sujet.


Lire aussi : La Belle Démocratie : et si, en 2017, on leur faisait vraiment peur ?

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : Les Jours heureux - Le Pacte
. chapô : marche sur le plateau des Glières (Haute-Savoie) vers monument national de la Résistance.

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