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Les festivals musicaux se font de plus en plus écolos

10 juin 2017 / Martin Cadoret (Reporterre)



Comme We Love Green, qui se tient ce week-end à Paris, de nombreux festivals de musique se revendiquent « écocitoyens ». Argument marketing ou réel changement ? Reporterre a voulu savoir jusqu’où ces événements allaient. Assez loin, en fait.

Des étendues boueuses remplies de déchets de gobelets, des bouteilles d’eau en plastique vendues en masse faute de fontaines à eau, des toilettes chimiques… Souvenez-vous, c’était il n’y a pas si longtemps sur les gros festivals d’été. Depuis, la plupart des grands rassemblements musicaux sont passés aux gobelets réutilisables, proposent de l’eau en fontaine, mettent en place des toilettes sèches et font de gros efforts sur le tri et le nettoyage du site. Pour autant, si l’écologie a gagné une bataille, elle n’a pas gagné la guerre.

Certains festivals revendiquent leur volonté d’aller plus loin, comme We Love Green, dont la 6e édition se déroule ce week-end à Paris, au bois de Vincennes. Sur certaines questions, le festival est à la pointe de l’innovation, notamment sur l’énergie. « Cette année, nous en sommes à 100 % d’énergies renouvelables, se réjouit Marie Sabot, la directrice du festival. Nous avons une scène alimentée à l’énergie solaire — c’est possible parce que les cellules photovoltaïques sont bien meilleures qu’avant et parce que tout notre éclairage scénique est LED. Une start-up, Backup Green, va aussi nous fournir des groupes électrogènes qui fonctionnent non pas au fioul, mais à l’huile alimentaire recyclée. » Un test que la directrice aimerait pérenniser, en récoltant l’huile d’un réseau de restaurants partenaires pendant toute l’année en vue de l’utiliser pour les générateurs du festival. Elle espère également que sa démarche serve d’exemple à d’autres manifestations et essaime grâce aux techniciens formés à ce nouveau matériel.

L’autre gros défi d’un festival en matière de développement durable concerne la restauration et la buvette. Sur ce premier point, We Love Green impose aux restaurateurs une carte de prestataires bio et locaux à respecter. « Le but, c’est que nos partenaires gardent certains réflexes en matière d’approvisionnement. On s’occupe aussi de mutualiser le froid, l’alimentation électrique et la livraison pour diminuer les déplacements », précise Marie Sabot. Au Cabaret vert, à Charleville-Mézières, un festival qui applique la même exigence de traçabilité, les prestataires viennent de maximum 200 km à la ronde. « Les raisons sont environnementales bien sûr, mais elles permettent aussi de maximiser les recettes au niveau du territoire », justifie Jean Perrissin, responsable développement durable du festival.

« Chez nous, les discussions sur les sponsors sont généralement passionnées »

En revanche pour la buvette, la présence d’un partenaire tel que Heineken, qui demande une exclusivité sur les points de vente du festival, freine la vente des productions locales. « Vu nos subventions publiques anecdotiques, nous sommes obligés d’avoir des partenaires privés tels que Heineken, défend la directrice de We Love Green. Et puis, ils sont les seuls à pouvoir fournir la quantité nécessaire à un tel festival. Leur clause d’exclusivité tend à s’assouplir. Cette année, on a négocié un bar avec des bières différentes… mais cela [le sponsoring] reste l’un de nos gros sujets. Si la marque parfaite n’existe pas, on essaie plutôt de travailler avec des partenaires qui ont engagé un changement, de les accompagner. » Même problématique aux Vieilles Charrues, où Kronenbourg est très visible. « Comme on est un gros festival, on peut se permettre de leur dire qu’on veut un stand avec des bières locales. De toute façon, qu’il s’agisse d’eux ou d’autres sponsors, dans le budget qu’ils vont nous allouer, ils vont avoir une partie dédiée aux actions de développement durable », explique Jérôme Tréhorel, le directeur de la manifestation bretonne.

Au Cabaret vert, les organisateurs ont fait le choix de refuser le partenariat avec Heineken. « C’est sûr que ça serait plus simple : ils ont un gros apport financier, une grosse logistique… mais, depuis le démarrage, on a fait le pari de valoriser les producteurs locaux et le circuit court. On le vit comme un défi plutôt qu’une contrainte », défend Jean Perrissin, le responsable développement durable du festival. « Chez nous, les discussions sur les sponsors sont généralement passionnées. Le but du directeur du festival, qui gère les partenariats, c’est de récupérer de l’argent… et nous, on se demande si la marque est en accord avec les valeurs du festival. Récemment, on a refusé les glaces Ben et Jerry’s, notamment parce qu’on avait des produits identiques sur le territoire. On s’envisage aussi comme une alternative pendant 4 jours à toute la merde qu’on essaie de nous faire avaler. On veut prouver aux gens qu’on arrive à vivre 4 jours sans Coca Cola », sourit ce pilier du festival.

