« Les écologistes ne voteront pas une loi qui n’inscrirait pas la réduction du nucléaire à 50 % en 2025 »

Durée de lecture : 6 minutes

17 juin 2014 / Entretien avec Denis Baupin



Rapporteur de la commission parlementaire sur les coûts du nucléaire, Denis Baupin est le chef de file des députés écologistes sur la question de l’énergie. Il précise l’attitude du groupe à la veille de la présentation du projet de loi sur la transition énergétique.


La semaine dernière, Denis Baupin remettait le rapport de la commission d’enquête sur les coûts de la filière du nucléaire. A la veille de la présentation de la loi de programmation sur la transition énergétique, il revient sur les conclusions de cette étude et ses conséquences pour la loi que doit présenter Ségolène Royal.

- Lors de la remise du rapport parlementaire, Denis Baupin, à gauche, Claude Bartolone, cravate rouge, François Brottes, au micro -

Reporterre - Vous avez été le rapporteur de la commission d’enquête : quels en sont les principaux enseignements ?

Denis Baupin - L’idée de cette commission était de comparer les filières énergétiques entre elles. Je crois que l’on a montré que le nucléaire « bon marché » est un mythe. Plus personne ne peut désormais dire que la prolongation de l’exploitation du nucléaire est gratuite. Ça ne discrédite pas automatiquement cette énergie, et le coût n’est pas le seul critère. Mais au moins, maintenant, on a la vérité des prix sur ce que coûte le nucléaire.

Pourtant, beaucoup estiment que le nucléaire reste l’énergie la moins chère, tel le président de cette Commission, le député PS François Brottes, qui estime que « l’énergie nucléaire [est] en tête de liste des coûts de production de l’électricité les plus intéressants en France ».

Tout dépend de la manière de chiffrer les coûts du démantèlement, de la gestion des déchets, et de l’assurance. Voilà trois coûts qui sont largement sous-évalués et qui ne sont pas intégrés à leur juste valeur dans le prix du nucléaire aujourd’hui. Si vous les ajoutez, vous aurez une réévaluation nette du prix du nucléaire. Par ailleurs, le choix d’une politique énergétique ne peut pas se faire sur le seul facteur prix, sinon on n’aurait jamais lancé le nucléaire en France. A l’époque où il a été lancé, il était plus cher que les centrales thermiques. De fait, ce choix industriel a notamment été fait pour des motifs géostratégiques : il y avait une volonté politique pour cette orientation industrielle. Aujourd’hui, je pense que le coût des filières énergétiques n’est qu’un des aspects dans le choix de la politique énergétique qui s’offre au pays. La profusion d’énergies renouvelables chez nos voisins fait que l’électricité se retrouve moins chère lorsqu’elle vient de l’extérieur que lorsqu’elle est produite en France. La France est aujourd’hui asynchrone par rapport à la politique européenne.

Pourquoi ne pas avoir chiffré le coût du démantèlement des centrales ?

Parce que les parlementaires n’ont pas les outils d’évaluation technologiques. Notre rôle était d’abord de contrôler, pour mieux aider à la prise de la décision dans le cadre de la loi qui se prépare sur la transition énergétique. Cette commission d’enquête a conduit au lancement d’un rapport de la Cour des comptes, qui devrait déboucher sur un audit sur le coût du démantèlement.

Cela sonne comme la seule avancée concrète de la commission…

Ce n’est pas la seule. Il y a aussi ce rapport récent de la Cour des comptes qui est très clair sur l’augmentation récente des coûts. Il y a le fait qu’on sait désormais que le grand carénage pour prolonger éventuellement la durée de fonctionnement des réacteurs ne coûtera pas 55 milliards d’euros, mais le double. Il y a le fait d’avoir mis en évidence que la direction de l’Energie et du Climat du ministère de l’Ecologie pense qu’il faut supprimer une vingtaine de réacteurs d’ici 2025. Il y a le fait d’avoir montré que le coût de stockage direct des combustibles usés n’est pas plus élevé que le retraitement et le Mox. Voilà quand même un certain nombre d’éléments importants.

Qu’attendez-vous de de la loi de programmation sur la transition énergétique ?

D’abord que le président de la République tienne son engagement et ramène la part du nucléaire à 50 % dès 2025. Il faut que la loi fixe non seulement les objectifs, mais aussi qu’elle définisse des outils pour les atteindre. Nous voulons, par exemple, une programmation pluriannuelle qui montre la décroissance du nucléaire et la croissance des autres énergies, en l’occurrence les renouvelables. Et nous voulons que si des réacteurs voient leur durée de fonctionnement prolongée au-delà de quarante ans, l’Etat ait un droit de regard et puisse dire s’y opposer, si EDF ne se met pas en conformité avec la politique énergétique du pays.

La semaine dernière, l’administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique, Bernard Bigot, a affirmé qu’il était impossible de réduire de 25% la part du nucléaire d’ici 2025. Qu’en pensez-vous ?

Pour un chercheur, il manque beaucoup d’imagination. Il devrait se rappeler qu’il est financé à 100 % par l’Etat. Et il serait temps qu’il se mette à intégrer la deuxième mission du travail du CEA, à côté de l’énergie atomique : les autres énergies.

Si la loi n’incorpore pas un objectif daté, à 2025, de réduction de la part du nucléaire, les écologistes la voteront-ils ?

Non. Si l’engagement présidentiel n’est pas repris dans la loi, les écologistes ne voteront pas cette loi.

Les dernières tergiversations gouvernementales, avec des reports et des démentis, vous inquiètent-elles ?

Cela montre qu’on touche au dur, que ça prend du temps pour arbitrer. Nous mettons la pression à l’Elysée, à Matignon, au ministère de l’Ecologie et nous pesons sur le cours des choses, mais évidemment, ceux qui ne sont pas d’accord avec nous pèsent dans l’autre sens. Je ne suis pas surpris qu’Arnaud Montebourg et Henri Proglio jouent leur jeu. Mais il y a un moment où il faudra arbitrer et ce sera au président de la République de le faire. Nous, nous avons dit dans quelles conditions nous pourrions ou non voter cette loi : ce sont des outils pour que l’Etat puisse piloter la politique énergétique de la France, et pas EDF.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin.





Source : Barnabé Bintin pour Reporterre

Photos :
. chapô : denisbaupin.fr
. remise rapport : Barnabé Binctin.

Lire aussi : L’urgence de la transition écologique n’est pas négociable

DOSSIER    Nucléaire

THEMATIQUE    Énergie
21 janvier 2021
Ski alpin à l’arrêt : la revanche du ski de fond et des raquettes
Reportages
21 janvier 2021
Cinq propositions pour sortir la montagne du tout-ski
Tribune
20 janvier 2021
Saut de puce ou long voyage : d’où viennent les habits de friperies ?
Info


Dans les mêmes dossiers       Nucléaire



Sur les mêmes thèmes       Énergie