Les gorges du Toulourenc, symbole des ravages du tourisme de masse

Durée de lecture : 11 minutes

22 juillet 2020 / Marie Astier (Reporterre)



Le Toulourenc, entre Drôme et Vaucluse, écoule ses eaux limpides à travers des gorges étonnantes. Mais ce bijou naturel subit les assauts de nombreux touristes désireux de « profiter de la nature ». Pour l’heure, élus, autorités et défenseurs de l’environnement cherchent la martingale pour ne pas interdire l’accès au site tout en le préservant.

  • Mollans-sur-Ouvèze (Drôme) et Saint-Léger-du-Ventoux (Vaucluse), reportage

La vallée à flanc de mont Ventoux mêle oliviers, vignes et forêts de chênes verts, le tout semé de mas de vieilles pierres, formant ainsi un parfait paysage méditerranéen. En son creux, le Toulourenc coule, délimitant la frontière entre la Drôme et le Vaucluse. Ses galets blancs donnent à l’eau limpide une couleur inimitable, au point que, localement, on appelle cela le « bleu toulourenc ». Mais il faut désormais venir tôt le matin pour pouvoir l’admirer, car dès la fin de matinée l’eau d’apparence pure se retrouve troublée par les innombrables passages de touristes séduits par ce coin de fraîcheur à l’ombre des saules, des aulnes et des peupliers blancs. Aux heures de pointe, l’étroit cours d’eau va jusqu’à prendre des allures de couloir de métro parisien, où les passants peinent à se croiser sur les rochers.

Parking des gorges du côté de Mollans-sur-Ouvèze (Drôme). À 10 h du matin, les visiteurs commencent à peine à arriver.

« On pensait avoir trouvé un chouette endroit », raconte Lucie. Elle loue une petite maison en bordure de Toulourenc, à Mollans-sur-Ouvèze (Drôme), depuis deux ans. « Mais la situation me rend malade, en septembre, on déménage », annonce sa compagne, Véronique. En ce samedi, malgré le fait que les deux parkings du site soient pleins, elles s’étonnent de pouvoir discuter sur leur terrasse et trouvent la fréquentation presque raisonnable. « On est souvent obligées de s’enfermer chez nous pour ne pas subir les cris », raconte Lucie. Vivre à proximité du Toulourenc est devenu un enfer. « Il y a 15 ans, il y avait certes du monde le week-end, mais sans plus ! » se souvient Frédéric Roux, un enfant du pays devenu maire de Mollans-sur-Ouvèze. Localement, il se raconte même que le lieu était fréquenté par les nudistes en recherche d’intimité.

Lucie et Véronique.

Mais les photos aux couleurs léchées, postées sur internet et les réseaux sociaux, ont attiré les curieux, accusent les acteurs locaux. Ils fustigent également quelques reportages à la télé nationale, dont les belles images du lieu menacé ont plus attiré que découragé les touristes. Sur les parkings du Toulourenc, disposés de part et d’autre du pont qui le surplombe, les plaques d’immatriculation indiquent que les visiteurs viennent principalement des grandes villes alentours (Avignon, Marseille, Nîmes), ou alors carrément de l’étranger. Certains sont équipés de baskets et sacs à dos pour remonter les gorges, d’autres ont apporté les sièges pliants pour déployer le pique-nique. En 2015, les comptages de voitures avaient permis d’évaluer que plus de 51.000 visiteurs étaient venus arpenter la rivière. En 2019, on a frôlé les 115.000 visiteurs, soit une hausse de fréquentation de 125 % en quatre ans. Pour 2020, chacun craint le pire : « Cette année, on a constaté avec effarement qu’il y avait encore plus de monde », observe Agnièce, qui loue un gîte en bordure du Toulourenc tous les étés. « On se dit qu’on ne pourra plus venir qu’en octobre. Avant, c’était plutôt un lieu de randonnée. Les gens empruntaient le GR au-dessus et ne descendaient dans la rivière que pour s’y tremper les pieds, mais n’y restaient pas. »

Des déchets allant de la serviette hygiénique à la cannette

Désormais, il suffit de parcourir quelques dizaines de mètres sur les rives pour constater qu’elles sont jonchées de papier toilette et d’étrons. De nombreuses traces de feux de camp, pourtant interdits, sont aussi présentes. « On retrouve des déchets allant de la serviette hygiénique à la cannette », décrit Véronique, qui se retrouve régulièrement à les ramasser.

