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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Entretien — Luttes

« Le mouvement écolo doit prendre en charge la question des discriminations »

Le Pink bloc contre la mine d'Ende Gelände en mai 2016 à Welzow (Allemagne).

Comment articuler justice climatique et luttes des lesbiennes, des gays, des trans et des queers ? Cy Lecerf Maulpoix, auteur d’« Écologies déviantes », plaide pour une « vision du vivant plus fluide », moins hétérocentrée. Et s’élève contre certains écologistes qui diffusent une pensée homophobe au nom d’une vision simpliste de la nature.

Cy Lecerf Maulpoix est journaliste, engagé dans les luttes transpédégouines [1] et écologistes. Son livre, Écologies déviantes — Voyage en terres queers, est paru en septembre 2021 aux éditions Cambourakis.

© Gaëlle Matata



Reporterre — Vous vous êtes engagé dans le mouvement climat à l’occasion de la COP21, en 2015. Là, vous avez expérimenté combien le mouvement écologiste restait viriliste et sexiste. Pourquoi est-il difficile d’y militer en tant que personne LGBTQI ?

Cy Lecerf Maulpoix — En 2015, j’ai eu la sensation de revenir dans un placard. Il y avait une survalorisation de la parole et des perspectives qui émanaient des hommes hétéros blancs. Dans les discussions et dans les réflexions, la question du changement climatique était envisagée dans un prisme restreint, qui occultait quasi complètement les vulnérabilités et les problématiques spécifiques de différentes populations – LGBTQI [2], mais aussi des personnes racisées ou migrantes. Cela s’est très vite avéré insuffisant. J’ai donc rapidement dévié vers un autre groupe « LGBT pour le climat », devenu ensuite Panzy – contraction en anglais de « tapette » et de « pensée », la fleur. Même si cela a eu ses limites au moment de la COP21, puis à la suite de la mise en place de l’état d’urgence, nous cherchions à esquisser d’autres stratégies de mobilisation et d’action pour inclure les LGBTQI au sein d’une lutte contre la destruction du vivant [3].

Attention cependant, le mouvement écologiste n’est pas un tout uniforme et figé ! En France, même si des formes d’écologies réactionnaires se renforcent, l’articulation de la lutte pour la justice climatique avec différentes luttes sociales infuse lentement certains courants militants, certaines organisations ou des jeunes collectifs, qui se rendent bien compte qu’il nous faut élargir considérablement les perspectives de nos luttes.



Votre ouvrage s’ouvre sur les débats à l’Assemblée nationale autour de l’ouverture de la procréation médicale assistée (PMA) aux lesbiennes, avec cet argument mainte fois répété de la « nature ». Vous parlez à ce propos de « boulet conceptuel pour l’écologie politique ».

Au-delà des argumentaires nauséabonds qui ont encore cours dans les sphères politiques, certaines pensées écologistes en France, de l’écologie intégrale aux courants les plus à gauche de la décroissance ou antitechniciste, affirment une pensée de la nature qui encourage, plus ou moins explicitement, les LGBTQIphobies. L’idée d’un équilibre naturel au sein duquel il n’existerait que des organismes mâles ou femelles, des modes de reproduction hétéronormés, auquel il nous faudrait revenir en toute sobriété façon Pierre Rabhi en est une. Elle implique qu’il existerait aussi des formes de vies, de désirs contre-nature, déviants, à exclure des réflexions globales sur le sens à donner à la lutte écologiste et au vivant.

Manifestation pour la « PMA pour toutes » à Paris le 21 février 2020. © Elsa Bastien/Reporterre

On retrouve ces argumentaires dans le numéro d’été 2019 intitulé « contre la grande confusion » du journal La Décroissance [4], dans la revue d’écologie intégrale Limite, chez l’organisation Deep green resistance ou dans le journal belge Kairos [5]. Sous couvert de s’attaquer au système technicien et à ses dérives, les vies trans deviennent des délires transhumanistes et les désirs de reproduction des transpédégouines le symbole de la rupture avec une naturalité reproductive originelle.

Rejeter les « déviantes et déviants » du côté de la modernité décadente, d’un productivisme ou libéralisme forcené est un imaginaire que l’on réactive à chaque fois qu’il faut nous pathologiser ou nous criminaliser. Si nous avons évidemment à produire collectivement une critique des dérives techniciennes, nous devons en revanche nous battre contre cette vision simpliste de la naturalité et des corps.

Ce numéro d’été évoque les « nombreuses petites sectes et autres groupuscules cyberactifs que sont les transgenres, transsexuels, transbiomorphismes et transhumanistes ».



