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Les lavoirs, refuges secrets pour la biodiversité

Les grenouilles agiles apprécient particulièrement les lavoirs entourés de zones boisées humides.

Les lavoirs, souvent laissés à l’abandon, abritent pourtant une riche biodiversité. En Bretagne, associations et scientifiques mènent des travaux de restauration de ce petit patrimoine bâti.

Plaintel (Côtes-d’Armor), reportage

Bâtons à la main et foulard sur les épaules, ils sont deux à descendre à pas mesurés le sentier qui mène au lavoir de Belle Noë, à Plaintel (Côtes-d’Armor). En contrebas, dans un calme presque complet, les deux membres de l’association Lavoirs et fontaines à Plaintel examinent d’un œil habitué le contenu de la retenue d’eau, qui reflète un ciel sans nuages.

Autrefois utilisé pour rincer le linge, ce bassin de pierres taillées est l’un des 21 anciens bassins — sur les 45 que compte la commune — ayant bénéficié d’une rénovation grâce à l’association. Aujourd’hui, on y trouve, avec un peu de chance, crapauds, salamandres et tritons : ils sont des refuges inattendus pour la biodiversité locale. Cette fois-ci, pas facile d’en observer. La journée est lumineuse et la végétation de surface dense, mais ils l’assurent : la nuit, les rencontres sont nombreuses.

Marie-Josèphe Helbert et Gilles Camberlein, de l’association Lavoirs et fontaines à Plaintel, sur l’un des sites qu’elle a participé à restaurer. © Quentin Vernault / Reporterre

Les lavoirs étaient des centres névralgiques de la vie sociale avant qu’ils ne soient rendus obsolètes, dès les années 1960, par la démocratisation des machines à laver. Si les bassins les plus imposants, souvent couverts et en centre-ville, ont été bien conservés, les plus simples, dans les zones rurales voire en forêt, ont été laissés à l’abandon.

De patrimoine à patrie pour les amphibiens

Niché au fond d’un petit vallon, le bassin de Belle Noë est entouré d’une forêt fraîche et d’une prairie verdoyante, et d’un petit pavillon sur sa gauche. Si l’association s’y penche — littéralement — depuis 2019, c’est d’abord pour restaurer les bâtiments partiellement effondrés ou fissurés par le temps. « En les vidant pour faire des travaux de maçonnerie dans un objectif de conservation du petit patrimoine, nous avons retrouvé de très nombreuses larves, parfois des amphibiens, ainsi qu’une flore très diverse, retrace Gilles Camberlein, président de l’association et écologue. C’est comme ça que nous avons commencé à nous intéresser à leur aspect écologique. »

« Si on y regarde de plus près, on trouve dans les lavoirs une biodiversité très riche », enchérit Marie-Josèphe Helbert, qui se charge des mesures physico-chimiques de l’eau pour l’association. Et de désigner la surface verdie de cresson de fontaine, de callitriche ou encore de lentilles d’eau, dont elle prélève à la main quelques bribes pour les examiner de plus près.

L’équipe de scientifiques dirigée par Cédric Hubas, ici accompagné d’Ivan Perovic, étudiant, prélève pour le projet BioLav des échantillons dans les lavoirs bretons. © Anna Sardin / Reporterre

Les larves d’amphibiens — grenouille agile, salamandre tachetée, triton palmé et même alite accoucheur — s’y épanouissent. La Bretagne en abrite 15 espèces, dont 12 connaissent un déclin à l’échelle nationale et sont donc en états de conservation défavorables, avec une baisse estimée de 30 % des populations en seulement quinze ans.

« La disparition des amphibiens se fait à bas bruit, mais elle se fait quand même, déplore le président de l’association. Dans notre environnement artificialisé, les lavoirs jouent un rôle manifeste pour la conservation des espèces en constituant des habitats de substitution. »

À plusieurs conditions cependant : que leur fonctionnement hydraulique soit préservé, ou rétabli afin que l’eau circule bien — sans quoi ils deviennent des pièges plutôt que des refuges — et qu’ils ne soient pas entretenus de trop près par les riverains ou les collectivités.

Un des lavoirs restaurés par l’association. © Quentin Vernault / Reporterre

Autour, libellules, abeilles, coléoptères et petites couleuvres profitent également des aménagements et du point d’eau bienvenu. Le guide du jour désigne de son bâton une libellule, qui pond ses œufs sous la surface de l’eau. « Bien sûr, nous n’avons pas toute la biodiversité de la Bretagne dans les lavoirs, précise-t-il. Certaines espèces demandent d’autres conditions, des étendues d’eau plus vastes ou plus de flore aquatique. Mais ils permettent tout de même de limiter la fragmentation des habitats et de pallier un tant soit peu la disparition des zones humides. »

En Bretagne, plus de 61 % des zones humides ont déjà disparu, ne couvrant plus aujourd’hui que 8,8 % du territoire régional.

Inventorier pour protéger

Sur le chemin qui mène au prochain bassin, les deux membres de l’association nomment chaque plante qui borde le chemin, tentent de reconnaitre les insectes et de deviner quel animal pourrait bien être l’auteur des excréments déposés ça et là.

