Les Marquises, archipel le plus isolé du monde, sont menacées par la pêche industrielle

2 février 2018 / Dominique Agniel (Reporterre)

La visite aux îles Marquises de la ministre des Outre-mer, Annick Girardin, les 23 et 24 janvier 2018, a relancé le débat sur le projet de pêche industrielle dans cet archipel isolé de Polynésie française. La population locale s’y oppose.

C’est la première fois qu’un ministre des Outre-mer en visite en Polynésie française poursuit son voyage jusqu’aux îles Marquises. Depuis Tahiti, Annick Girardin a donc parcouru 1.500 kilomètres supplémentaires pour les atteindre, ce qui prend habituellement trois heures dans un petit avion à hélices, ou cinq jours de bateau. Les Marquises sont l’archipel habité le plus isolé du monde : 10.000 habitants, répartis sur six îles.

Cet isolement les a protégées du tourisme de masse qui ravage d’autres archipels de Polynésie, et de la pollution industrielle qui endommage l’île de Tahiti. Il a permis la renaissance d’une culture authentique et la conservation d’un paysage exceptionnel, non balisé, non formaté, non fléché.

La minsitre des Outre-mer, Annick Girardin, le 24 janvier, aux Marquises.

La nature y est souveraine : ici pas de lagon, pas de corail. L’océan Pacifique martèle les falaises volcaniques et les rochers de basalte noir. C’est le pays de la lumière et des tempêtes qui séduisit tant d’artistes : Paul Gauguin, Jacques Brel, Jack London, Herman Melville…

Le respect des ressources naturelles en Polynésie est une tradition ancestrale 

Les Marquisiens vivent de la récolte du coprah (la pulpe de la noix de coco), de la chasse, du tourisme, de la pêche, des postes administratifs. L’artisanat d’art, pratiqué par de nombreux sculpteurs, orfèvres, peintres sur écorce (tapas) est une autre ressource non négligeable.

Le développement, la croissance, l’enrichissement, sont des idées de popaa, c’est-à-dire d’Occidentaux. Ici, quand on veut une bonne viande, on l’achète aux chasseurs. Quand on veut du poisson, on le demande aux pêcheurs. Qui, une fois leur commande satisfaite, rentrent au port. Il n’y a ni conserverie ni commerce à grande échelle du poisson. Ainsi va la vie aux Marquises.

L’accueil d’Annick Girardin, le 24 janvier, aux Marquises.

Le respect des ressources naturelles en Polynésie est une tradition ancestrale, qui s’appelle le rahui. Comme il n’y a pas de surpêche aux Marquises, le poisson y est abondant : thon obèse, daurades, bonites, nagent au milieu des raies mantas, des orques pygmées, et des requins. Un trésor alléchant pour les industriels installés à Papeete, qui ont obtenu l’accord des six maires des Marquises pour développer la pêche intensive dans l’archipel.

Le sacro-saint développement dont les insulaires ne veulent pas 

Un groupe privé de Tahiti, le groupe Eugène Degage, veut conduire 75 bateaux (dont 12 thoniers de 30 mètres) aux Marquises pour doubler la quantité de thons pêchés en Polynésie et passer de 6.000 tonnes annuelles à 12.000 tonnes dès 2018. Le produit de la pêche serait destiné au marché chinois et américain. Le noble but avancé est de créer des emplois : 240 emplois directs aux Marquises et en tout 600 emplois indirects. Mais, selon les opposants au projet, ce sera au prix de la suppression des emplois existants, en particulier dans le tourisme. Pourquoi sacrifier un écosystème fragile, un sanctuaire pour les mammifères marins, au sacro-saint développement dont les insulaires ne veulent pas ? Ils se sont réunis en un collectif de citoyens, et ont manifesté le 28 octobre 2017 simultanément dans les rues de Papeete, et sur l’île de Nuku Hiva, où plus d’un tiers de la population a défilé. Pour la représentante du collectif, Debora Kimitete : « Les dégâts environnementaux occasionnés par un tel développement de la pêche intensive s’avéreront désastreux […]. La zone à l’est des Marquises a été identifiée comme une zone de reproduction du thon obèse. Les études scientifiques démontrent que cette espèce a perdu 84 % de sa population naturelle dans le Pacifique, et qu’il est inscrit sur la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature. »

Le 24 janvier, aux Marquises.

La visite de la ministre des Outre-mer a été l’occasion de rappeler les souhaits de la population des îles : la création d’une aire marine protégée, dans une zone allant jusqu’à 50 milles nautiques des côtes, le développement d’un écotourisme non destructeur, et le respect du rahui (la limitation volontaire des prélèvements sur les ressources pour préserver la biodiversité). Une tradition en vigueur dans de nombreuses îles isolées de Polynésie.

« Créer de l’emploi local sans détruire l’équilibre environnemental » 

Mardi 23 janvier 2018, le collectif citoyen a remis à Annick Girardin une lettre adressée au président de la République. La ministre s’est montrée attentive aux revendications des Marquisiens : « Vous n’êtes pas sans connaître mon implication sur les questions de la mer », a-t-elle déclaré.

« Nous comptons désormais sur les autorités du pays, insiste Debora Kimitete, pour faire en sorte que la société Degage et la communauté de communes abandonnent ce projet contre-productif. Nous souhaitons que notre gouvernement nous aide à promouvoir un développement écotouristique aux Marquises […], et à consolider la demande d’inscription des Marquises à l’Unesco. Il existe de nombreuses pistes de développement pour créer de l’emploi local sans détruire l’équilibre environnemental ! »

« Nous comptons désormais sur les autorités du pays pour faire en sorte que la société Degage et la communauté de communes abandonnent ce projet contre-productif », dit Debora Kimitete, représentante du collectif de citoyens opposés à la pêche industrielle.

Pour que les îles Marquises restent un archipel sans industrie polluante et sans tourisme de masse, les insulaires défendent leur propre vision de la nature. Pour eux, la nature est un corps vivant. Elle leur parle, leur envoie des signes, car ici les cailloux sont animés, les arbres sacrés, les grottes secrètes… bien loin du monde froid des investisseurs financiers.




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Lire aussi : Les écolabels pour la pêche fourmillent. Voici comment s’y retrouver

Source : Dominique Agniel pour Reporterre

Photos : © Marie Edragas sauf :
. chapô : la baie de Nuku Hiva. © Dominique Agniel/Reporterre

DOSSIER    Pêche Eau, mers et océans

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