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Libertés

Le soutien de Yannick Jadot à la manifestation policière embarrasse les écolos

Mercredi 19 mai, une manifestation de policiers devant l’Assemblée nationale a rassemblé des personnalités de droite et d’extrême droite et des représentants du PS, du PCF, et Yannick Jadot.

Paris, reportage

Le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour. Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Le vice-président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella. Le politicien d’extrême droite Philippe de Villiers. Mercredi 19 mai, les ténors de la droite et de l’extrême droite étaient présents à la manifestation des policiers devant l’Assemblée nationale, organisée suite à la mort d’un policier début mai à Avignon au cours d’une opération anti-drogue.

Les syndicats des forces de l’ordre réclamaient des sanctions plus lourdes pour les auteurs d’agressions à leur encontre, notamment des peines planchers et incompressibles.

Que cette mobilisation, qui a réuni près de 35 000 personnes selon les organisateurs, attire les politiciens de droite n’est pas surprenant. En revanche, la présence de Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français, d’Olivier Faure premier secrétaire du Parti socialiste, ou encore de Delphine Batho, membre de Génération écologie, interroge.

Yannick Jadot, eurodéputé Europe Écologie-Les Verts (EELV) et candidat — non déclaré officiellement — à la primaire du parti, avait également annoncé sa présence. Hélas, Reporterre n’a pu le retrouver dans la foule pour l’interroger ; l’eurodéputé n’a pas répondu à nos sollicitations par textos. Mais l’élu avait expliqué sa position pendant une réunion par visioconférence organisée quelques jours auparavant avec les militants du parti pour le lancement de sa plateforme « 2022, l’écologie ! » : « Le but de cette “marche citoyenne” est que des représentants d’une institution dépendant du pouvoir exécutif puissent mettre la pression au pouvoir législatif devant l’Assemblée nationale. Il ne s’agit donc pas d’un moment apolitique de soutien à la police mais d’un coup de force. »

Yannick Jadot a ensuite expliqué vouloir en être « car on ne peut pas laisser la police livrée aux manipulations de l’extrême droite et aux instrumentalisations de ce gouvernement ». Un argument qui n’a pas convaincu Vanessa Jérome, politiste et spécialiste du parti EELV. « Si l’idée est de rendre hommage aux policiers morts dans l’exercice de leurs fonctions et de se démarquer de la récupération du Rassemblement national, pourquoi n’a-t-il pas initié une contre-manifestation progressiste et de gauche afin de présenter ses propositions ? » s’interroge l’autrice du livre Militer chez les Verts (Presses de Sciences Po, 2021).

Le député et président du groupe la France insoumise Jean-Luc Mélenchon a d’ailleurs organisé une conférence de presse expliquant les raisons du choix de La France insoumise de ne pas participer à cet événement.

Yannick Jadot isolé au sein de sa famille politique

Mais pour Yannick Jadot, prendre la parole sur des sujets régaliens est l’occasion de se donner une stature de présidentiable. « Il y a un complexe chez EELV, de croire qu’ils ne sont pas crédibles sur les questions de sécurité et de justice. Mais je trouve cela risqué car je ne vois pas qui au sein du parti est sur la position de Jadot aujourd’hui », estime Simon Persico, professeur des universités en sciences politiques à Sciences Po Grenoble.

Le parti pris de M. Jadot tranche avec celui de ses adversaires à la primaire d’EELV. Sandrine Rousseau, seule candidate officiellement déclarée, a expliqué sur France 3 qu’elle n’irait pas au rassemblement, tout en soutenant les policiers : « Il faut qu’ils entendent que la stratégie du maintien de l’ordre mise en place depuis près de dix ans en France renforce les tensions et exacerbe la défiance envers les policiers. Je voudrais qu’on discute d’une stratégie du maintien de la paix et non pas d’une stratégie du maintien de l’ordre. »

Éric Piolle, maire de Grenoble et probable candidat à la primaire, est sur la même ligne. « Je n’irai pas à la marche du 19 mai car je ne peux pas cautionner les slogans qu’on leur fait dire. En instrumentalisant les morts dans une surenchère sécuritaire, une manifestation d’unité nous est confisquée », a-t-il tweeté.

En défilant aux côtés des policiers, Yannick Jadot vise un électorat plus à droite que Sandrine Rousseau et Éric Piolle. « Il fait le pari de séduire un public plus âgé, dit Simon Persico. Même s’il n’est pas sur les positions d’Éric Zemmour ou Gérald Darmanin. Mais je ne pense pas qu’il soit possible de faire entendre une voix discordante en participant à cette manifestation. On a l’impression qu’il donne un blanc-seing à l’agenda des policiers dont les demandes ne sont pas anodines. »

Les instances officielles du parti tentent de rester neutres

Du côté d’Europe Ecologie Les Verts, on tente de ménager la chèvre et le chou. Interrogée par l’AFP, la porte-parole Sandra Regol a déclaré que « chacun est libre d’aller ou non [à la manifestation], il n’y a pas d’appel ».

Le communiqué de presse officiel se veut très républicain. Intitulé « Hommage aux policiers décédés », il tente de recentrer sur ce qui fait consensus. Il regrette ensuite « que la marche citoyenne se tienne devant l’Assemblée nationale, avec la présence de l’exécutif de surcroît, au risque d’une mise sous pression du pouvoir législatif et au mépris de la séparation des pouvoirs ». EELV déplore également « les tentatives de récupération politicienne, ainsi que les mises en cause de la justice et les revendications de peines minimales, qui se font jour à l’occasion de cette marche citoyenne en hommage aux deux fonctionnaires de police décédés et à leurs collègues ». Pour Vanessa Jérome, ces lignes montrent que le parti ne veut froisser personne : « Ils sont dans cette démarche de paraître présidentiables et donc ne pas être clivants pour paraître rassembleurs. »

Cela suffira-t-il à convaincre les électeurs ? Toutes celles et ceux qui réclament une rupture avec la politique d’autrefois, celle-là même qui a conduit aux reniements du Parti socialiste et du Parti communiste, partis qui n’ont aujourd’hui plus de problème pour participer à une mobilisation en compagnie de l’extrême droite ? « La police comme la justice sont des sujets sur lesquels il y a une demande encore plus forte de changer les manières de faire », souligne Vanessa Jérome, en rappelant l’importance des mouvements #MeToo [1] et Black Lives Matter [2]. Faut-il se soumettre à un agenda sécuritaire imposé par le gouvernement en pleine dérive autoritaire ? Ou orienter le débat vers d’autres thèmes plus constructifs, plus sociaux, plus écologiques et moins délétères pour notre pays ?

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