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Les ateliers vélo antisexistes roulent de mieux en mieux

17 décembre 2015 / Guillaume Gamblin (Silence)



Le collectif À vélo Simone a créé à Lyon un atelier non mixte de réparation de vélo, Les heures félines. Ce type d’espace antisexiste se développe dans de nombreux ateliers vélo.

- Lyon (Rhône), reportage

« Avant, quand je faisais du vélo, j’étais toujours derrière, explique Kelly Koide, cycliste assidue depuis quelques années et membre du collectif lyonnais À vélo Simone. Quand j’ai changé de vélo, j’ai réussi à aller plus vite et à rouler sur plus de distances. » Comme elle, beaucoup de femmes ont des vélos peu efficaces. Elles veulent par exemple être assises plus près du sol, par manque d’assurance. Résultat : avec les jambes moins tendues, elles ont moins de force pour pédaler. C’est un peu la même différence qu’entre de bonnes baskets et des chaussures à talons pour courir.

Les pratiques du vélo restent aujourd’hui différentes pour les hommes et les femmes, estiment Kelly et Marine Joos, elle aussi membre du collectif. Elles constatent : « Quand je monte la colline de la Croix-Rousse à vélo, je me fais régulièrement applaudir », ce qui n’arrive pas aux hommes. Par ailleurs, des études ont montré que les accidents des hommes et des femmes ne sont pas les mêmes. Pour ces dernières, il est plus dur de s’imposer et de prendre sa place sur la route. Résultat : elles montent davantage sur les trottoirs, qui ne sont pas adaptés aux vélos, rasent plus les bords de chaussée avec les risques liés aux ouvertures de portières. Elles se rendent finalement plus vulnérables en voulant se protéger.

« Il y a plus d’entraide »

C’est pour toutes ces raisons que certaines femmes, comme Marine et Kelly, ont ressenti le besoin de créer des espaces anti-sexistes dans le monde du vélo. Et d’autant plus dans les ateliers de réparation, où la mécanique demeure un monde imprégné de sexisme et difficile d’accès pour les femmes.

C’est dans l’Atelier du chat perché, lieu associatif et autogéré de réparation de vélo, que cette idée s’est concrétisée, en janvier 2015. Deux fois par mois sont organisées des permanences « en mixité choisie sans hommes cisgenres » précise Marine. De quoi s’agit-il ? En bref, tout le monde est bienvenu, sauf les personnes nées mâles et se revendiquant de genre masculin [1] . Il s’agit donc d’accueillir des femmes mais aussi des personnes travesti-e-s, transgenres, intersexes, etc., et de leur offrir un lieu de découverte et d’apprentissage de la mécanique vélo à l’écart des réflexions et comportements sexistes.

Comment se passent ces ateliers ? « Chaque permanence dure 3 à 4 heures. Elle commence par un petit cours de mécanique d’environ 15 minutes, se poursuit par un temps de réparation, et se termine par un temps de discussion autour d’un verre ou d’un pique-nique », explique Kelly. « Nous sommes 4 ou 5 bénévoles pour accueillir et accompagner les femmes. Par rapport aux autres permanences mixtes, il y a plus de complicité, nous sommes plus proches », poursuit-elle. « Il y a plus d’entraide, ajoute Marine, et moins d’attentes sur la réparation en elle-même. L’ambiance est différente. » Ces moments permettent à des femmes ayant eu de mauvaises expériences dans un atelier de revenir vers la mécanique. Et plus largement, ils sont une occasion et un moyen de réfléchir sur la construction de savoirs non masculins, sur la confiance en soi et l’occupation de l’espace.