Pour mesurer les effets des restaurations effectuées, l’association a progressivement mis en place un inventaire. Une fois par an, depuis 2022, cinq lavoirs sont échantillonnés, la qualité de l’eau contrôlée et l’intégralité des animaux décomptés. Résultat ? « Pas facile à dire, bien sûr, puisque tout se fait sur le temps long », fait observer l’écologue. Mais dans de nombreux cas, le peuplement s’est amélioré, en diversité et en abondance.

Dans le lavoir voisin du Clot-Merlet, par exemple, le dernier recensement de mars 2025 a dénombré pas moins de 21 larves de salamandre et 15 mâles et 8 femelles de triton palmé, sans compter une dizaine d’individus supplémentaires dans la fontaine et les rigoles autour du bassin.

Un travail qui a depuis inspiré une équipe dirigée par Cédric Hubas, écologue à la station marine de Concarneau. Dans le cadre du projet BioLav, commencé en 2024, les scientifiques récupèrent des échantillons organiques dans une centaine de lavoirs en Bretagne. Objectif : séquencer l’ADN environnemental ainsi collecté pour savoir quelles espèces d’amphibiens sont passées par là, épargnant de fastidieuses heures d’observations nocturnes tout en permettant un échantillonnage massif des vieux réservoirs.

Un dispositif portable de prélèvement permet de filtrer les biofilms, qui contiennent l’ADN des animaux passés par le lavoir. © Anna Sardin / Reporterre

« Avec nos résultats, nous comptons confirmer ce que certaines associations comme celle de Plaintel observent depuis des années », avance Cédric Hubas, c’est-à-dire « les traces d’une biodiversité très importante, parmi laquelle des espèces menacées. Maintenus dans de bonnes conditions, les lavoirs peuvent participer à leur conservation ».

Un potentiel breton

Alors que la petite équipe remonte la pente qui mène au lavoir, une voisine en pleine tonte l’interroge du regard. Gilles Camberlein s’arrête quelques instants pour discuter avec elle. Il glisse ensuite : « Avant, certains lavoirs étaient gérés au Karcher par les riverains. Après avoir discuté avec eux, ils ont arrêté et les bassins ont repris un fonctionnement écologique complet en deux ans. » D’où l’intérêt du guide de restauration et de gestion, diffusé depuis mars 2025, écrit en grande partie à partir de leur expérience. « Si les gens font des dégâts, c’est souvent sans le savoir : les anciens les ont connus propres comme des piscines. »

Partout à Plaintel, il pratique ce qu’il appelle son « travail de lobbyiste », un sourire en coin. « Et ça a eu un effet ! On ne voit plus de vidange au printemps, par exemple, qui est la période de reproduction des amphibiens, et l’arrachage des plantes est devenu très rare ».

Pour lui, il y a aujourd’hui « une vraie opportunité de s’en occuper » : s’ils ne sont pas rénovés, ils risquent de disparaître, de même que la biodiversité qu’ils abritent.

Marie-Josèphe Helbert présente un plan de lentille d’eau. © Quentin Vernault / Reporterre

Les associations environnementalistes bretonnes, au premier rang desquelles Bretagne vivante et VivArmor Nature, sont du même avis. Réunies au sein de l’observatoire herpétologique de Bretagne, elles sonnent régulièrement l’alarme au sujet de l’état de santé des amphibiens dans la région. « Il y a deux choses qui menacent la pérennité de ces espèces : les changements globaux et la régression des habitats, résume Régis Morel, le coordinateur régional de l’observatoire. D’un côté, les habitats terrestres se fragmentent et se raréfient. De l’autre, les zones humides, qui sont leurs habitats de reproduction, disparaissent purement et simplement. »

Les riverains avaient l’habitude, avant, d’avoir des lavoirs décapés. Aujourd’hui, ce lavoir restauré est colonisé par des lentilles d’eau. © Quentin Vernault / Reporterre

Avec cet observatoire, officialisé en 2020 pour « mettre en place une stratégie régionale d’acquisition de la connaissance et développer des protocoles de suivi pour dégager des indicateurs fiables », les naturalistes constatent que hors de Plaintel, il reste encore à faire. « Sur le terrain, on voit encore de trop nombreux lavoirs dont les vannes sont ouvertes, et qui sont donc vides, ou alors qui sont nettoyés durant la période de reproduction par les riverains alors qu’ils sont des refuges pour des cortèges entiers d’amphibiens, en particulier dans le Finistère, où les mares sont assez rares. »

Il y a pourtant de quoi faire, puisque le maillage territorial de ces potentielles réserves serait colossal. À la fin d’un petit tour des réservoirs de la commune, Gilles Camberlein explique, entre deux descriptions passionnées des tritons qu’on y trouve, qu’à Plaintel, la moyenne est d’un lavoir pour 105 hectares. 

« Cette densité est liée à notre réseau hydrographique très dense en raison des caractéristiques géologiques du sol. Si on la reporte à d’autres entités géographiques, on pourrait évaluer le nombre de lavoirs à 14 000 pour les Côtes-d’Armor, et 57 000 pour la région Bretagne. » Autant de réservoirs où pourraient s’épanouir crapauds et tritons.

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