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Le numérique à l’école, inutile en pédagogie mais bon pour Microsoft

23 janvier 2017 / Anthony Laurent (Reporterre)



Le Plan numérique à l’école, lancé en 2015, promet de « développer les compétences » des élèves dans une société « irriguée par le numérique ». Mais aucune étude ne valide les vertus pédagogiques de cet outil. Microsoft, en revanche, qui a passé un accord fructueux avec le gouvernement français, se frotte les mains.

« Le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d’hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner. » Écrite en 1947 par l’écrivain Georges Bernanos, dans son fameux livre La France contre les robots, cette phrase, qui sonnait comme un simple avertissement au milieu du XXe siècle, apparaît comme prémonitoire aujourd’hui, à l’heure de l’« école numérique ».

Annoncé officiellement par François Hollande le 7 mai 2015, à l’issue de la journée de restitution des résultats de la « concertation nationale sur le numérique pour l’éducation » [1], le Plan numérique à l’école (PNE) vise, selon le ministère de l’Éducation nationale, un triple objectif : former les enseignants et les personnels administratifs ; développer des ressources pédagogiques accessibles en ligne, et financer l’achat d’ordinateurs et de tablettes [2]. Au total, pas moins d’un milliard d’euros seront progressivement dépensés par l’État jusqu’en 2018.

« Le PNE est un plan de généralisation, d’accélération des usages des nouvelles technologies, dans les collèges essentiellement. Son objectif premier est de développer les compétences numériques des élèves pour que ceux-ci réussissent dans une société de plus en plus irriguée par le numérique, affirme Jean-Yves Capul, chef du service du développement du numérique éducatif au ministère de l’Éducation nationale. Il s’agit également, grâce au numérique, d’enrichir l’enseignement de chaque discipline (français, géographie, mathématiques, sport, etc.), tout en faisant acquérir aux élèves des compétences transversales — comme l’autonomie, la créativité, le goût d’apprendre, etc. — et en sensibilisant ces derniers à un usage responsable des outils numériques. »

« Mettre en place une pédagogie active et innovante sans avoir recours aux nouvelles technologies » 

Au cours de l’année scolaire 2016-2017, environ 1.800 collèges publics, sur les quelque 7.100 établissements que compte la France, participent au PNE. Plus de 250.000 élèves et 30.000 enseignants — au niveau de la classe de cinquième, pour l’heure — sont ainsi concernés. « À la rentrée 2017, 50 % des collèges devraient s’être engagés », prédit Jean-Yves Capul. Pour inciter les départements à financer l’équipement des collèges, l’État a décidé de verser un euro pour chaque euro dépensé par les collectivités territoriales. Une manne à laquelle n’est pas insensible le géant Microsoft, qui a signé, le 30 novembre 2015, pour une durée de 18 mois, un partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale dans le cadre du PNE [3]. D’ici à 2018, François Hollande souhaite que « 100 % » des collégiens et des professeurs soient dotés d’ordinateurs et de tablettes et qu’ils aient accès à des ressources pédagogiques numériques.

Dès lors, les nouvelles technologies peuvent-elles « sauver » le système scolaire français [4] ? « C’est un sujet compliqué. À l’heure actuelle, il n’y a pas de preuve scientifique qui prouverait l’efficacité des nouvelles technologies dans l’apprentissage des élèves », reconnaît Jean-Yves Capul. Et d’ajouter : « Le numérique ne va pas sauver l’école, mais il permet de lutter contre les inégalités scolaires, culturelles et sociales, et de jouer positivement sur la motivation des élèves. »

En septembre 2015, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) publiait la première étude internationale sur « les élèves et les nouvelles technologies » concernant ses 34 pays membres. Résultat ? Si les rapporteurs notent une réduction de la « fracture numérique » — les enfants les plus défavorisés accèdent de plus en plus à un ordinateur —, ils relèvent que l’incidence des nouvelles technologies sur la performance des élèves est « mitigée, dans le meilleur des cas ». [5]

Selon l’OCDE, l’incidence des nouvelles technologies sur la performance des élèves est « mitigée, dans le meilleur des cas ».

« Ce ne sont pas les ordinateurs et les tablettes qui vont permettre aux élèves de mieux apprendre, affirme, de son côté, l’ingénieur Philippe Bihouix, coauteur d’un livre sur l’école numérique [6]. Il est tout à fait possible de mettre en place une pédagogie active et innovante sans avoir recours aux nouvelles technologies. Les arguments pronumériques, qui ne font finalement que prolonger des arguments ressassés depuis la fin du XIXe siècle au sujet de l’innovation pédagogique — concernant la motivation notamment —, sont d’une fragilité extrême », analyse-t-il. Pour lui, l’« école numérique » « incite les enfants à passer toujours plus de temps devant les écrans, à l’école comme à la maison, en plus des heures passées sur les jeux vidéos, les réseaux sociaux ou devant la télévision ». « Pire, elle légitime l’écran », fait-il observer.

