Le sabot de Vénus, plante mystérieuse et bijou fragile des forêts
Le sabot de Vénus, une orchidée dont l'habitat a tendance à disparaître en raison des activités humaines. - © Adobe Stock
Le sabot de Vénus, une orchidée dont l'habitat a tendance à disparaître en raison des activités humaines. - © Adobe Stock
Durée de lecture : 9 minutes
Rare et sublime, le sabot de Vénus s’épanouit selon un procédé mystérieux en des lieux jalousement gardés. Marchons sur un versant jurassien, à la rencontre de cette orchidée mythique avec la spécialiste Olivia Rusconi.
Cet article est publié en partenariat avec la Revue Salamandre
Val-de-Travers (Suisse), reportage
Ce jour de solstice estival commence du pied gauche. La météo du matin annoncée catastrophique a repoussé de quelques heures la sortie botanique. Mais les imposants nuages noirs n’arrivent finalement que l’après-midi aux portes du massif jurassien, alors que nous nous élançons enfin. Ciel farceur. En foulant le Val-de-Travers, de grosses gouttes s’écrasent au sol.
« Dans le lieu confidentiel qu’on va visiter, le sabot de Vénus [Cypripedium calceolus] fleurit en avril-mai, normalement. Mais ce printemps froid et pluvieux a décalé le calendrier. Ces fleurs peuvent s’épanouir deux semaines, comme deux jours seulement, et elles ne tiennent pas bien la pluie... », m’avait confié au téléphone Olivia Rusconi. Désormais collaboratrice scientifique à l’État de Neuchâtel (Suisse), elle a étudié durant six ans cette plante que beaucoup rêvent de rencontrer au moins une fois dans leur vie.
Notre chemin dessine des lacets dans une forêt luxuriante à la moiteur tropicale. Telles des pattes d’éléphant plantées sur un tapis de mousse, les troncs lisses des hêtres ruissellent. Dans pareil décor, il est facile d’imaginer rencontrer la fleur à l’allure exotique par un coup de foudre grandiose. « Le sabot de Vénus est l’équivalent du panda pour les mammifères, explique la jeune botaniste. Cette plante patrimoniale qui s’est raréfiée est largement connue du public. On pourrait même parler d’un lien affectif, ce qui permet de soulever des fonds pour sa conservation. C’est une espèce parapluie : en la sauvegardant, on protège tout un cortège d’organismes liés au même milieu. »
Mystère à démêler
Dans le prolongement de son travail de master, qui visait à identifier des sites de réintroduction propices pour l’espèce, Olivia Rusconi a terminé une thèse de doctorat en 2023 au laboratoire d’écologie fonctionnelle à l’université de Neuchâtel. Son objectif ? Développer une marche à suivre qui combine recherche fondamentale et approche pratique pour la conservation des plantes menacées. Le sabot de Vénus est un cas d’école idéal : de nombreuses tentatives de réintroduction ont été menées, mais avec peu de succès. Car, malgré sa notoriété, on le connaît mal.
La biologiste a travaillé d’arrache-pied pour déterminer les facteurs qui influencent la vigueur des populations. Elle a effectué des modélisations spatiales sur la base de relevés botaniques existants, en les croisant avec diverses variables comme les températures ou la distance à la lisière. Cette analyse théorique a été doublée d’une approche plus naturaliste sur le terrain. « Même avec des mailles fines de 25 m, les cartes ne suffisent pas. Une réintroduction peut réussir ou échouer au mètre près, notamment car le sol est très hétérogène », dévoile la chercheuse.
Choisir une orchidée comme modèle, c’est aussi se pencher sur un organisme aux exigences très complexes en matière de sol, de climat ou d’alliances avec d’autres espèces. « Si on arrive à protéger le sabot de Vénus, on peut tout protéger », ose la doctorante avec malice.
« Son habitat a tendance à disparaître avec la fermeture des forêts »
Nous sortons des sentiers battus pour escalader une prairie maigre où se dressent des orchis moucherons et de jeunes épicéas scintillants de gouttelettes. Un pouillot véloce compte ses écus, l’averse est terminée. Le sol pentu s’est mué en toboggan. Quelle ironie d’avoir chaussé mes sandales de marche pour chercher des sabots… « Cette espèce s’implante souvent dans des terrains accidentés comme les éboulis ou les zones riveraines perturbées, témoigne Olivia Rusconi. Mais avec le temps, elle semble avoir besoin d’un milieu forestier ouvert plus stable. Cet habitat a tendance à disparaître avec la fermeture des forêts. »
Un panneau est planté au beau milieu de nulle part. Il rappelle l’interdiction de cueillir ou de déterrer l’orchidée emblématique. Ah, nous y sommes ! « Parmi les facteurs de sa raréfaction, il y a le fait qu’elle a été historiquement beaucoup cueillie. Aujourd’hui, des cueillettes illicites se poursuivent… Encore en 2017, dans une réserve en France voisine, toute une population a été déracinée en une nuit. C’est dramatique, parce qu’avec la fragmentation de ses habitats, chaque peuplement est un maillon de chaîne important », se désole la spécialiste.
Distraite par l’écriteau, je n’avais pas remarqué les magnifiques créatures poussant à son pied. Une brise à peine perceptible agite les fleurs accrochées au sommet de longues tiges vertes. Ces fées Clochette sont munies de quatre ailes brun-pourpre en croix et d’un remarquable sabot jaune et ventru.
