Le mouvement social et climatique reste mobilisé malgré le coronavirus

Durée de lecture : 7 minutes

14 mars 2020 / Marie Astier (Reporterre)

Marches climat et contre les violences policières annulées, interdiction de rassemblements de plus de 100 personnes... Face aux mesures prises pour lutter contre le coronavirus, le mouvement social et climatique s’adapte mais n’abandonne pas la poursuite de la mobilisation.

Les informations tombent au compte-goutte et comme pour le reste de la société, une étrange atmosphère de flottement règne sur le monde militant, qui intègre peu à peu les conséquences des mesures prises afin de freiner la propagation du coronavirus. Fermeture des établissements scolaires, limitation des déplacements et, vendredi 13 mars, dans la journée, annonce que les rassemblements de plus cent personnes sont interdits. « La mobilisation va être compliquée », constate sobrement Raphaël Pradeau d’Attac. Sur le site Démosphère, les événements militants annoncés sont peu à peu indiqués comme « annulés » ou « reportés ».

Les associations et syndicats ont pris leurs responsabilités. La marche pour le climat de Paris, qui devait avoir lieu ce samedi 14 mars, a été annulée. Les organisateurs ont expliqué que « les conditions ne sont pas réunies pour garantir la sécurité des participantes et des participants et susciter une mobilisation massive sous la forme d’une marche à la veille des élections municipales ». Ont suivi dans la journée d’hier vendredi 13 mars l’annonce, par les groupes locaux de Youth for climate France, de l’annulation de mobilisations ailleurs en France (Caen, Strasbourg, Nantes, Toulouse, Montpellier, Dijon, Lille), ainsi que de plusieurs marches pour le climat, mais pas toutes. « Ce n’est pas un épiphénomène, c’est la première fois que le mouvement des grèves pour le climat connaît un reflux depuis 18 mois », note Nicolas Haeringer, coordinateur de 350.org.

Lors de la marche pour le climat d’aout 2020, à Paris.

La marche contre les violences policières, prévue aussi à Paris ce samedi (elle devait rejoindre la marche climat) a également été reportée. « On ne pouvait pas prendre le risque de rassembler les familles des victimes de violence policière, des enfants, venant par les transports en commun dans Paris, en un même endroit », a expliqué à Reporterre Youcef Brakni, du comité Justice pour Adama, organisateur de la marche. « On doit protéger nos forces vives. Si autant d’hommes politiques sont touchés par le coronavirus, c’est qu’ils se déplacent beaucoup et rencontrent du monde. Nous les militants c’est la même chose. »

Les raisons de se mobiliser sont toujours là

« Mais on ne va pas se taire, on ne va pas confiner l’expression démocratique », revendique Malika Perrault, des Amis de la Terre. Son association était co-organisatrice de l’opération, vendredi, du « Vrai bilan de Macron ». L’action de désobéissance civile a réuni de nombreux représentants de la société civile (scientifiques, représentants d’ONG, urgentistes, Gilets jaunes, etc). 11 personnes ont été placées en garde à vue, dont trois scientifiques, le président des Amis de la Terre Khaled Gaiji, et la porte-parole d’Attac Aurélie Trouvé. « Emmanuel Macron dit vouloir faire vivre le débat démocratique, et il fait arrêter des personnes qui critiquent son bilan social et écologique. Alors que la crise sanitaire que l’on est en train de vivre est une conséquence du même système de politiques néolibérales qui est en train de provoquer le dérèglement climatique », poursuit Malika Perrault. « L’État est en train de nous montrer que quand il veut prendre des mesures drastiques, il peut. Il pourrait aussi le faire face à la crise climatique. »

Les raisons de la mobilisation ne se tarissent donc pas, les crises climatiques et sociales se poursuivent malgré le virus. « Il est révélateur d’inégalités », indique Youcef Brakni. « Nous avons eu des médecins et des urgentistes qui nous ont dit que les hôpitaux pourraient être amenés à trier les patients. L’accès au dépistage et à l’assistance respiratoire pourrait ne pas être le même pour tout le monde. » Du côté des écoliers, les professeurs s’inquiètent également des conditions dans lesquelles l’enseignement à distance pourra être déployé : « Certains élèves n’ont pas d’ordinateur ou de connexion internet chez eux, cela va accentuer les inégalités entre élèves », craint Bruno Chaniac de Sud Éducation.

