Média indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Reportage — Politique

Les mal inscrits sans le vouloir favorisent la droite

Pochoir réalisé par le mouvement citoyen Nous sommes à Montpellier (Hérault), le 10 février 2022.

Affiches, pochoirs, clips... Des militants montpelliérains multiplient les actions contre la « mal-inscription » sur les listes électorales, l’un des premiers vecteurs d’abstention chez les jeunes.

Montpellier (Hérault), reportage

Devant la maison de quartier, des enfants s’amusent autour d’un graffiti inscrit sur le trottoir. Une question, peinte au pochoir : « Êtes-vous bien inscrit.es sur les listes électorales ? » À deux mois du premier tour de l’élection présidentielle, le 10 avril 2022, un autre compte à rebours s’est engagé : il reste à peine quinze jours, jusqu’au 4 mars, pour s’enregistrer dans un bureau de vote.

À Montpellier, les taux d’abstention ne cessent de croître. Deux électeurs sur trois ont boudé les urnes lors du second tour des régionales l’an dernier ; idem lors des municipales de 2020. Pour Emmanuelle Chaize, du collectif Nous sommes, soutien de Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise), la défiance pour la politique n’explique pas tout. « La ville compte énormément d’étudiants, qui déménagent beaucoup, et elle accueille chaque année des milliers de nouveaux habitants, dit-elle. Beaucoup d’entre eux restent inscrits dans leur ancienne résidence et ne pensent pas, ou ne parviennent pas, à se réinscrire sur les listes électorales. »

Le collectif Nous sommes a investi le terrain : tournée dans les facs, affichages et pochoirs dans les rues, clips vidéos… © David Richard/Reporterre

C’est ce qu’on appelle la « mal-inscription », un phénomène massif, l’un des premiers vecteurs d’abstention chez les jeunes [1]. Des chercheurs en sciences politiques ont ainsi établi qu’il y avait, en 2017, 7,6 millions de personnes inscrites ailleurs que là où elles habitaient [2]. Or plus vous êtes éloigné de votre bureau de vote, moins vous avez de chance de vous y rendre — les experts ont montré qu’être inscrit dans une autre région que dans celle dans laquelle on vit augmentait de près de 12 points le risque d’abstention. Lors du dernier scrutin présidentiel, le 23 avril 2017, quelque dix millions de citoyennes et citoyens ne se sont pas rendus dans les isoloirs. Dont un très grand nombre — inquantifiable précisément — de mal-inscrits.

Contre cette « abstention involontaire », le collectif Nous sommes a investi le terrain : tournée dans les facs, affichages et pochoirs dans les rues, clips vidéos… « La politique, ça change nos vies. Il faut que chacun, chacune puisse s’exprimer, dit Alenka Doulain, membre du collectif et conseillère municipale. L’inscription sur les listes électorales est un enjeu démocratique essentiel. Pourtant, les élus en place ne font rien. À croire que l’abstention les arrange. »

« L’abstention se fait au détriment de la gauche radicale »

Dès décembre 2021, l’élue locale a ainsi proposé l’ouverture de permanences dans les maisons de quartier ainsi qu’une campagne de communication massive. En vain : « Ni le maire [socialiste], ni la majorité ne nous ont donné de réponse favorable », témoigne-t-elle. La ville s’est, semble-t-il, contentée de posts sur les réseaux sociaux. Même constat au niveau national : « Le gouvernement ne fait rien pour pousser l’inscription sur les listes électorales, constate Ninon Lagarde, directrice de la campagne Tous inscrits, lancée par l’association Tous élus. L’abstention se fait au détriment de la gauche radicale, donc nos dirigeants n’ont pas intérêt à faire entrer dans le système électoral des gens qui ne vont pas voter pour eux. » Les jeunes et les classes populaires — globalement plus favorables aux partis de gauche — votent moins ; à l’inverse, « la participation nettement plus importante de l’électorat plus âgé induit un différentiel favorable aux Républicains et au Parti socialiste », selon plusieurs études sociologiques.

Puisque le gouvernement ne « fait rien » contre la mal-inscription, le collectif Nous sommes a lancé une action pochoirs et collages. © David Richard/Reporterre

Ninon Lagarde pointe notamment « le scandale de la plateforme officielle d’inscription sur les listes, inaccessible et incompréhensible » [3].

« Il faut pas moins de vingt-quatre clics avant de pouvoir changer de bureau de vote, sans compter les nombreux bugs de la plateforme, a-t-elle constaté. C’est un parcours du combattant qui décourage beaucoup de monde. » Chez la plupart de nos voisins européens, comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Espagne, les listes électorales sont automatiquement mises à jour grâce aux déclarations domiciliaires obligatoires. « Nous sommes une des seules grandes démocraties, avec les États-Unis, à ne pas avoir automatisé la démarche, dénonce Mme Lagarde. Il suffirait en France de changer la loi pour lever cet obstacle. » En attendant, Tous inscrits propose une hotline via Zoom où des bénévoles aident celles et ceux qui le souhaitent à effectuer le changement de bureau de vote, mais également des procurations.

« Il est temps de rappeler que c’est le peuple qui tient la barre »

À Montpellier, le collectif Nous sommes va multiplier les actions d’ici la limite d’inscription sur les listes. « Il est temps de mettre un coup d’arrêt à cet effondrement démocratique et de rappeler que c’est le peuple qui tient la barre, insiste Alenka Doulain. Celles et ceux qui ne se font pas entendre leurs voix sont oubliés des politiques. » Si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupe de toi.

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner
Fermer Précedent Suivant

legende