Quelles ont été les réactions ? « Il a d’abord été difficile de convaincre les autres membres de l’atelier de faire une permanence dédiée, explique Marine. Pour l’accepter, il faut que les hommes aient conscience de leur statut de dominants. » Parfois, dans les ateliers mixtes, des usager-e-s, hommes ou femmes, tenaient à dire que la création d’un espace non mixte les dérangeait. Mais Kelly note une évolution : désormais, lors des ateliers classiques, les bénévoles font plus attention, sont plus sensibles à cette question du sexisme. Pourtant, regrette Marine, « on nous questionne encore souvent sur le pourquoi de cet espace en mixité choisie, preuve que c’est encore bizarre. On en a marre de se justifier tout le temps ! »

Constellation de féministes à vélo

Pour créer cette permanence, les femmes du Chat perché ont enquêté sur ce qui existait déjà ailleurs. Elles ont participé à une rencontre nationale de L’Heureux Cyclage, le réseau national des ateliers vélo participatifs et solidaires, qui était consacrée à la thématique du sexisme. À Saint-Étienne, elles ont rencontré les animateurs-trices d’un atelier qui se déroule dans un espace dénommé Une lieu, lui-même en mixité choisie sans hommes cisgenres, et qui fait un travail non seulement sur le sexisme mais aussi sur l’ensemble des dominations : de race, de classe, etc.

Cette constellation de féministes à vélo ne s’arrête pas à la France, loin de là. À Sao Paulo, au Brésil, le collectif Pedalinas, créé en 2009, organise chaque mois une « masse critique » uniquement féminine. Elles sont peu nombreuses mais persistent, l’objectif étant de se donner confiance pour circuler en ville. « Quand j’y suis arrivée en 2010, témoigne Kelly, je débutais le vélo. Une fille est venue me chercher chez moi, nous sommes allées sur de grandes avenues, j’avais peur mais elle m’a donné beaucoup de confiance. » En Espagne, en Italie, des collectifs organisent également des ateliers et des actions autour du sexisme et du vélo, et les États-Unis ne sont pas en reste, formant ainsi une internationale des cycloféministes discrète mais déterminée…


CLITORAL MASS, AUX ÉTATS-UNIS

À Los Angeles, en 2012, à l’initiative du collectif Ovarian Psycos, des femmes inventent une variante de la critical mass, l’occupation revendicative et en masse de la rue à vélo. Elles organisent aujourd’hui à Los Angeles, Oakland, Chicago, New York, Atlanta et Toronto des clitoral mass, « masses clitoridiennes », afin d’encourager les femmes à pratiquer le vélo avec un sentiment de plaisir, de sécurité et de confiance en elles, et de faciliter leur liberté de mouvement. Infos (en anglais) sur http://ovarianpsycos.com et http://clitoralmass.org


POUR ALLER PLUS LOIN

- Le réseau L’Heureux Cyclage héberge une liste de discussion interne consacrée aux questions de sexisme : Enclume-à-Clavette.

- « Pourquoi les femmes roulent-elles moins à vélo ? », www.terraeco.net, le 26 septembre 2014

- Ateliers non mixtes
Lyon : Les heures félines, à L’Atelier du chat perché, le 2e et le 4e jeudis de chaque mois, de 19 h à 21 h 30, 32, rue Montesquieu, 69007 Lyon, http://ateliervelo.free.fr

Grenoble : Entre femmes, à Un P’tit vélo dans la tête, 1er vendredi de chaque mois, de 16 h à 20 h, 5, rue de Londres, 38000 Grenoble, www.ptitvelo.net

Rennes : Ladies Night, le 3e jeudi de chaque mois, de 19h à 22h, dans le local de La Petite Rennes (20, rue Chicogné, tél : 09 84 36 31 09, http://lapetiterennes.org)

Paris : le 3e mercredi de chaque mois, à 19 h, au local de la Cyclofficine, 15, rue Pierre-Bonnard, Paris 20e

Paris : le 2e et le 4e mercredis de chaque mois, à 18h (horaires provisoires), animés par l’atelier Vélorution Bastille, 6, rue Jacques-Cœur, Paris 4e




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[1Cis vient du latin « du même côté », antonyme de « trans ». « Cisgenre » se réfère donc à une personne dont le genre est en adéquation avec le rôle social attendu (comportement, profession…) en fonction de son assignation de sexe à la naissance (mâle ou femelle).


Lire aussi : C’est ennuyeux mais... la ville écolo est sexiste

Source et photos : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.

Photos : ©Annabelle Folliet/Silence

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