Au niveau des parkings et terrains voisins, les obstacles au stationnement sauvage se sont multipliés. Pour empêcher les voitures de se garer jusque devant chez elle, voire de boucher son chemin d’accès, Véronique s’est résolue à déployer de la rubalise. Des tas de terre ont été disposés pour dissuader les véhicules d’entrer dans un verger d’oliviers, des enrochements ou des barrières ont été récemment installés le long de la route pour empêcher les voitures de s’y garer, les panneaux d’interdiction de stationner ont fleuri. Plusieurs autos débordent pourtant du parking, auxquelles la gendarmerie a distribué des PV. « Mais j’ai déjà vu des personnes répondre qu’elles s’en fichaient », se désespère Frédéric Roux.

Les riverains ont installé des panneaux propriété privée pour empêcher les promeneurs d’entrer chez eux, ou les automobilistes de se garer sur les chemins d’accès. Mais ils sont peu respectés.

Car les vacanciers ne sont pas toujours réceptifs aux consignes des autorités ni respectueux des propriétés des riverains. Ces derniers multiplient les récits d’incivilités. « Une fois, en sortant de chez moi, j’ai trouvé quelqu’un en train de faire caca derrière ma voiture ! » se rappelle Véronique. « Avant d’arriver devant chez nous, il y a un panneau propriété privée, un portail, une chaîne : pourtant, on a déjà retrouvé un monsieur à vélo dans le jardin qui ne s’en est même pas excusé », s’étonne Agnèce. « Ils ne comprennent pas qu’on puisse être pressés ou en colère : comme on vit au pays de vacances, on se doit d’avoir toujours le sourire ! » explique Véronique.

Castors et truites perturbés

Autres habitants perturbés par les touristes, la faune de ce site classé Natura 2000, situé dans le parc naturel régional des Baronnies provençales et le futur parc naturel régional du Mont Ventoux. « Il y a une colonie de castors, montre Véronique, désignant au bord de la rivière les branches taillées en crayon par les dents. Mais leur barrage a été détruit. Ils le reconstruisent plus loin. » Juliette Chassagnaud, animatrice Natura 2000 du site, liste les effets nocifs : « Il y a la pollution par les déchets apportés par les gens, par les déjections des humains et des chiens ; le piétinement, qui met en suspension les sédiments, ce qui n’est pas supporté par certaines espèces ; et, surtout, la création de barrages en galets. Les gens les font pour former de petites piscines mais ils retiennent les poissons et l’eau, qui se réchauffe et est de moins en moins chargée en oxygène. Cela entraîne la formation de certaines algues. C’est vraiment un point noir. »

Un autre panneau tente de sensibiliser les touristes aux espèces vivant dans le cours d’eau et dans ses environs.

Une étude de 2019 sur la population de poissons a tenté d’évaluer les conséquences. Résultat : la truite fario, pourtant typique de ces milieux et bonne indicatrice de la qualité d’un cours d’eau, est de moins en moins présente. L’étude relevait une « destruction de l’habitat » des poissons, ainsi que la pollution de l’eau par les déjections et les « produits cosmétiques » — comprenez les crèmes solaires. Sur la carte de la qualité des eaux de baignade de l’agence régionale de santé, le Toulourenc est d’ailleurs le seul point rouge dans le Vaucluse. L’eau que les visiteurs trouvent si pure en apparence est donc considérée de « qualité insuffisante » pour la baignade. En cause, notamment, la forte présence de bactéries fécales…

Un de ces nombreux barrages de galets qui perturbent le cours d’eau.

Toujours pas de quoi décourager les baigneurs. « On est envahis, dépassés. On va au-devant d’une catastrophe écologique et on espère qu’il n’y aura pas de catastrophe humaine ! » alerte Frédéric Roux. « Je n’ai qu’un mot : restez chez vous. On n’a plus les moyens d’accueillir les gens dans cette rivière. » L’édile s’inquiète, car la rivière est aussi dangereuse. Une plaquette distribuée par les offices de tourismes locaux rappelle l’origine de son nom : Toulourenc signifie « tout ou rien ». En quelques minutes, si un orage sévit plus haut sur le Ventoux, même sous un soleil radieux, le calme cours d’eau peut devenir un puissant torrent. Un arrêté interpréfectoral interdit la baignade en cas d’alerte orange ou rouge à l’orage. Mais la plupart des visiteurs ne se renseignent pas, et ignorent les panneaux d’avertissement. En cas d’orage, « on redoute que les gens s’affolent, se piétinent. Et une fois qu’ils sont engagés dans les gorges, on ne peut plus les prévenir. » Par ailleurs, escalader les cailloux en tongs est une expérience qui se révèle régulièrement malheureuse. Riverains et maires racontent la fréquente venue de l’hélicoptère pour rapatrier les blessés. La préfecture du Vaucluse a recensé dix interventions des services de secours en 2018, 11 en 2019 et 6 à la mi-juillet 2020. Celle de la Drôme ne nous a pas répondu.

