Les étudiants de toute la France élargissent la lutte

3 avril 2018 / Baptiste Giraud (Reporterre)

Alors que la mobilisation étudiante a gagné Paris, l’université occupée de Bordeaux accueillait ce week-end une « coordination nationale de luttes ». Une centaine de militants venus de différentes villes ont échangé sur les situations locales, les moyens de faire avancer leurs combats, et avancé un calendrier commun. Première date : ce mardi dans la rue avec les cheminots.

- Bordeaux, reportage

Cela fait maintenant trois semaines que le site de la Victoire, de l’université de Bordeaux, est bloqué. Les occupants ont eu le temps de réaménager le majestueux hall à leur convenance : banderoles, fauteuils et canapés, info-kiosque, jeux de société, et même une table de ping-pong bricolée avec trois tables de classe et un petit filet tendu au milieu.

Mais ce samedi 31 mars, les lieux accueillaient un évènement particulier : une « coordination nationale de lutte » (CNL). Une centaine d’étudiants, ou autres membres de la mobilisation dans les universités, venus de Lille, Rennes, Nantes, Poitiers, Toulouse, Montpellier, Aix, Lyon et Bordeaux, ont passé deux jours à faire connaissance, échanger, et réfléchir à la suite du mouvement.

« C’est crucial ce qui se passe ici. Cela permet aux gens de se rencontrer, de mettre en commun des pratiques, des savoirs, modes d’organisation et idéologies », témoigne l’un d’eux. « Ça rapproche, c’est du concret, ça crée des liens qui donnent envie d’aller plus loin ensemble », poursuit une autre.

Depuis sa naissance au creux de l’hiver, le mouvement contre le plan Vidal a souffert de l’éparpillement dans le temps des mobilisations, ne lui permettant pas de mettre un coup de pression simultané sur le gouvernement. « Jusqu’à maintenant, on progresse grâce à l’action des flics », déplore une étudiante lors de la discussion du samedi matin. « La répression a beaucoup fait avancer la mobilisation, mais on ne peut pas s’en contenter. Il faut trouver un moyen pour que ce soit nous qui imposions le calendrier », poursuit-elle.

« La martyrologie, ce n’est le kif de personne. Mais la répression est perpétuelle et systémique, et ce qui se passe en ce moment la montre au grand jour », estime Clément*, de Bordeaux. « Ça nous fait réaliser qu’on est entré dans quelque chose de fort : on a donné un coup de pied dans la fourmilière, maintenant ça s’agite de partout », analyse Moon, étudiante à Montpellier. Faisant référence à l’attaque de personnes cagoulées et armées dont les étudiants ont été victimes le 22 mars, elle poursuit : « Ces événements nous ont beaucoup rapprochés. On a vu nos copains sortir en sang, on a eu peur pour eux, pour nous. En même temps, on est aussi devenus plus méfiants, méticuleux. »

« Il y a besoin de scandale pour que les gens se mobilisent autour d’un sujet. Mais aujourd’hui on essaie de sortir du scandale (des fachos cagoulés qui frappent des étudiants) pour faire comprendre que si on a subi cette répression, c’est parce qu’on se mobilise et qu’on porte des valeurs qui dérangent certains. Et que la répression est la même, qu’il s’agisse de fachos ou de policiers avec des matraques », explique Gaëlle, venue du milieu squat de Montpellier.

Du côté de Rennes, la mobilisation fait moins parler : les forces de l’ordre semblent avoir changé de stratégie par rapport à 2016, où les manifestations contre la loi travail avaient été très brutalement réprimées. Depuis cet hiver, la fac occupée de Rennes-2 n’a subi aucune intervention policière. « En 2016, nous avions un objectif de radicalisation des AG, et nous y sommes parvenus. Maintenant nous cherchons plutôt à mobiliser de nouvelles personnes, moins politisées » explique un Rennais.

La CNL, ou comment s’organiser en dehors des syndicats étudiants

La première CNL a elle-même eu lieu à Rennes, mi-mars, à l’appel des « étudiant.e.s de l’AG de Rennes 2 ». Elle se veut « ouverte à toutes et tous, sans obligation de mandat, quelle que soit l’étendue de la mobilisation dans la ville, quelle que soit l’appartenance ou non à une organisation syndicale ou autre ».

Or le 24 mars, à l’université bloquée et occupée du Mirail (Toulouse), avait lieu cette fois la « coordination nationale étudiante » (CNE). « La CNE était un scandale, on aurait dit un congrès de l’Unef [syndicat étudiant historique – ndlr]  ! », critique Prune, mobilisée à Bordeaux. « Le jeu politicien ou syndical devient super fatigant et ralentit les mouvements, limite les choix. À la CNL, les gens découvrent qu’il n’y a pas besoin de principes organisationnels. C’est relax, on se parle, on vise la spontanéité et l’autonomie dans les décisions », poursuit-elle.

La CNL se veut fondée sur le « refus des appareils bureaucratiques ». Et donc des syndicats étudiants ou partis en tant que tels. « Je doute qu’on s’évite les guéguerres classiques. Mais maintenant, ceux qui sont en dehors des syndicats s’organisent aussi », se réjouit Prune. Cependant, cette logique ne fait pas l’unanimité dans les différentes universités mobilisées. Beaucoup reprochent aux « autonomes », comme il est d’usage de les appeler, de faire fuir une partie des étudiants. D’autres alertent sur les dérives qui adviennent lorsqu’on ne fixe pas de règles. Samedi, un petit groupe d’étudiantes a ainsi perturbé les discussions (où s’exprimaient très majoritairement des hommes) aux cris de « Machos, hors de nos facs ! », jetant dans les travées un tract « contre le virilisme et le sexisme profondément exprimés en AG ».

Localement, chaque université mobilisée met en place ses propres outils d’organisation. À Nantes, les étudiants ont créé des comités par UFR (unité de formation et de recherche). À Montpellier, les décisions prises en AG sont appliquées par un « comité de mobilisation » divisé en 14 commissions : blocage, communication, anti-sexisme… ou encore « contre-pouvoirs » : « Cette commission vise à entretenir une bonne ergonomie de la mobilisation, par exemple en créant un système de visualisation de son fonctionnement global », explique Gaëlle.

Finalement, la CNL a appelé à un calendrier commun d’actions au cours du mois d’avril. Cela commence ce mardi 3 avril par le soutien et le ralliement aux cheminots qui entament leur grève alternée. Puis demain mercredi avec l’organisation « d’actions de blocage des flux » (rail, transports en commun, péages…). Une « journée d’action jeune » à destination des lycées, le 12 avril. Enfin une « manifestation nationale » est envisagée pour le 14 avril, à Montpellier. « C’est bien de délocaliser de Paris, et puis Montpellier est suivie par les médias, elle est symbolique de la répression policière et fasciste. » Certaines villes envisagent également de manifester chaque samedi, en compagnie des autres secteurs en lutte localement.

Leur objectif : « Frapper ensemble sur les différentes villes, être unis », mais aussi « étendre la lutte ». « On ne lutte pas contre une loi, mais contre un système », insiste Gaëlle. Avant de poursuivre : « Le mouvement social est l’occasion de se dégager du temps, hors de la vie de tous les jours, pour analyser et comprendre ce système, réfléchir à comment on peut le faire changer, même à petite échelle. »

* Toutes les personnes interrogées sont citées sous pseudo.



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Source et photos : Baptiste Giraud pour Reporterre

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