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Politique

Sandrine Rousseau, alternative féministe à Yannick Jadot et à Éric Piolle

Première candidate déclarée à la primaire d’Europe Écologie - Les Verts, Sandrine Rousseau s’appuie sur un programme écologiquement radical et féministe. Pour cette enseignante, les épreuves qui constellent son parcours et l’éco-anxiété qui l’assaille sont autant de raisons de s’engager, qui la poussent aujourd’hui à briguer l’Élysée.

« J’ai envie de changer le monde. » Elle n’est pas bien grande mais grâce à son dos bien droit, Sandrine Rousseau, 49 ans, dégage une impression de force. Méconnue du grand public, elle avait mis sa carrière politique sur pause en 2017, après avoir accusé le député Denis Baupin d’agression sexuelle.

Il y a quelques mois, elle est revenue. Et cette fois-ci, elle le garantit : elle ne compte pas repartir. Elle est la première — et la seule pour l’instant — à s’être déclarée candidate à la primaire d’Europe Écologie - Les Verts (EELV), qui devrait désigner avant la fin septembre 2021 son ou sa prétendante dans la course présidentielle.

C’est en 2009 que son parcours politique a débuté. À l’époque, Sandrine Rousseau, économiste de l’environnement, était déjà vice-présidente de l’université de Lille (Hauts-de-France) et s’était faite remarquer en invitant le Secours populaire à distribuer à la faculté des repas aux étudiants précaires. Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque, s’était dite « choquée » par l’initiative. Une phrase reprise par tous les médias, qui vint lancer une polémique et permit de mettre en lumière la précarité étudiante. « Les Verts cherchaient des gens de la société civile pour faire des listes mixtes aux élections européennes. Ils sont venus me chercher à la suite de cette histoire », raconte aujourd’hui Sandrine Rousseau.

Au début, elle a refusé. Elle ne se sentait pas capable d’être à la fois une enseignante, une mère de trois enfants et une militante, mais un sentiment d’écoanxiété « assez terrible » et un besoin d’agir l’ont finalement poussée à dire oui. « J’avais très peur pour l’avenir de mes enfants, à tel point que je n’arrivais même plus à lire les écrits des chercheurs et chercheuses sur le changement climatique », confie-t-elle.

« J’avais très peur pour l’avenir de mes enfants, à tel point que je n’arrivais même plus à lire les écrits des chercheurs et chercheuses sur le changement climatique. »

En acceptant de figurer sur la liste des Verts, Sandrine Rousseau n’imaginait pas s’ancrer dans le monde politique. Pourtant, obligée de remplacer au pied levé une collègue pour participer à un débat sur la politique européenne de la pêche, elle a réalisé que, finalement, elle était peut-être douée pour ça. Contre toute attente, face aux autres candidats, tout s’est bien passé. Elle rit en y repensant : « Dans ces moments de stress, on se transforme toujours un peu. C’est comme si j’avais été en transe pendant ce débat ! » Bluffé par sa capacité à exprimer calmement et clairement ses idées, son entourage l’a poussée à continuer.

Elle était en cinquième position sur la liste Nord-Ouest menée par Hélène Flautre, qui a remporté les élections. L’année suivante, Sandrine Rousseau a été élue conseillère régionale, puis nommée vice-présidente du conseil régional des Hauts-de-France. Elle a alors quitté la vice-présidence de l’université de Lille, mais a tenu à garder quelques heures de cours. « Si on ne veut pas dépendre complètement de la politique, il faut toujours garder un pied dans la sphère professionnelle, estime-t-elle. Cela évite d’avoir peur d’une défaite électorale, et donc de vendre son âme pour ne pas avoir à subir l’échec. » Sandrine Rousseau a gravi peu à peu les échelons, en intégrant le bureau exécutif du parti en 2011, devenant porte-parole d’EELV en 2013, puis secrétaire nationale adjointe en 2016.