Les panneaux rappelant les dangers du cours d’eau aux touristes ont été installés au début de l’été, et sont peu lus par les touristes.
  • Soudaine montée des eaux du Toulourenc

« On ne peut pas empêcher les gens de profiter de la nature ! »

« On ne comprend pas pourquoi les préfectures ne ferment pas le site », demande Véronique, secouant la tête une énième fois. « Mais on ne peut pas empêcher les gens de profiter de la nature ! », protestent Jean-Michel et Monique, qui depuis la banlieue d’Avignon viennent régulièrement dans les gorges depuis dix ans. « Il faut juste que les gens soient propres. » « On peut sensibiliser les gens, mais limiter ce n’est pas possible », estime de son côté Guilhem, venu en famille des Bouches-du-Rhône, et qui promet de revenir dans cette « nature préservée ». « On pourrait instaurer des jours de fermeture pour la nature », propose Anna, qui revient avec ses amis d’une randonnée dans les gorges. « Les Calanques, ils les interdisent parfois », approuve à côté d’elle Franck. « Faut faire payer les parkings », ajoute Corinne, une autre marcheuse.

Marcher dans le cours d’eau l’endommage.

Les autorités, pourtant, peinent à trouver la solution. Un comité de suivi des gorges a été créé en 2014. Les mairies de Malaucène (Vaucluse) et Mollans-sur-Ouvèze (Drôme) ont alors créé des parkings pour tenter de canaliser les visiteurs, et les limiter par le nombre de places de stationnement. Peine perdue : « les parkings ont fait appel d’air », reconnaît aujourd’hui Frédéric Roux. Puis, une campagne d’information a sensibilisé les offices de tourisme. « On n’interdit pas aux gens d’y aller, mais on sensibilise sur les risques », explique Lucile Andrieu, directrice de l’office de tourisme Ventoux-Provence. « On incite à emprunter le GR plutôt que de faire la ballade dans la rivière. Et on déconseille de mettre des photos des gorges dans les brochures touristiques. » Cette année, des écogardes patrouillent dans la rivière pour sensibiliser et notamment inciter les visiteurs à déconstruire leurs barrages en partant. Les services de gendarmerie de la Drôme et du Vaucluse multiplient les opérations de contrôle des véhicules débordant des parkings. Des panneaux, peu consultés par les touristes, ont été installés pour avertir du danger en cas d’orage.

Le pont d’accès aux gorges ne désemplit pas.

Le tout a eu peu d’effet, au point que le maire de Saint-Léger-du-Ventoux, commune située en haut des gorges, a pris un arrêté municipal début juillet interdisant l’accès au Toulourenc. « Mais c’est très compliqué, on n’a pas les moyens de le faire respecter, regrette Éric Massot, le maire de Saint-Léger-du-Ventoux. C’est surtout un cri d’alerte, je l’ai diffusé dans la presse locale et aux offices de tourisme et j’espère que ce sera dissuasif. » Par ailleurs, la vallée vit du tourisme, et l’image du Toulourenc attire. « On n’a pas intérêt à ce que le site soit fermé », estime Lucile Andrieu, à l’office de tourisme. « C’est aussi une question ardue au niveau légal : qui a l’autorité pour cela ? » s’interroge Juliette Chassagnaud.

En début d’après-midi, les voitures débordent du parking du côté de Malaucène.

Ainsi, le comité de suivi (réunissant élus et services de l’État) mise sur les travaux prévus pour l’automne : il s’agit de rendre les parkings payants et de limiter fortement le nombre de places. L’idée est de s’orienter vers un tourisme de qualité plutôt que de masse. Une voie médiane sensée permettre la difficile cohabitation entre visiteurs et biodiversité. « On fait tout pour ne pas en arriver à cette décision, mais là, on en est à la dernière étape avant la fermeture des gorges », avertit Juliette Chassagnaud. « Si ça continue, le site va vraiment se dégrader, et on dira “c’était” les gorges du Toulourenc », craint Éric Massot.

Le paysage idyllique des gorges du Toulourenc.




Lire aussi : Sites naturels : l’urgence de réguler le tourisme de masse

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre
. chapô : une entrée des gorges du Toulourenc.

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