Le discours d’Emmanuel Macron, jeudi soir, qui a pu sonner comme une remise en cause de l’idéologie néolibérale, n’a pas apaisé les craintes. « Il nous a dit ce que l’on veut entendre à deux jours des élections, estime Raphaël Pradeau d’Attac. J’ai entendu un Macron en campagne. Il n’a pas fait d’annonce concrète de moyens pour le personnel hospitalier, n’a pas arrêté les projets de réforme des retraites ou de l’assurance chômage, alors qu’avec le ralentissement économique des milliers de personnes supplémentaires vont être touchées. »

Une intersyndicale avait d’ailleurs demandé, dès le 9 mars, la « suspension du processus législatif » de la réforme des retraites, estimant que les mesures pour endiguer la propagation du virus allaient « avoir un impact indéniable sur l’exercice des droits démocratiques fondamentaux. »

« Il y a toujours des façons de se mobiliser, on est créatifs »

Puisqu’elle paraît nécessaire, reste à savoir comment poursuivre la mobilisation. Chacun tâtonne, annonce poursuivre via les réseau sociaux, réfléchit à des rassemblements de petits formats. « À Paris, quelques petites actions ponctuelles devraient avoir lieu ce samedi, comme du collage d’affiches », indique Marie, de Youth for Climate Paris. « Car c’est dommage de ne rien faire avant les municipales. » Ailleurs en France, certains groupes ont maintenu leurs actions dans la volonté de faire parler du climat malgré le virus (Bordeaux, Bourges, Brest, Chambéry, Grenoble, Lille, Lorient, Laval, Lyon, Marseille, Rennes, etc). À Dijon, ce sont les pancartes plutôt que les manifestants qui se sont multipliés. A Grenoble et Annecy, les militants sont partis en manifestation sauvage dans les rues de la ville. À Lyon, ils ont « mis en quarantaine pour urgence climatique et sociale » un bâtiment de l’université Lyon 2.



« Ce n’est pas fini, il y a toujours des façons de se mobiliser, on est créatifs », indique aussi Youcef Brakni, qui rappelle que la manifestation contre les violences policières n’est pas annulée, mais bien reportée.

« Cela peut presque être une opportunité, espère Nicolas Haeringer. Être une occasion de repenser nos tactiques, de nous former, de lire… Tout ce qui n’a pas encore pu avoir lieu parce que le rythme de mobilisation était très intense. »

Côté syndicats, le porte-parole de l’Union syndicale Solidaires Eric Beynel souhaite interpeller le gouvernement : « On annonce des milliards pour sauver les entreprises et les emplois. Mais où prend-t-on l’argent ? Où va-t-il ? Ces décisions ne peuvent être prises par Macron seul dans son bureau. On a notre mot à dire. On va se rapprocher autres organisations syndicales pour le dire le plus fort et le plus vite possible. »

« Il va aussi falloir inventer de nouvelles formes de solidarité, reprend Nicolas Haeringer. Ne pas s’enfermer chez soi avec des stocks dans une logique de compétition, mais prendre soin les uns des autres. »

Tous soulignent ne pas avoir confiance dans le gouvernement et assurent de leur vigilance. Le professeur de droit public Serge Slama ne leur donne pas tout à fait tort. « Les mesures prises ne me paraissent pas disproportionnées, la liberté d’expression n’est pas entamée, explique-t-il. Mais le problème apparaîtra si ça dure de nombreuses semaines. Comme pour l’état d’urgence. Quand il a été proclamé, il paraissait justifié. Puis on s’est habitué à des restrictions de libertés qui ont été mises dans le droit commun. »


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. Chapo. Foule à Paris pour la marche climat du 16 mars 2019. © NnoMan Cadoret/Reporterre
. Pancarte fleur. Dollberg/Reporterre

DOSSIER    Coronavirus

THEMATIQUE    Politique
3 avril 2020
Confinés avant le virus, ils témoignent
Enquête
4 avril 2020
SPÉCIAL OUTREMER - Mal préparées par un système de santé dégradé, les Outremer se préparent au pire
Info
3 avril 2020
Greta Thunberg : « Nous devons lutter simultanément contre la crise climatique et contre la pandémie »
Info


Dans les mêmes dossiers       Coronavirus



Sur les mêmes thèmes       Politique





Du même auteur       Marie Astier (Reporterre)