Poser un genou à terre

Le 9 mai 2016, elle a révélé — tout comme sept autres femmes — que le député et vice-président de l’Assemblée nationale Denis Baupin harcelait et agressait sexuellement des femmes du parti. En 2011, il avait plaqué Sandrine Rousseau contre un mur, lui avait agrippé la poitrine et tenté de l’embrasser. Presque cinq ans après la publication de l’enquête de France Inter et Médiapart, Sandrine Rousseau n’a toujours pas oublié cette date du 9 mai. Sa voix se noue encore quand elle en parle. Mais elle continue de sourire.

« Oui, j’ai dû poser un genou à terre. J’en avais besoin. Personne ne dit jamais ça en politique. »

L’enquête a été classée sans suite par le parquet de Paris pour « prescription », même si certains faits étaient « susceptibles d’être qualifiés pénalement ». « Notre parole a été très bien reçue par la direction, mais cela a aussi généré des tensions au sein du parti », se remémore-t-elle. À tel point qu’elle a ressenti le besoin de s’éloigner et de quitter EELV. « Oui, j’ai dû poser un genou à terre. J’en avais besoin », dit-elle simplement.

Loin de la vie politique, Sandrine Rousseau a consacré son énergie à ses étudiants, à l’écriture d’un livre (baptisé sobrement Parler, publié en 2017 aux éditions Flammarion) et à la création d’une association du même nom, pour donner aux personnes victimes de violences sexuelles un lieu de discussion. « Je ne pouvais pas inciter les femmes à parler sans leur offrir un espace où elles puissent échanger en confiance, se donner de la force, se ressourcer. Cela aurait été irresponsable et violent de ma part. » L’association Parler (désormais renommée En parler) est aujourd’hui présente dans dix villes françaises.

« Elle a une force inouïe »

Trois années sont passées. Trois années pour se retirer, être au calme, respirer. Et, un jour d’été, le choc. Le 6 juillet 2020, Gérald Darmanin, accusé de viol, de harcèlement sexuel et d’abus de confiance, a été nommé ministre de l’Intérieur. Premier flic de France. « J’étais assise sur ma chaise, j’ai entendu l’information et je me suis dit “Ma fille, tu ne vas pas regarder les trains passer, tu ne vas pas regarder le monde comme ça” », se souvient Sandrine Rousseau.

« Pour moi, les faux-semblants sont ce qui tue la politique. À la fin, les gens n’ont plus confiance en rien. Il faut de la sincérité. »

Elle a donc décidé de retrouver la scène politique et son ancien parti, EELV. « Il y avait ce besoin de revenir pour réparer, pour que la blessure guérisse des deux côtés. » Fin octobre 2020, elle a annoncé sa candidature à la primaire du parti. Alors que ses potentiels rivaux refusent de se déclarer candidats pour le moment — même si les ambitions de Yannick Jadot et d’Éric Piolle ne sont plus un secret dans le parti —, Sandrine Rousseau a fait le pari d’afficher son intention. « Oui, je suis candidate, je ne vais pas faire semblant de ne pas l’être, c’est ridicule, soupire-t-elle. Pour moi, ces faux-semblants sont ce qui tue la politique. À la fin, les gens n’ont plus confiance en rien. Il faut de la sincérité. »

Chaque jour, de nouvelles têtes viennent garnir son équipe de campagne, composée principalement de néophytes en politique — les militants traditionnels (d’EELV ou d’autres partis) étant minoritaires. À l’annonce de sa candidature, elle a reçu le soutien de différentes personnes, notamment des membres de la commission féministe du parti. « Son retour en politique est une des meilleures nouvelles de l’année. Sandrine pousse dans tous les sens pour que les choses bougent, elle a une force inouïe », se réjouit Rosalie Salaün-Gourlaouen, coresponsable de la commission féminisme du parti (elle faisait partie de l’équipe de campagne de Yannick Jadot à l’élection présidentielle 2017).

