Les bergers, grands oubliés de la crise agricole
Un berger dans le massif des Écrins (Hautes-Alpes). - © Moran Kerinec / Reporterre
Un berger dans le massif des Écrins (Hautes-Alpes). - © Moran Kerinec / Reporterre
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Exploités, sous-payés, logés dans des cabanes insalubres et pourtant essentiels à l’agriculture française, les bergers tentent depuis des années de faire plier la FNSEA pour en finir avec leur situation.
« On veut vivre dignement de notre métier. » Ce mantra, légitime, a tourné en boucle dans les mobilisations des agriculteurs qui ont secoué la France ces trois dernières semaines. À la tête de ce mouvement, la FNSEA, premier syndicat professionnel des agriculteurs, et les Jeunes agriculteurs, réservé aux moins de 35 ans, réclament une juste rémunération de leur travail et de pouvoir exercer leur métier dans de meilleures conditions. Mais les ouvriers agricoles sont les grands oubliés de cette lutte, en particulier les gardiennes et gardiens de troupeaux.
Les bergers sont des salariés, embauchés par les éleveurs d’ovins et de bovins pour surveiller leurs troupeaux. En juin, les gardiens de troupeaux emmènent les bêtes transhumer pour rejoindre les pâturages d’altitude que les éleveurs louent aux communes ou à des particuliers pendant l’estive (l’alpage dans les Alpes), qui dure jusqu’en octobre.
Des logements vétustes et insalubres
D’après le ministère de l’Agriculture, ces élevages pastoraux représentent près du quart des élevages français. Avec le loup, la présence des bergers est indispensable jour et nuit auprès du troupeau. Malgré leur rôle crucial pour l’agriculture française, les gardiens et gardiennes de troupeaux vivent et travaillent dans des conditions moyenâgeuses.
Ainsi, Bertane, bergère dans le Cantal, et ses trois enfants ont dû partager avec un deuxième gardien de troupeau un mobil-home exigu sans électricité et équipé d’un seul lit à deux places. Dans les Alpilles, Daniel a hérité d’une caravane sans eau ni électricité, posée sous un hangar entre les machines agricoles. Ses WC ? La bergerie.
À la suite de nombreux signalements, l’inspection du travail des Hautes-Alpes et des Alpes-de-Haute-Provence a contrôlé plusieurs cabanes pendant l’été 2022. Elle a recensé des logements vétustes et sales, sans eau potable, aux installations électriques dangereuses, sans sanitaires, en complète infraction des normes établies en 1996.
« Le milieu agricole n’est représenté que par des patrons ! »
Les contrats signés avec les éleveurs vont de 35 à 44 heures de travail hebdomadaires, payés au Smic. Dans la réalité, les bergers et bergères enchaînent des semaines de 60 à 80 heures pendant les mois d’alpage, souvent sans jour de congé. Il n’y a aucune évolution de carrière possible, puisque l’ancienneté n’existe pas pour ce corps de métier. Malgré dix ans d’expérience, Bertane est payée 1 785 euros brut. Après d’âpres négociations, Daniel a obtenu 2 000 euros cette année. « Vu tout ce qu’on doit faire et l’exigence physique que ça demande, c’est de l’esclavage », dit-il.
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Alors, quand elle a vu les agriculteurs, menés par la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), bloquer les routes, Bertane a ri jaune. « Le milieu agricole n’est représenté que par des patrons, il y a un souci ! » s’indigne-t-elle. « La lutte des classes traverse aussi l’agriculture », dit Emmeline Tabillon, secrétaire du Syndicat de gardiennes et gardiens de troupeaux (SGT) de l’Isère.
Dans un communiqué envoyé le 25 janvier, celui-ci rappelait mener, comme les agriculteurs, un « combat pour une vie digne ». Entravé par « un patronat agricole des plus rétrogrades, incarné par la FNSEA, les Jeunes agriculteurs (ultralibéraux) et la Coordination rurale (extrême droite) » qui « dénoncent systématiquement toutes mesures en faveur du progrès social ».
Face aux revendications, du mépris et des menaces
Depuis 2019, les Syndicats de gardiens et gardiennes de troupeaux (SGT) fleurissent ou se réveillent, déterminés à faire évoluer leurs conditions de travail. Leurs revendications portent sur le salaire (qui est de 1 800 euros bruts en moyenne actuellement), le logement, la reconnaissance de leur ancienneté dans le métier, une meilleure majoration des heures supplémentaires et nocturnes, le droit à la formation professionnelle… Tout (ou presque) reste à faire.
En face, les éleveurs, représentés par la FNSEA — qui n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien —, rechignent à la moindre avancée lors de la négociation des conventions collectives territoriales qui encadrent les droits des gardiennes et gardiens de troupeaux : rémunération, temps de travail, représentation syndicale, logement, nourriture, repos… Ces conventions sont plus ou moins favorables selon les départements. Mieux vaut bénéficier de celle des Hautes-Alpes, par exemple, que de celle de l’Isère, inexistante.
