« Les enfants sont traumatisés » : en Guyane, une lutte écolo vivement réprimée
Ces jeunes Guyanais combattent, en première ligne pour certains, le projet Ceog qui menace une forêt qui leur est vitale et sacrée. Ici à Paris, le 16 octobre 2023. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
Ces jeunes Guyanais combattent, en première ligne pour certains, le projet Ceog qui menace une forêt qui leur est vitale et sacrée. Ici à Paris, le 16 octobre 2023. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
Durée de lecture : 6 minutes
LBD, grenades de désencerclement... En Amazonie française, des jeunes opposés à un projet de centrale électrique sont réprimés avec force. Ils confient leurs craintes, et leur détermination.
Mélissa, Ramero, Charlène... Ils sont au centre d’une lutte contre un chantier vivement réprimé. En Guyane française, des habitants du village de Prospérité s’opposent à la Centrale électrique de l’ouest guyanais (Ceog), un projet de parc photovoltaïque adossé à un système de stockage hydrogène. Pour la plupart issu du peuple autochtone des Kali’na, ils veulent empêcher l’abattage de 78 hectares de forêt protégée et la destruction de leur lieu de vie. Le 16 octobre à Paris, Reporterre a rencontré plusieurs d’entre eux, également membres de l’association Jeunesse autochtone de Guyane (JAG), qui entravent depuis plusieurs mois la progression des machines malgré une intense répression des forces de gendarmerie.
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Mélissa, 22 ans : « Je suis toujours en première ligne contre le chantier »
Mon premier souvenir de la forêt, c’est une sortie de pêche avec mon père et mon neveu. J’ai éprouvé un grand sentiment de paix. C’était très calme. On entendait les ruisseaux couler, les chants des oiseaux, les insectes, les pas légers des lézards sur les feuilles mortes. Mon père m’a raconté des histoires, m’a dit qu’il fallait respecter tel arbre, telle feuille, et toujours regarder où je mettais les pieds à cause des serpents. Après ça, que ce soit pour emmener des touristes se baigner à la crique où faire des pique-niques en famille, j’étais toujours partante.
À la réunion de présentation de la Ceog, en 2017, j’ai tout de suite compris qu’il n’était pas possible de faire un projet pareil juste à côté d’un village. Que la forêt allait être saccagée et que rien ne serait plus comme avant. Depuis, je suis toujours en première ligne contre le chantier. Je suis en forêt de 6 à 18 heures. Je filme, je prends des photos. Ça a changé ma vie. Je n’ai plus de temps pour mes parents, mes amis. Physiquement, je suis fatiguée. Mais pour moi, c’est évident de défendre cette forêt. J’y ai grandi, c’est chez moi, c’est notre Terre mère.
Ça va très loin. J’ai vu la forêt encerclée de militaires, de gendarmes, d’agents de sécurité qui travaillent pour la Ceog, de fourgons, de quads — tout ça pour quinze habitants qui cherchent à défendre leur lieu de vie. Nous sommes surveillés par des drones, comme si nous étions des terroristes. Je me suis fait bousculer, je me suis pris des gaz lacrymogènes dans les yeux. J’ai été embarquée en garde à vue devant mes parents, à qui j’ai juste eu le temps de dire de ne pas s’inquiéter, car je n’avais pas de sang sur les mains. Tout ça, simplement parce qu’on veut protéger la forêt. Même les cambrioleurs et les violeurs sont mieux traités que ça.
30 hectares ont déjà été rasés. Quand je vois les machines détruire la forêt, je me demande si leurs conducteurs pensent aux êtres vivants, aux animaux, aux oiseaux victimes de ce désastre. Je pense que non. Ces gens-là n’ont pas de cœur, ils ne pensent qu’à l’argent. Mais l’argent disparaît avec nous alors que la forêt, elle, restera toujours. La forêt, c’est le paradis.
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Ramero, 20 ans : « Je ne pouvais pas laisser ma forêt, ma deuxième mère, être abattue »
J’habite au village Prospérité, Atopo Wepe qui signifie « village des collines » en kali’na, avec mes parents, mes 5 frères et mes 2 sœurs. La forêt est très importante pour nous. Nos parents nous ont appris à y chasser, y pêcher, à nous y soigner et à y construire des carbets [1]. Ils nous ont transmis comment y survivre et comment la respecter. La forêt nous parle, en tant qu’Amérindiens. Si on s’y pose, on sent dans son cœur que l’arbre parle et que les oiseaux sont contents. L’esprit de la forêt est avec nous. Si on touche à nos arbres sacrés, le malheur arrive.
Un jour, en 2019, nous étions partis nous laver au lieu de baignade quand nous avons aperçu une pelleteuse en train de détruire des arbres. J’ai perçu cela comme un manque de respect envers la forêt et envers mon peuple. On l’a bloquée et on lui a dit de repartir. Mais les travaux ont repris avec force. Nous avons été surpris parce qu’il y avait eu des dialogues, des échanges au cours desquels nous avons dit que nous n’étions pas d’accord.
« Les gendarment nous gazent, nous visent avec des tirs de LBD et des grenades de désencerclement »
Je me suis immédiatement mis à nous défendre. Je ne pouvais pas laisser ma forêt, ma deuxième mère qui me nourrit et me protège, être abattue comme ça. Aujourd’hui, ça fait deux ans que je vis en forêt et que je ne suis pas allé à l’école. J’ai raté mon bac deux fois. Quand on m’a demandé pourquoi j’étais tout le temps absent, j’ai raconté que j’avais des problèmes familiaux, car la forêt est aussi ma famille. D’ailleurs, mes jeunes frères luttent à mes côtés.
Physiquement, c’est dur. On se lève tôt, on ne dort pas assez, on ne mange pas, on ne dort pas. Beaucoup de jeunes ont maigri. Les gendarment nous gazent, nous visent avec des tirs de LBD et des grenades de désencerclement. Les enfants sont traumatisés. Ils passent leur temps à jouer à la bagarre, en reproduisant les confrontations qu’ils ont vues avec les gendarmes. Un chantier aussi militarisé, ça ne s’est jamais vu en Guyane.
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Charlène, 22 ans : « On a envie que ça s’arrête, pour vivre à nouveau en paix »
Quand j’étais petite, je n’allais pas en forêt. La première fois que j’y suis allée, c’était ado, pour un pique-nique avec d’autres villageois. Il y faisait frais, on entendait les oiseaux chanter. Je m’y suis sentie à l’aise.
La première fois que j’ai entendu parler du projet de la Ceog, c’était lors d’une réunion d’information, en 2017. On nous a montré une carte du projet. J’ai vu qu’il allait complètement entourer notre village. Je me suis dit que ce n’était pas possible. Où allait-on pêcher, où les enfants iraient-ils se baigner si la crique disparaissait ?
Je ne suis pas dans la lutte quotidienne, je suis engagée au régiment du service militaire adapté (RSMA) de Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni. Mais quand je vois le chantier avancer, quand je rentre au village ou qu’on m’envoie des vidéos sur WhatsApp, je me sens tellement triste et mal que j’ai envie de laisser mon travail pour rejoindre les gens qui s’opposent au projet. Je me sens perdue. On est tous perdus. On a envie que ça s’arrête une bonne fois pour toutes, pour vivre à nouveau en paix.