Le problème éthique du sponsoring de multinationales se pose moins pour les petits festivals tels que Chauffer dans la noirceur, festival normand à la jauge plus réduite — environ 3.500 personnes par jour. « On travaille avec de petits partenariats. On privilégie le nombre, pour avoir un réseau. La plupart de nos partenaires nous donnent 150 euros », explique Isiah Morice, le coordinateur de l’association. Si le sponsoring n’est pour lui pas un sujet, ses interrogations se portent plutôt sur les problématiques de transport. « C’est le gros point noir d’un festival, surtout situé hors d’une ville, qui représente 80 % des émissions de CO2. » Si, pour acheminer les artistes et le matériel, il est difficile de changer les choses, on peut agir au niveau des festivaliers. « On a très vite mis en place un dispositif de navettes dans les 30 kilomètres à la ronde, car c’est le réseau de proximité qui fonctionne le mieux, explique-t-il. Sur la jauge, on amène environ 5 % des festivaliers. »

« Le transport est effectivement un sujet majeur », abonde Cécile Talon, chargée de mission développement durable au Collectif des festivals. Ce regroupement concentre au sein d’une même structure une trentaine de festivals bretons, parmi lesquels les Transmusicales de Rennes, le Festival interceltique de Lorient ou encore le festival du Bout du monde à Crozon. « Nous avions créé un plan de déplacement festivalier avec toutes les pistes pour améliorer les transports et diminuer l’impact environnemental — parmi lesquelles inciter encore plus au covoiturage », explique Cécile Talon. Mais il y a peu de marge de manœuvre : les festivaliers venaient déjà en moyenne à 2,5 personnes par voiture.

« Au Brésil, ils recyclent l’urine des festivaliers pour en faire de l’électricité »

Or, c’est surtout la voiture, utilisée par 85 % des festivaliers, qui plombe les bilans carbone. Certaines initiatives sont intéressantes — comme aux Vieilles Charrues, où l’on utilise des véhicules électriques en coulisses — ne suffisent pas à régler la question. Pour aller plus loin, ce sont les pouvoirs publics qui ont la main. En Bretagne et dans d’autres régions, la SNCF développe une offre à 18 euros aller/retour pour les principales manifestations régionales. « Sauf que les régions ont tendance à choisir les festivals en fonction de leur taille… résultat, nous avons perdu le partenariat SNCF au moment du regroupement régional », regrette Isiah Morice de Chauffer dans la noirceur.

En attendant, les organisateurs continuent de travailler sur l’optimisation des sites des festivals. « Il y a encore des choses à faire, notamment sur les économies d’énergie », pense Cécile Talon. Ces dernières années, les ampoules LED ont déjà permis de moins consommer pour les lumières. « S’il n’y a pas de solutions concrètes immédiates, il se passe pas mal de choses à l’étranger. Je sais qu’au Brésil, ils recyclent l’urine des festivaliers pour en faire de l’électricité. Il y a un vrai champ des possibles », concède-t-elle. À We Love Green, cette année, les toilettes permettront de créer un engrais à partir du phosphate de l’urine des festivaliers — qui sont d’ailleurs de plus en plus réceptifs aux problématiques environnementales.

Pour les visiteurs plus hermétiques à ces questions, les organisateurs de ces événements espèrent créer « un premier déclic », comme l’explique Marie Sabot, de We Love Green. « Notre travail, c’est d’aller semer la petite graine qui va faire réfléchir. On fait aussi entrer du hip-hop dans la programmation pour aller chercher une mixité dans le public et les confronter à des conférences, par exemple. À certains moments, nous avons fait exprès de faire en sorte qu’il n’y ait de la musique sur aucune des deux scènes pour que les gens prennent le temps de se poser au “think tank” [le nom de la scène dédiée aux conférences]. » Cette année, le festival accueille Muhammad Yunus, le père du microcrédit, ou Ladonna Brave Bull Allard, militante sioux fondatrice du premier camp de résistance au Dakota Access Pipeline.

Le « think tank » du festival We Love Green.

Festivaliers, techniciens et restaurateurs, tous sensibilisés au développement durable… sauf les artistes. « On ne va pas se mentir, peu d’entre eux jouent chez nous à cause de nos valeurs. C’est le domaine commercial, celui de l’offre et de la demande. Au moins, on leur sert des produits locaux, on leur donne des infos sur la ville où ils jouent… car, bien souvent, les artistes ne savent même pas où ils se trouvent », avoue Jean Perrissin, du Cabaret vert. Reste qu’il se dit « convaincu que le développement durable sert l’événement ». « Dans les enquêtes de satisfaction, les gens nous disent : la bouffe est bonne, les bières aussi, les toilettes sèches ne sentent pas, le site est propre. Tous ces petits efforts d’accueil, d’attention, les festivaliers y sont attentifs », conclut le responsable du développement durable. Une démarche qui pourrait être un atout pour continuer de séduire le public face à l’offensive des nouveaux festivals comme le Lollapalloza ou le Download Festival, marques mondiales importées par Live Nation, un mastodonte de la production musicale.




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Lire aussi : We Love Green, le festival qui mêle électro et écologie

Source : Martin Cadoret pour Reporterre

Photos : © Yulya Shadrinsky sauf
. chapô ; We Love Green, en 2015. © Pascal Montary

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