Ces conventions collectives sont discutées lors de commissions paritaires, qui réunissent les syndicats de salariés et des patrons, c’est-à-dire la FNSEA. En Ariège, Damien, berger depuis huit ans, siège à la table des négociations pour le SGT 09, créé en 2019. Il raconte des commissions houleuses avec la FDSEA, l’antenne locale de la FNSEA. « Dans le meilleur des cas, ils viennent avec des juristes qui coupent court à toute revendication en invoquant le droit », raconte-t-il.
Et dans le pire ? Le quadragénaire soupire. « Ils font venir des cow-boys, dit-il. Des gros éleveurs de fond de vallée, brutaux, menaçants et agressifs. Ils se comportent comme des petits seigneurs féodaux. » Il se souvient notamment de cet éleveur de chèvres, abondamment arrosé par la politique agricole commune, qui l’appelait « branleur » ou « garçon » pendant les commissions et lui intimait régulièrement l’ordre d’« arrêter de demander n’importe quoi ». Il confie avoir déjà reçu des appels téléphoniques menaçants, lui promettant « des balles, la première pour [son] chien ».
« Les éleveurs de la FNSEA ne cessent d’essayer de contourner les conventions collectives »
Dans les autres départements aussi, les relations sont compliquées. Face au silence de la FDSEA de l’Isère, les gardiennes et gardiens de troupeaux ont dû organiser en avril 2023 un rassemblement devant la chambre d’agriculture pour obtenir l’ouverture de négociations.
« On ne peut pas leur donner satisfaction à 200 % mais on essayera d’aller dans leur sens le plus possible », assurait à l’époque Guy Durand, représentant de la FDSEA 38. En Savoie, un bras de fer est en cours avec la FDSEA autour du défraiement de l’équipement des bergers, qui leur coûte environ 1 000 euros par an, et à peu près autant pour leur chien de travail.
Conformément à l’obligation de restructuration des branches professionnelles inscrite dans la loi Travail de 2016, des dizaines de conventions collectives territoriales ont été fusionnées dans une unique convention collective nationale agricole. Certains métiers, comme celui de gardienne et gardien de troupeaux, ont disparu. À la place, une liste de compétences à cocher, auxquelles correspond un salaire de base.
« Dans le préambule, il est écrit que les conventions collectives territoriales existantes continuent à s’appliquer, et certaines sont plus favorables aux salariés, mais les éleveurs de la FNSEA ne cessent d’essayer de les contourner », raconte Jeoffroy Moreaux, secrétaire du SGT 38.
Des négociations à venir début mars
Dans le cadre de cette nouvelle convention unique, des négociations nationales ont ouvert en novembre 2023 avec pour enjeu principal le salaire des bergers. Cette fois-ci, fini les méthodes de gros bras. En face, c’est « costume-cravate ». Sans plus d’avancées du côté salarial.
« En janvier, on a obtenu une hausse du Smic de 1,13 %, ce qui n’est rien comparé à l’inflation [3,1 % en janvier 2024 d’après l’Insee], dit Jeoffroy Moreaux. Il a fallu 8 heures de réunion pour en arriver là, ça s’est fait centime par centime parce que la FNSEA ne voulait pas. » Pourtant, les bergers d’alpage coûtent peu aux éleveurs : le premier poste est subventionné à hauteur de 80 % par l’État, et le deuxième à… 100 %.
À la suite des annonces de Gabriel Attal le 1er février, la FNSEA et les Jeunes agriculteurs ont mis fin aux blocages d’autoroutes. La majorité des tracteurs sont docilement retournés aux champs.
Gel du plan Écophyto, annulation de la hausse des taxes sur le gazole non routier, 150 millions d’euros d’aides fiscales et sociales… Les mesures annoncées par le Premier ministre n’auront aucune retombée sur les conditions de travail des ouvriers agricoles. Alors que le deuxième round des négociations de la convention collective nationale agricole doit se tenir début mars, les bergers comptent bien faire entendre leur propre colère.
Qui sont les ouvrières et ouvriers agricoles ?
Les gardiens et gardiennes de troupeaux font partie de la vaste catégorie des ouvriers agricoles. Ces petites mains de l’agriculture française sont embauchées dans différentes exploitations, de toutes tailles. Les salariés permanents sont en général employés dans l’industrie laitière et bovine, tandis que les saisonniers travaillent plutôt à la cueillette, aux vendanges… ou en estive, qui dure environ quatre mois par an, de juin à octobre. De nombreux saisonniers sont des travailleurs immigrés, sous-payés et logés dans des conditions indécentes.