Les Gilets jaunes de l’Orne en réunion publique : justice, écologie, fraternité

Durée de lecture : 11 minutes

12 janvier 2019 / Pierre Ristic

L’auteur de cette tribune a assisté à une réunion publique de Gilets jaunes dans l’Orne, à Alençon. Voici son compte-rendu de la soirée.

Pierre Ristic est consultant numérique et membre d’Europe Écologie-Les Verts.

Pierre Ristic.

L’Orne est un magnifique département perché entre Paris et la côte normande, oublié des politiques publiques et voyant sa population diminuer de plus de 1,5 % au dernier recensement. Son président de région l’a désigné comme « le trou du cul du monde ». C’est le territoire où j’ai choisi de militer et porter l’écologie politique. Alors, quand une réunion publique des Gilets jaunes très mobilisés dans la région est organisée à Alençon, je ne manque pas l’occasion de m’y rendre.

En ce mercredi 9 janvier à 19 h, je rejoins la salle municipale d’Alençon, prêtée pour l’occasion. Elle est pleine à craquer et au double de sa capacité : environ 300 personnes, et des dizaines dans les couloirs. Un bon tiers porte un gilet fluo.

Trois « gilets » s’installent sur l’estrade dont une femme, qui sera l’animatrice. La réunion commence avec une projection de vidéos réunies sur les différents ronds-points. L’attention est mise sur les personnes, la plupart filmées verticalement. La salle s’ébroue, les gens se reconnaissent.

« Tiens,une vraie action d’écolo » 

L’animatrice reprend le micro : « On fera un grand débat tous ensemble vers 19h30, mais je propose d’ouvrir la réunion avec la définition de ce qu’est notre mouvement : les Gilets jaunes sont une simple manifestation apolitique d’une collection d’individus marquant une contestation à un système (…) et certainement pas ce qu’on entend sur les Gilets jaunes à la télé. »

La salle s’ébroue avec des « BOUOUOUHHH » soudains et nets, pendant qu’un autre animateur, qui se définira plus tard comme « sorti d’école de journalisme », reprend le micro et liste les différents groupes du département : certains ce sont « fait débouler par les gendarmes », d’autres continuent à résister. Tous agissent de la manière la plus visible et respectueuse possible. Par exemple, bloquer un hypermarché en périphérie pour rediriger les gens vers les commerces de centre-ville. Je me tourne vers le militant Europe Écologie-Les Verts (EELV) qui m’accompagne et lui glisse : « Tiens, une vraie action d’écolo », pendant que l’animateur décrit une autre action consistant à bâcher avec soin les parcmètres du centre-ville d’Alençon, toujours dans le but de stimuler les parcours en centre-ville.

L’animateur présente ensuite 70 revendications qui ont été réunies, il essaye de les synthétiser : on y mentionne le prix du gasoil, bien sûr, mais aussi la fin de la prédominance d’une « caste au pouvoir », « la disparition des libertés », « le recul des services publics », la hausse des prélèvements et taxes, l’augmentation des impôts en général et leur mauvaises répartition. Il évoque le CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) et le fait que ce sont les petites entreprises qui créent de l’emploi. La salle applaudit bruyamment et spontanément. Quelqu’un crie : « Et la baisse de la TVA sur des produits de première nécessité. » Une personne se lève : « Et pourquoi pas l’annuler complètement pour ce qui est l’essentiel ! » Rien de ce qui est dit ne choque l’écolo que je suis. J’ai presque l’impression d’un déroulé de notre programme. Quelqu’un ajoute : « Taxation des cargos qui polluent et font le jeu de la mondialisation, ainsi que le kérosène des avions… » Une personne embraye sur la dette publique contractée auprès des banques privées, et de ses effets pervers. « La taxation des produits financiers et des Gafam [1] aussi », ajoute l’animateur.

« Et puis, il faudrait encadrer les salaires des élus, et aussi supprimer les salaires de ceux qui ne le sont plus… Vous savez combien gagne un ancien président de la République ? Et aussi revenir à la limitation des 90 km/h ! Simplifier les démarches administratives ! »

« C’est pas facile d’organiser la mobilisation et d’aller en même temps bosser » 

Un chômeur au revenu de solidarité active (RSA) dans la salle prend alors la parole et explique comment la baisse des aides personnelles au logement (APL) le concerne. Il dira plus tard que 5 €, « c’est un kebab, parfois mon seul repas de la journée ». L’émotion saisit la salle. Personne n’ose reprendre la parole aussitôt.