« Des conséquences sur la santé psychique et physique » 

Pour Philippe Bihouix, le premier risque que fait courir l’usage des nouvelles technologies à l’école est celui « de l’illusion technopédagogique ». « Il y a assurément plus d’effet d’annonce autour de l’“école numérique” que dans tout autre domaine. Pourtant, il n’y a jamais eu de méta-étude sérieuse qui viendrait confirmer l’efficacité pédagogique du numérique », indique-t-il.

« Les politiques ont sûrement trop peur de passer pour ringards... » avance l’auteur, qui n’hésite pas à évoquer une « offensive » de ces derniers, « sans véritable débat ni concertation », « un peu comme pour le dossier de Notre-Dame-des-Landes ». « En plus, ajoute l’ingénieur, l’argent public mobilisé pour le PNE créera peu d’emplois, les équipements étant fabriqués à l’étranger. Sans compter que la question fondamentale, qui est “quel citoyen, quel être humain, l’école doit-elle former ?” est complètement évacuée », poursuit-il.

Les auteurs du Désastre de l’école numérique pointent d’autres risques liés au « tout-numérique ». Parmi ces derniers, les risques psychosociaux ne sont pas les moindres. Selon Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, les dangers inhérents à l’addiction aux écrans — comme l’enfermement progressif dans le « monde virtuel » et, corollairement, le développement des comportements asociaux — sont bien réels. « L’usage du numérique n’est pas sans conséquence sur la santé psychique et physique », rappelle Philippe Bihouix.

Ces risques sanitaires sont étayés par de plus en plus d’études scientifiques. « Que l’on songe, par exemple, aux émissions d’ondes électromagnétiques des appareils sans fil ou encore aux sollicitations permanentes de ces derniers qui influent sur le cycle du sommeil et sur la capacité de concentration et de réflexion », illustre l’auteur.

« Les logiques managériales en vigueur dans l’entreprise » 

Par ailleurs, avec l’exploitation des ressources minérales et métalliques naturelles, la consommation électrique et la construction des infrastructures nécessaires au déploiement des nouvelles technologies (réseaux, data centers, etc.) ainsi que les problèmes liés à l’obsolescence programmée de ces dernières et au recyclage de leurs déchets, l’« école numérique » apparaît aussi comme « un scandale environnemental », pour reprendre l’expression de Philippe Bihouix.

« Il est vrai que les aspects sanitaires et environnementaux ne sont pas pris en compte dans le cadre du PNE. Les effets cognitifs de la technologie, quant à eux, se discutent un peu », se défend Jean-Yves Capul. Et le responsable du ministère de l’Éducation nationale de compléter : « Le rôle de l’école est avant tout d’éduquer les élèves aux usages du numérique. Ils doivent en être des acteurs. Le numérique, qui plus est, ajoute une corde à leur arc », fait-il savoir. Avant d’interroger : « A-t-on encore besoin d’apprendre des tonnes de choses faciles à trouver sur Internet ? »

« A-t-on encore besoin d’apprendre des tonnes de choses faciles à trouver sur Internet ? » demande un responsable du ministère de l’Éducation nationale.

Pour Florent Gouget, professeur de français au collège Joseph-Durand de Montpezat-sous-Bauzon, en Ardèche, l’enseignement numérique tend à « morceler le travail pédagogique en différentes tâches exécutables, et finalement à le déshumaniser. C’est un changement réel et profond pour les enseignants, qui incarnent depuis toujours des savoirs vivants ». Avant de poursuivre : « Cette numérisation va complètement à l’encontre de la vocation première de l’école, qui est de transmettre des connaissances par la relation humaine. Cette relation est partie intégrante de l’apprentissage. »

En définitive, pour Florent Gouget, le PNE ne sert qu’à « appliquer à l’école les logiques managériales en vigueur dans l’entreprise, en valorisant les compétences au détriment des connaissances, lesquelles sont réduites à de simples informations à accumuler ». Une évolution que préfigurait et encourageait déjà, en février 2010, le rapport Fourgous, intitulé « Apprendre autrement à l’ère du numérique. Se former, collaborer, innover : un nouveau modèle éducatif pour une égalité des chances » [7], commandé par le Premier ministre d’alors, François Fillon.

