Les graines sont à l’origine de tout, ou presque

31 octobre 2017 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Dans « le Triomphe des graines », le biologiste Thor Hanson fait découvrir le monde méconnu des graines. Mêlant savoir scientifique, récits historiques et reportages dans des lieux improbables, il entraine le lecteur sur des chemins rarement empruntés mais captivants.

On l’appelle Mathusalem. Le nom lui a été donné en référence à l’homme le plus âgé mentionné dans l’Ancien Testament (969 ans). Mais ce Mathusalem n’est pas un être humain. C’est un arbre, plus précisément un palmier dattier vieux de près de 2.000 ans. Pourtant, sa célébrité tient moins à son âge vénérable (quoique c’est un jeunot comparé à quelques arbres qui s’accrochent à la vie depuis 4.000 ou 5.000 ans) qu’à son histoire.

Mathusalem est issu d’une variété de dattes retrouvées dans les années 1960 par des archéologues sous les ruines d’un entrepôt détruit par les insurgés de Massada, la citadelle juive abattue par les Romains en l’an 73 apr. J.-C.. Quelques décennies après la découverte des dattes antiques, une botaniste eut l’idée de planter un des noyaux qui dormait, soigneusement nettoyé et étiqueté, dans un muséum. C’était un sommeil léger puisque, à la surprise générale, au terme de vingt siècles de dormance, la graine a fini par germer jusqu’à donner aujourd’hui un palmier haut de plusieurs mètres. « Je croyais ces graines tout à fait mortes. Plus mortes que mortes, même », raconte la botaniste israélienne témoin de cette résurrection.

Depuis, les expériences pour ramener à la vie des graines assoupies depuis la nuit des temps se sont multipliées dans le monde. Une équipe de chercheurs a par exemple réussi l’exploit de faire revivre une minuscule graine conservée gelée dans un nid d’écureuil pendant plus de trente mille années en Antarctique.

Les plantes à graines constituent 90 % de notre flore 

On sait donc réveiller une graine mais on ignore encore tout du phénomène de la dormance des plantes et des stratégies qui l’accompagnent. Qu’est-ce qui maintient un filet de vie pendant si longtemps au cœur de certaines graines ? Et, au-delà, comment expliquer les mille et une voies de leur renaissance ? Certaines graines ont besoin de feu et de chaleur pour germer, d’autres de pluie, de froid, de chaud, ou de passer par le système digestif d’un animal… Dans aucune autre forme de vie, on ne retrouve cette aptitude à ressusciter. « La science a encore beaucoup à apprendre », conclut le Thor Hanson, l’auteur d’un livre fascinant, Le Triomphe des graines.

Biologiste de formation, Hanson est un guide hors pair pour nous faire découvrir le monde peu connu des graines, qu’il explore depuis des années. Mélangeant connaissances scientifiques, récits historiques et reportages dans des lieux improbables, il entraine le lecteur sur des chemins rarement empruntés mais captivants. On apprend beaucoup en lisant son livre à la fois foisonnant, érudit et joliment enlevé.

Car les graines ont façonné — et continuent de façonner — la civilisation humaine. Nous vivons dans un monde de graines. Sans elles, pas de semis, pas de récolte et donc pas d’agriculture possible. Dans un monde sans graines, nous serions restés (au mieux) des hordes de chasseurs-cueilleurs ou des gardiens de troupeaux déambulant au milieu de paysages étranges, mélangeant fougères, gingkos et cycas (les plantes à graines constituent 90 % de notre flore).

Sans elles, quantité d’animaux n’existeraient pas, qui s’en nourrissent exclusivement. Sans elles, même l’industrie moderne aurait un autre aspect. La fracturation hydraulique, par exemple, une méthode en vogue (et très contestée) qui consiste à injecter des fluides sous pression pour fissurer et maintenir ouverts des gisements d’hydrocarbures, inclut dans le fluide de fracturation un épaississant, la gomme de guar, une plante cultivée en Inde et utilisée jusqu’alors comme fourrage. Une pénurie de guar en 2011 et 2012 a suffi pour provoquer l’arrêt d’opérations de forage aux États-Unis et la chute des actions des firmes parapétrolières en bourse. « Nous sommes dépendants [des graines]. Elles sont vitales partout », résume Thor Hanson.

Des haricots « guar », dont les graines sont utilisées pour faire de la gomme utilisée en fracturation hydraulique.

 Elles ont inventé la sexualité

Si les plantes à graines sont aussi nombreuses sur Terre (leur nombre est évalué entre 200.000 et 500.000), c’est parce qu’elles ont inventé la sexualité. Avant leur apparition, la reproduction était une affaire assez triste, et dénuée de surprise. Dans le monde des plantes à spores, les fécondations croisées sont l’exception. Avec les graines est née la reproduction à l’air libre, source d’une créativité infinie dès lors que le pollen partait pour un voyage incertain vers l’ovule. L’évolution n’était plus en quelque sorte encadrée. Elle devenait foisonnante, prometteuse, imaginative. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard, rappelle l’auteur, si Gregor Mendel, un moine longtemps resté anonyme alors que son apport est aussi important que celui de Darwin, a découvert au milieu du XIXe siècle les lois de l’hérédité en croisant des rangées de pois. « Essayez d’imaginer le père de la génétique moderne conduisant ses expériences sur les plantes à spores. Il aurait passé tout son temps à quatre pattes dans la boue (…) tentant désespérément de réunir gamètes mâles et gamètes femelles. Comment contrôler la reproduction des plantes quand leurs relations sexuelles ont lieu hors de vue, dans la terre, grâce à des spermatozoïdes nageant dans l’eau ? » note l’auteur.

Se plonger dans l’univers des graines c’est également toucher du doigt l’inventivité inouïe des plantes pour défendre et assurer leur descendance. Tout le monde connait la coque impénétrable des noix, les bogues hérissés de piques des châtaignes… À chaque fois, il s’agit de se protéger pour assurer la survie de l’espèce. Mais qui sait que la sensation de brûlure que procurent certaines variétés de piments rouges, les vertus stimulantes de la caféine, le poison violent du ricin obéissent de la même façon à un impératif de survie, à une stratégie complexe de lutte contre les prédateurs logée dans les graines des plantes ?

Est-ce à dire que les plantes à graines, après avoir triomphé des fougères, vont s’imposer jusqu’à la fin des temps ? Thor Hanson se garde bien de conclure. « Les graines laisseront peut-être un jour la place à quelque chose de nouveau », nuance-t-il. Déjà, les orchidées représentent le dixième de la flore mondiale. Or leurs graines, minuscules, dépourvues d’une coque de protection ou d’un poison, et sans réserve nutritive, n’en sont pour ainsi dire pas. C’est la preuve que la complexité est un symptôme de l’évolution, et non une conséquence obligée. Les graines sont sûrement un sommet de l’évolution mais en aucun cas une fin en soi.





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Lire aussi : Les graines témoignent de notre connexion à l’univers

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photos :
. chapô : germination de graines de café. Pixabay
. guar : Wikimedia (Surya Prakash.S.A./CC BY-SA 3.0)

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