C’est autour des représentants des actions locales de monter sur l’estrade à tour de rôle, avec une parité relativement respectée, là où les prises de paroles dans la salle sont quasi exclusivement le fait d’hommes. Argentan ouvre le bal : « Le maire n’a pas voulu nous donner une salle de réunion… la salle reprend avec un BOUOUOUOUH grave … et il ne veut même pas mettre le cahier de doléances dans la mairie. » Le représentant embraye sur le bénéfice des groupes pétroliers, les impôts de Total et le CICE. Il s’attarde sur la « chasse aux chômeurs » programmée par le gouvernement. On finit par l’annonce d’une action prévue le 19 janvier : « Une marche depuis la gare vers la sous-préfecture », mais aussi « des actions surprises ». Mais il a du mal à lâcher le micro : « Je suis retraité… Imaginez si 100.000 personnes marchaient tous les jours et manifester pour ceux qui ne peuvent le faire. Pourquoi il n’y a pas plus de retraités dans la rue ? » La salle applaudit.

Mercredi 9 janvier, à Alençon (Orne).

Le Perche prend alors la parole avec Robert et Stéphanie. Ils parlent du début de leur combat. « On est beaucoup moins qu’au début. Deux fois moins, mais restent les durs à cuire ! Et puis, c’est pas facile d’organiser la mobilisation et d’aller en même temps bosser. » La salle applaudit.

« Tourouvre et Mortagne [toutes deux des communes du Perche] se sont réunies et font des assemblées générales pour les actions à venir la semaine d’après, et on a récolté 2.200 signatures pour le référendum d’initiative citoyenne (RIC) sur les ronds-points. (…) On a tenté une action coup-de-poing pour avoir une salle de réunion, mais la mairie de Montagne a refusé. On a fini pour en avoir une à Saint-Mard-de-Réno. On s’est aussi invité à une fête d’élus, sourit-il. Bien sûr, on a été mal accueilli, voire reconduit par les gendarmes. »

« On entend n’importe quoi qui n’est pas nos revendications » 

Je remarque deux choses au bout de cette première heure : pas une seule fois je n’ai entendu de paroles haineuses, ni l’expression « pouvoir d’achat ». Les gens ne parlant que de justice et de « décence », ainsi que de « fierté »… Ces deux mots revenant souvent.

« Une marche blanche aura lieu à Mortagne. Elle est déclarée officiellement à la préfecture pour 10h30, pour les blessés et les morts pendant les opérations », reprend Stéphanie. La salle reprend la parole. On commence par parler des chaînes YouTube et de noms de groupes Facebook.

« On entend n’importe quoi qui n’est pas nos revendications : le rétablissement de la peine de mort, l’arrêt des IVG… C’est complètement bidon ! » La salle applaudit.

Au tour du groupe de Sées de prendre la parole : c’est un point fort avec des permanents qui habitent une cabane près de la gare avec vue sur le plus gros carrefour de la ville. « Mais sur une parcelle privée. On est donc indélogeables car on ne bloque personne. » Un des Gilets jaunes pleure d’émotion et il remercie la population de sa solidarité. Une de mes voisines chuchote à une autre : « La fraternité est la seule valeur que nous n’avons pas perdue en France. » « Si vous passez à la gare de Sées, venez prendre un café chez nous » est une invitation légitime : c’est une des rares installations permanentes. « On a passé le Noël et le Réveillon ensemble, branchés sur le courant de la ville », dit-il en souriant et en laissant place au groupe suivant, celui de Nogent-le-Rotrou.

« Je suis retraité Renault. Désolé, mais c’est un peu mon patron qui vous pique de l’argent en ce moment depuis le Japon. » Rire dans la salle. « C’est fou, les gens qui viennent le matin nous déposer du café ou des croissants ! On s’est mis à écrire un tract collectif avec les revendications au début car on en avait marre d’être là pour uniquement brûler de la palette. Puis, ce tract s’est construit, étoffé. Maintenant, on le distribue par mél. sur demande. On est de vrais écolos, on évite d’imprimer pour que cela ne se retrouve pas dans la nature. »

« C’est là qu’est l’argent pour faire tourner les services publics » 

Chaque rond-point a ses anecdotes. Le plus grand point commun est la recherche de lien.