« Désinformatiser la jeunesse, l’école, la société » 

Quid, en outre, de l’avenir du métier d’enseignant ? Après être devenus des « ingénieurs pédagogiques », les professeurs disparaîtront-ils à la faveur d’un déferlement technologique décidé à leur insu ? Selon le ministère de l’Éducation nationale, près de 98 % d’entre eux utilisent déjà le numérique au quotidien. « Comme dans la population générale, la majorité des enseignants est passive, attentiste, voire résignée et donc, en définitive, complice », regrette Florent Gouget.

Face au rouleau compresseur politique et institutionnel — mais aussi médiatique —, la marge de manœuvre des « professeurs critiques » s’avère réduite, mais la résistance s’organise pour les plus déterminés d’entre eux. En décembre 2015, une trentaine d’enseignants de collèges et de lycées lançaient l’Appel de Beauchastel contre l’école numérique [8]. Le mot d’ordre ? « Être avec nos élèves, et non servir d’intermédiaires entre eux et les machines » et, surtout, « enseigner, et non exécuter des procédures ». « Nous appelons tous les personnels des établissements d’enseignement déjà réticents à faire connaître leurs raisons et à signer cet appel », écrivent-ils encore.

En novembre dernier, un stage de formation « Écrans, numérique et éducation » a été organisé par le syndicat Sud éducation à l’université Paris-Sud, à Orsay, dans l’Essonne. Un stage qui a réuni pédopsychiatres, psychologues, philosophes, professeurs et parents d’élèves. Pour les enseignants, la résistance à l’hégémonie technologique n’est pas sans risque : les sanctions — du simple blâme à la radiation, en passant par des pénalités administratives et financières — menacent en permanence.

Alors, que faire ? Et si une piste à suivre était tout bonnement de « désinformatiser la jeunesse, l’école, la société », comme le suggère Philippe Godard, directeur de collection d’ouvrages jeunesse et auteur du livre Le Mythe de la culture numérique [9] ? « Nous devrions chercher, dès maintenant, à sortir d’un monde qui nous opprime, et à créer, à la marge, mais aussi — c’est fondamental, car le combat n’est pas perdu — au cœur même des institutions, quelles qu’elles soient, tout ce qui permettra de ne pas sauver ce système qui nous broie. Nous devrions aussi développer les utopies et les modes de faire qui nous permettront, le plus vite possible, de nous passer définitivement des algorithmes, du web, des ordinateurs, comme du nucléaire, des OGM, etc. Et enfin, nous devrions trouver, retrouver ou continuer la vie humaine, et la lutte vers l’émancipation. »




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[1Cette journée, à laquelle ont participé le président de la République et la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, a permis de rendre compte des témoignages de plus de 60.000 personnes ; témoignages recueillis en ligne et au travers de 150 rencontres organisées entre le 20 janvier et le 9 mars 2015.

[2Pour en savoir plus sur le Plan numérique à l’école (ou Plan numérique pour l’éducation, PNE), la page du ministère qui lui est consacrée.

[3Ce partenariat se décline, selon le ministère, en « cinq axes clés », dont « l’accompagnement et la formation des acteurs du plan numérique » aux technologies de Microsoft (des cadres de l’Éducation nationale aux enseignants) ; la « mise à disposition de l’écosystème “cloud” » du géant états-unien pour tous les établissements scolaires engagés dans le PNE, et le lancement d’une expérimentation pour l’apprentissage du code informatique à l’école (via une plateforme de « jeux sérieux » et un réseau social interne). Microsoft assure également « un support financier, technique, opérationnel et commercial aux différents acteurs français de l’e-Éducation ». Par ailleurs, une « charte de confiance », destinée à protéger la vie privée et les données personnelles des élèves et des enseignants, doit encore être rédigée.

[4La France occupe désormais la 26e place du classement Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves). Établi par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), auprès de 540.000 élèves âgés de 15 ans, ce classement vise à rendre compte de la performance des systèmes éducatifs de 70 pays. La France occupait la 25e place lors du dernier classement, en 2012.

[5Le rapport de l’OCDE, intitulé « Connectés pour apprendre ? Les élèves et les nouvelles technologies. Principaux résultats », est disponible ici.

[6Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, Le Désastre de l’école numérique. Plaidoyer pour une école sans écrans, Seuil, 2016.

[7Le rapport de la mission parlementaire de Jean-Michel Fourgous, député des Yvelines, sur la modernisation de l’école par le numérique est disponible ici.

[8L’Appel de Beauchastel contre l’école numérique est disponible sur le site de Pièces et Main-d’œuvre (PMO).

[9Philippe Godard, Le Mythe de la culture numérique, éditions Le Bord de l’eau, 2015.


Lire aussi : L’Académie des sciences prône la domestication numérique

Source : Anthony Laurent pour Reporterre

Photos :
. chapô : Pixabay (CC0)
. enfants : Pixabay (CC0)
. écrans jaunes : Pixabay (CC0)

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