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Idées

Comment le tourisme « dévore le monde »

L'hôtel de luxe Atlantis Paradise Island, aux Bahamas, est l'un des employeurs les plus importants du pays.

Exploitation des peuples, pollution mondiale, exutoire des aliénés du travail... L’industrie du tourisme accumule les méfaits, écrit l’anthropologue Aude Vidal, qui appelle à son abolition.

Qu’ont en commun l’ascension de l’Everest avec un sherpa, un séjour dans un hôtel de luxe en bord de mer nettoyé par des femmes de ménage philippines ou un safari dans une réserve africaine dont on a préalablement expulsé les éleveurs qui la peuplaient ? Toutes ces activités touristiques reposent sur la domination de peuples indigènes et d’environnements exotiques au profit d’une petite élite occidentale.

Telle est, en substance, la thèse défendue dans Dévorer le monde (Payot) par l’anthropologue indépendante et voyageuse féministe Aude Vidal, notamment connue pour ses articles dans la revue CQFD ou Égologie — Écologie, individualisme et course au bonheur (éd. Le monde à l’envers, 2023). Plus qu’une recherche originale, son dernier essai brosse, à partir de nombreuses études scientifiques et de cas de terrain, un panorama global des méfaits du tourisme. Il s’inscrit ce faisant dans un courant éditorial français critique du tourisme, marqué ces deux dernières années par les parutions de Désastres touristiques (L’échappée, 2022) d’Henri Mora et de Renoncer aux voyages (PUF, 2024) de Juliette Morice.

Des méfaits bien au-delà du trajet

On peut classer lesdits méfaits en trois grandes catégories. Les méfaits environnementaux, tout d’abord, conséquence aussi bien du trafic aérien que de l’artificialisation des terres. La contribution de l’aviation commerciale au réchauffement climatique est connue de longue date.

Mais les effets néfastes de l’avion — de même que ceux des voitures individuelles et des croisières, autres moyens de transport privilégiés des touristes — ne s’arrêtent pas à la seule question du carbone. Au sol, le tourisme exige son lot d’infrastructures : gares, aéroports, marinas, hôtels, parcs d’attraction, etc. Autant de mégaprojets grignotant, partout sur la planète, terres agricoles et réserves naturelles.

À titre d’exemple, le Train Maya, porté par le gouvernement mexicain dans la péninsule du Yucatán, nécessiterait l’abattage de 2 500 hectares de forêt tropicale sur vingt aires naturelles protégées, le tout pour faciliter l’accès des touristes aux sites archéologiques mayas et aux plages autour de Cancún.

Dans le Yucatán comme ailleurs, les peuples autochtones figurent parmi les premières victimes du tourisme. Leur culture peut être l’objet d’une folklorisation à des fins commerciales — que les autochtones fassent ou non partie du processus — à l’instar de la réinvention des danses balinaises par les autorités coloniales néerlandaises au début du XXe siècle, sitôt l’île indonésienne conquise.

Une personne vend des paniers tressés sur une plage du Yucatan, au Mexique. Laurentiu Morariu / Unsplash

Plus généralement, bon nombre d’indigènes se retrouvent, après l’accaparement de leurs terres agricoles, enrôlés dans les rangs du salariat. Ce qui, en retour, fissure davantage encore les liens communautaires. À titre d’exemple, l’autrice, fine connaisseuse de l’Asie du Sud-Est, décrit comment, au sein du peuple jakun, engagé dans la valorisation touristique du parc national d’Endau-Rompin, les rares exemples d’ascension sociale d’hommes trentenaires sachant parler anglais ou pratiquer la pêche sportive dégradent l’opinion qu’ont d’eux-mêmes leurs compatriotes, qui se croient idiots et incapables d’une telle réussite.

Enfin, lorsqu’ils ne sont pas recrutés dans l’hôtellerie ou les offices de tourisme, les peuples natifs sont tout simplement expulsés d’un territoire voué à l’exploitation touristique. Le « colonialisme vert » est particulièrement frappant en Afrique orientale où, encore en 2022 en Tanzanie, à Loliondo, la police délogeait violemment les éleveurs Massaï en vue d’installer une réserve de chasse à l’intention de la famille royale émiratie.

Les touristes, agence de voyage pour les punaises de lit

Au-dehors des peuples premiers, le tourisme frappe, de manière générale, toutes les classes populaires. Le phénomène d’accaparement immobilier par les locations touristiques à courte durée, notamment via la plateforme Airbnb, est désormais bien connu des villes et littoraux européens, d’où les habitants les moins fortunés sont contraints de s’éloigner.