Le groupe de Mamers prend la parole : « On y est tous les jours. Le maire est super sympa et on a eu une salle pour nos réunions et un magasin nous a prêté son terrain… On a donc une installation sûre et pérenne. (…) Une personne nous a fait un don de 750 €, vous rendez-vous compte ! »

Une personne prend le micro pour demander : « Comment peut-on aider financièrement les groupes ? Est-ce qu’il y a une cagnotte globale pour l’Orne ou c’est chaque groupe qui se débrouille ? » L’animatrice répond : « Le mieux est de s’orienter sur chaque ville. »

Un élu local communiste prend alors le micro sans se présenter et évoque le CAC 40, les Gafam : « C’est là qu’est l’argent pour faire tourner les services publics. » Un retraité prend à son tour la parole au sujet des prochains contrôles techniques à venir sur les vieux diesels. Il lit laborieusement des notes, mais la salle commence à se vider et à chuchoter. Je ne suis pas le seul à m’ennuyer, mais l’écoute est toujours respectueuse. Un autre prend la parole et évoque « la diminution du nombre d’élus : l’Allemagne, les États-Unis en ont moins que nous et ça tourne très bien ! On pourrait même faire disparaitre le Sénat », mais une voix féminine reprend sans le micro : « Sans le Sénat, il n’y aurait pas eu l’affaire Benalla. » Ça bavarde joyeusement. Un débat s’installe.

Mercredi 9 janvier, à Alençon (Orne).

On évoque la réforme constitutionnelle nécessaire pour un RIC efficace avec même une démonstration juridique qui apparait construite, mais rapidement le sujet des doléances dans les mairies revient : « J’étais la première à écrire dans le cahier… Ça me fend le cœur de voir si peu de mobilisation. On arrête quand ? On attend quoi exactement pour arrêter ? » Une autre reprend : « À Alençon, il n’y a eu que quatre pages écrites. » Le sujet semble sensible : on doute même de l’intégrité de certains cahiers. On évoque le « grand débat » : « Mais on négocie avec qui ? Ce gouvernement ? Moi, j’ai pas confiance ! »

« Cette question nous dépasse. » 

C’est le sujet de la violence dans les manifestations qui est abordé. On évoque l’interdiction des lanceurs de balle de défense (LBD) et la sortie de route de Luc Ferry. La salle applaudit. Un trentenaire reprend le micro : « Je gagne 1.200 euros et je suis ravi de rejoindre un collectif. Je veux bien payer les impôts, j’en suis même fier de parfois pouvoir le faire. Je voudrais juste savoir où va mon argent. » Un autre : « Il nous faut des lieux de rassemblement pour parler tout simplement. » Un autre encore : « Je milite pour qu’on limite les hyper et supermarchés… Il faut en finir avec la grande distribution. » La parole tourne à un bon rythme.

Une militante du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) local prend la parole sans se présenter et appelle à l’union des luttes. Sa verve est sûre et engagée. L’animatrice des Gilets jaunes ajoute : « Il nous faut chercher ce qui nous unit et non ce qui nous sépare. » On évoque encore une fois le débat sur le RIC. « C’est un vote par l’envie… C’est dangereux », répond un jeune homme, qui ajoute : « Comment faire pour bloquer les propositions populistes ? »

L’animatrice botte en touche : « Cette question nous dépasse. »

Un animateur reprend le micro et change de sujet en évoquant des actions à venir. La salle se vide. Il reprend : « Je suis animateur du groupe Facebook RIC Orne. Le RIC a émergé comme une revendication phare. Il est un référendum sur la base d’une revendication ou d’une pétition… Il y a là un aspect législatif : on peut être à l’initiative d’une loi. On peut définir un temps de réflexion. Le RIC peut être abrogatoire… Par exemple, lancer une loi pour le rétablissement des 90 km/h. Il peut aussi être révocatoire… Une élection n’est pas un chèque en blanc. »

Le débat s’enlise, les sièges se vident. La réunion a débuté il y a deux heures, normal. J’ai envie de prendre la parole pour parler de la démocratie liquide au Parti pirate, mais je me limite au live tweet déjà long et l’attention de l’auditoire baisse peu à peu. La plupart rejoindront la collation qui s’organise dans le hall.

Nous avons vécu un moment précieux, celui d’une agora qui s’organise.



[1Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.


Lire aussi : Gilets jaunes : le dossier pour comprendre la révolte

Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Pierre Ristic

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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