L’équipe de campagne de Sandrine Rousseau se veut « non pyramidale ». « Tout le monde peut donner des idées », assure Amandine, sa chargée de campagne.

Dans les médias, sous couvert d’anonymat, certains cadres d’EELV se montrent moins enthousiastes. Une candidature qui ne serait là que pour « témoigner » des violences faites aux femmes, composée de trop « d’affect » : les commentaires fusent pour la discréditer.

« On ne peut plus continuer comme ça »

Sandrine Rousseau, elle, y croit de tout son cœur, de toutes ses « tripes ». Son slogan : « Oui, les temps changent. » Elle évoque sans gêne la fois où elle a fondu en larmes sur le plateau de l’émission On n’est pas couché en évoquant son agression sexuelle [1]« Oui, j’ai pleuré parce que c’était dur, et maintenant je repars au combat » —, elle insiste sur l’importance de « ressentir les choses et les gens », mais elle ne veut pas être enfermée dans la case « victime ».

« La question qui est renvoyée à la société aujourd’hui, c’est : "Quel est votre degré de maturité, de compréhension, de volonté pour avancer sur les violences sexuelles ?" Est-ce que, pour vous, des victimes restent pour toujours des victimes ? Ou est ce qu’elles deviendront des femmes fortes, capables de diriger, capables de changer le monde ? Ça, c’est une question de rendez-vous avec la société. »

Elle n’a pas peur de se revendiquer féministe, ni de prôner une « radicalité environnementale ». Autant de positions qui ne font pas l’unanimité en France, mais elle s’en fiche. Face au changement climatique, « on ne peut pas continuer comme ça, on va droit dans le mur », prévient-elle. Écologiste de la première heure, elle a rédigé son mémoire de master sur l’évaluation monétaire des biens environnementaux, puis écrit une thèse sur notre système économique basé sur l’exploitation de la nature.

« On ne peut pas exploiter plus de bois qu’il n’en pousse, on ne peut pas exploiter tout le pétrole qu’il y a dans la terre. Ce n’est pas juste “est-ce qu’on arrête de le faire en 2021 ou en 2025 ?”, c’est “on ne peut pas le faire”. Point. »

Pour elle, « les équilibres planétaires doivent primer sur tout » et il faut enfin poser des limites à l’économie. « On ne peut pas exploiter plus de bois qu’il en pousse, on ne peut pas exploiter tout le pétrole qu’il y a dans la terre, on ne peut pas pêcher tous les poissons, dit-elle. Ce n’est pas juste “est-ce qu’on arrête de le faire en 2021 ou en 2025 ?”, c’est “on ne peut pas le faire”. Point. »

L’économiste fait la liste des mesures qu’elle voudrait mettre en place. Une comptabilité et des quotas carbone pour les entreprises et les ménages, des taxes sur les biens et services polluants, des droits pour la nature... Elle prévient : « Dans les années qui viennent, il va falloir assumer des décisions qui seront pas forcément très populaires. »

Douze ans après son arrivée en politique, elle est toujours « éco-anxieuse ». « L’action me permet de ne pas être dans une forme d’attente, dit-elle. Ceci dit, si vous me demandez aujourd’hui quel avenir je vois pour mes enfants, je ne suis pas complètement sereine. » Et pour la suite ? Même si son équipe de campagne est persuadée que « Sandrine va rassembler », des incertitudes persistent sur la tenue même de la primaire. Qui pourra se présenter ? Qui pourra voter ? Le scrutin sera-t-il payant ou gratuit ? En physique ou en ligne ? Sera-t-il réservé aux candidats « verts », ou rassemblera-t-il d’autres candidats ? Autant de questions qui animent les militants. Mais Sandrine Rousseau garde la tête froide. L’union de la gauche ? « C’est évident qu’on va y arriver. Et je sens que quelque chose de très fort va se passer par et pour les femmes. »

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