L’autrice s’attarde ainsi longuement sur la cité bretonne de Douarnenez, en passe de devenir un nouveau haut lieu du tourisme dans le Finistère, où les classes populaires bataillent âprement pour conserver des logements sociaux face aux résidences secondaires et autres locations touristiques.

Moins documenté est le lien entre tourisme et punaises de lit. Si la crise des punaises de lit en région parisienne en 2023 avait mis en lumière le caractère populaire de ce fléau, peu d’articles avaient en revanche établi de relation entre hypermobilité touristique et migration des punaises. Ou pour le dire autrement : « Les classes sociales qui contribuent le plus à la circulation des punaises ne sont ainsi pas celles qui souffrent en moyenne le plus longtemps d’une infestation. »

Une affaire de domination

Tous ces méfaits convergent vers une même cause : le tourisme est affaire de « domination » — c’est le sous-titre de l’essai — d’une classe privilégiée occidentale sur toutes les autres. Par son caractère élitiste, il accentue les inégalités socio-économiques provoquées par le capitalisme, dont il est l’un des secteurs les plus florissants. Plus encore, on pourrait dire du tourisme qu’il est l’un des vecteurs de cohésion de ce groupe social.

Les destinations les plus inaccessibles — l’Antarctique et, depuis peu, l’espace — sont pour l’heure réservées aux clients les plus fortunés, qui, par le voyage, se démarquent de la masse et se reconnaissent entre eux.

Au-delà de ces voyages exceptionnels, bien d’autres destinations, apanages des classes moyennes américaines et européennes, façonnent une conscience de classe occidentale. Les photos de vacances dans des lieux insolites, hors des sentiers battus, dorénavant si présentes sur les réseaux sociaux comme Instagram, montrent ainsi que « le succès d’une destination tient autant à l’envie de se distinguer qu’à celle de faire la même chose que les autres ».

« Collectionnite touristique »

Aude Vidal donne un terme à ce conformisme social : « la collectionnite touristique ». À la manière de cartes à gratter accrochées au mur des salons bourgeois, les touristes occidentaux — dont elle-même fit longtemps partie — aiment cocher les parties du monde qu’ils ont « faites », c’est-à-dire qu’ils ont foulé du pied tout au plus quelques jours.

On pourrait dire de la collectionnite qu’elle est une pulsion sociale de l’ubiquité : on veut se montrer à ses amis partout sur la planète. La présence d’une personne à tel endroit importe plus que la richesse du lieu où elle se trouve.

À rebours d’une conception du voyage formant la jeunesse, l’essayiste, forte de sa propre expérience de globetrotteuse, estime qu’à lui seul, le voyage n’offre que des rencontres superficielles et ne développe en rien l’esprit critique et l’ouverture d’esprit tant les backpackers occidentaux se suivent et se ressemblent.

Elle en veut pour preuve sa propre visite des temples d’Angkor Vat, expédiée en quelques heures à peine, des ruines desquelles elle ne retint que quelques poncifs. À l’inverse, elle compléta grandement ses connaissances sur le Cambodge et la civilisation khmère en fréquentant assidument les bibliothèques lors d’une reprise d’études à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), à Paris.

S’attaquer au travail

En définitive, pourquoi le tourisme compte-t-il autant pour les classes privilégiées ? En plus de leur conscience de classe à laquelle il contribue, le tourisme représente une « industrie de la compensation » de classes moyennes dévorées par le travail. Aude Vidal fournit quantité de portraits de femmes et d’hommes épuisés par leur train-train quotidien, qui ne trouvent d’exutoire à leur mal-être que dans l’enchaînement de vacances à travers la planète. À ces dominants dominés par la classe supérieure, le tourisme, de quelque nature qu’il soit, offre une parenthèse enchantée dans l’âpre compétition individuelle… et par conséquent un moyen de prévenir leurs frustrations.

Aussi, l’autrice achève son essai par la question du travail. Car on ne peut dissocier tourisme et travail, le premier tirant sa justification de l’intensification du second : « Abolir le tourisme, c’est remettre en question l’organisation économique et sociale qui a besoin du tourisme pour se perpétuer. » En conséquence, pour réduire drastiquement les méfaits du tourisme, il faut s’attaquer à la centralité du travail dans nos modes de vie occidentaux et imaginer d’autres manières de vivre, propices à l’épanouissement au jour le jour.


Dévorer le monde — Voyage, capitalisme et domination, d’Aude Vidal, aux éditions Payot, septembre 2024, 192 p., 18 euros.

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