La passionnée sort une petite règle en métal et saisit délicatement une feuille. « Mes recherches ont parfois pris des allures old school. J’ai sillonné la Suisse, de la Romandie aux Grisons, en passant par l’Argovie ou le Tessin, pour ausculter les sabots de Vénus. J’ai choisi des mesures peu invasives pour évaluer leur vigueur : taille et nombre de feuilles, nombre de tiges, de fleurs, activité photosynthétique... » À ce marathon, s’est ajoutée l’évaluation du lieu de vie, notamment avec un inventaire de la végétation alentour afin de comprendre l’association végétale de référence.
« Un des résultats clés de ce travail était de comprendre que le sabot de Vénus pousse assez près de la lisière et a besoin de grands arbres dans les environs, idéalement entre 20 et 50 m de haut, pour que leur canopée fasse office d’ombrelle, mais que l’environnement reste tout de même très clair. Autant l’embroussaillement, la sylviculture, que la pâture lui sont fatals. C’est là qu’on voit à quel point les équilibres sont délicats dans la nature », résume la jeune femme.
Chaussure à son pied
Le beau végétal pousse à la façon de massifs horticoles. « Toute cette troche, c’est un seul individu ! s’exclame Olivia Rusconi en pointant une touffe. Il se reproduit de manière végétative par ses rhizomes. » Pour maintenir une descendance vigoureuse par un renouvellement génétique, la chaussure d’Aphrodite complète ce clonage par de la reproduction sexuée. Alors, comment s’y prend cette plante nommée en référence à la déesse de l’Amour ?
« Elle attire les insectes pollinisateurs par la couleur jaune de son grand labelle et par son parfum, explique ma guide. J’ai emballé des fleurs dans des sachets de four à cuisson, puis pompé les molécules odorantes qui se sont accumulées pour les analyser. Le cocktail qui contient du linalol et de l’acétate d’octyle donne probablement l’illusion d’un nectar appétissant. » Oui, car la fleur n’offre en réalité pas de récompense sucrée aux insectes. Suivons une abeille sauvage qui s’engouffre avidement dans un sabot.
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Alors, où est le nectar espéré ? Quelques tours sur soi et l’évidence saute aux yeux : la loge lisse n’est qu’une belle arnaque. Il faut sortir du piège ! Mais avec l’ouverture qui forme un ourlet vers l’intérieur, l’insecte ne parvient pas à voler droit pour sortir. Il finit par traverser le labelle par un étroit tunnel à l’arrière, guidé par des zones translucides. Au passage, les pollinies effleurées lui collent une masse de pollen sur le dos.
Mais peu d’insectes sont en réalité adaptés. Trop petits, ils s’en sortent sans toucher au pollen. Trop gros, ils sont piégés sans jamais parvenir à sortir. De la bonne taille, il faut qu’ils se fassent à nouveau piéger afin de déposer le pollen sur une autre fleur. « En fait, le sabot de Vénus se fait polliniser une fois tous les tremblements de terre. Ce n’est pas une espèce hyper compétitive, constate Olivia. Parce que les insectes ne sont pas longtemps dupes. Ils se font avoir une fois, deux fois, et après ils disent : “C’est sympa les gars, mais on ne va pas revenir.” »
« Cette plante n’est pas pressée. Elle est mal adaptée à notre époque moderne »
Un dernier axe de recherche a pu seulement être effleuré : celui d’une alliance entre la pantoufle de Notre-Dame et des champignons. Comme chez de nombreuses orchidées, dont la plus célèbre est la vanille, ses graines minuscules sont dépourvues de réserves de nourriture et doivent s’associer à des champignons mycorhiziens dans le sol. « Les principaux partenaires identifiés sur les racines appartiennent à la famille des tulasnellacées. Difficile de déterminer chaque espèce, faute de marqueurs génétiques », détaille Olivia Rusconi.
Pour mieux connaître l’orchidée, il faudrait encore explorer un pan vertigineux du règne fongique... Une graine de sabot de Vénus met entre un et quatre ans pour constituer une première feuille. Puis il attendra six à seize ans pour ses premières fleurs. « Cette plante n’est pas pressée, résume Olivia. Avec ce long cycle de vie qui nécessite des milieux intacts sur des décennies, elle est mal adaptée à notre époque moderne. Il faudrait un projet de conservation qui dure cinquante ans, mais la science ne fonctionne pas comme ça... »
« Cette orchidée est assez incernable. Mais un des constats généraux de l’étude est que les populations les plus vigoureuses et prolifiques se trouvent dans les endroits les plus diversifiés, autant en insectes qu’en végétation. Face à beaucoup de paramètres, le lien exact reste mystérieux. Avec pareille complexité, il faudrait réussir à protéger ces milieux dans leur ensemble, en maintenant des lisières, des boisements aérés, et en évitant de détruire pour ne pas avoir à réintroduire », conclut la botaniste.
Et si l’orchidée emblématique nous livrait un message ? L’humain débarque souvent avec ses gros sabots, ce qui l’oblige ensuite à jouer à l’apprenti sorcier pour réparer la toile du vivant dans sa complexité infinie.
Cet article est issu du n°287 de la Revue Salamandre « Amours d’orchidées » qui vient juste de paraître.
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