D’autant que pour vous, il y a de nombreux liens entre les luttes écolos et LGBTQI, liens que vous avez résumés avec l’expression « écologies déviantes » ou « écologie queer »…

Je préfère en général le terme « déviant », qui me semble conserver son côté subversif là où le queer est en France source d’incompréhensions ou de récupération marketing [6]. Depuis la fin du 19e siècle, il existe en effet des penseurs et penseuses, des mouvements qui ont pensé ensemble anticapitalisme, libération des corps dominés et libération sexuelle. Car dans le système capitaliste, la domestication, la préservation et l’exploitation de la « nature » va de pair avec la domination, l’exclusion ou la destruction des vies et des corps construits comme « mineurs » ou minoritaires : le corps des femmes, les corps racisés, les existences transpédégouines ou non-humaines.

À mon sens, une écologie radicale a justement à voir avec une tentative de faire émerger une vision du vivant plus fluide, plus complexe que les cases hétérocisnormatives [7] et les perspectives coloniales dans lesquelles on veut constamment le faire entrer de force.



Vous avez découvert en Angleterre et aux États-Unis des précurseuses et précurseurs de cette écologie déviante dont la pensée est largement méconnue. Que nous apportent-ils pour penser l’écologie politique aujourd’hui ?

À la fin du 19e siècle par exemple, en Angleterre, le socialiste Edward Carpenter a mené de multiples combats de front : contre l’industrialisation de masse et les droits ouvriers, pour les droits des homosexuels, contre l’impérialisme, pour les droits des animaux, aux côtés des féministes… La marginalisation dont il avait fait l’expérience en tant que « déviant » a aiguisé sa sensibilité vis-à-vis des différentes formes de dominations à l’œuvre. En parallèle, il s’est installé à la campagne, a développé un mode de vie simple, proche de ce que l’on pourrait qualifier de décroissant aujourd’hui. Ce « retour à la nature » ne se dissociait pas d’un retour à une conscience plus complexe du corps, de ses désirs. Par ailleurs, il pensait que celleux qu’il qualifiait « de sexe intermédiaire » [celles et ceux qui échappaient aux normes de l’hétérosexualité et à la binarité d’un genre masculin ou féminin, NDLR] avaient un rôle singulier à jouer dans la révolution sociale à venir.

Des lesbiennes dans une communauté en Oregon (États-Unis). University of Oregon

Puis dans les années 1970, de nombreuses communautés gays et lesbiennes séparatistes se sont formées, notamment aux États-Unis, articulant libération sexuelle et retour à la terre, tout en enrichissant les différents mouvements de la contre-culture de l’époque. Du militant marxiste Carl Wittman jusqu’à l’émergence des terres de femmes et du mouvement gay néo-païen des Radical Faeries, ils et elles ont participé de la construction d’autres pratiques alternatives, de vies collectives, d’imaginaires, moins marqués par le patriarcat ou l’hétéronormativité.

J’ai été évidemment aussi très marqué par les histoires des zaps d’Act Up [8] face à l’indifférence et à l’inaction des pouvoirs publics pendant l’épidémie de Sida dans les années 1990, l’émergence des blocs féministes et pink au sein des mouvements altermondialistes, antinucléaire ou contre les énergies fossiles. Tous ces mouvements et personnes nous interrogent sur la diversité essentielle de nos modes de mobilisation et d’action, sur la nécessité d’échapper au dualisme violence/non-violence, de produire des formes de lutte subversives, étranges, décalées susceptibles de saboter, court-circuiter les rhétoriques répressives et limitées du pouvoir.

Le 5 octobre 2019, à l’initiative d’Extinction Rebellion, des militants dont des Gilets jaunes, des membres de Youth for climate et du collectif Queer VNR révolutionnaires ont envahi le centre commercial Italie 2, à Paris. © NnoMan/Reporterre



En quoi ces pratiques, ces modes d’action peuvent-elles régénérer, renouveler les luttes écologistes ? Plus généralement, que peuvent apporter les luttes LGBTQI aux luttes écolos ?

Nous n’avons pas à prouver notre valeur singulière en apportant quelque chose pour intégrer les luttes écolos. La question de la lutte pour le vivant devrait déjà inclure nos perspectives.

Un des gros enjeux actuels pour le mouvement écolo, c’est justement d’arriver à prendre en charge les questions de discriminations, de violences systémiques qui touchent les minorités – classes populaires, minorités sexuelles, personnes racisées, migrantes et migrants… Les crises actuelles, qu’elles soient écologique, sociale ou sanitaire, exacerbent les vulnérabilités systémiques. Or ces perspectives-là sont encore très absentes en France où la peur du minoritaire et du communautaire domine.

La question essentielle, c’est comment construire des alliances ? Il y a évidemment des pas à faire de tous les côtés. En tant que LGBTQI nous avons, comme tout le monde d’ailleurs, à nous questionner sur nos formes de dépendance au capitalisme, à ne pas nous laisser berner par le pinkwashing ou le greenwashing en vigueur aujourd’hui. Et surtout nous avons à discuter collectivement de certains de nos désaccords, mais également à réfléchir à nos stratégies communes.


Écologies déviantes — Voyage en terres queers, de Cy Lecerf Maulpoix, éditions Cambourakis, septembre 2021, 212 p., 22 euros.

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