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Mégabassines

Les mégabassines séduisent les agriculteurs du Gard

Les agriculteurs irrigants disent vouloir utiliser la Cèze, ici vue à La Roque-sur-Cèze,pour remplir la retenue d'eau durant l'hiver, plutôt que de pomper dedans pendant l'été.

Dans le Gard, des agriculteurs ont déposé un projet de mégabassine. Une construction qui inquiète à cause de la raréfaction déjà sensible de l’eau, qui va s’aggraver avec le changement climatique.

Le Gard sera-t-il le prochain territoire des mégabassines ? Selon les documents obtenus par Reporterre, ce département méditerranéen pourrait accueillir au moins un projet, voire deux, dans les prochaines années. Leur aboutissement paraît encore incertain, mais localement, la perspective a déjà réveillé une opposition locale, et crispé les acteurs. Car là encore, se pose la question du partage de l’eau alors qu’elle commence déjà à manquer.

« C’est un serpent de mer, on en parle depuis 30 ans », dit Patrick Dumas, maire de Rochegude, la commune où serait implantée la première des deux « retenues de substitution » envisagées. Le projet a refait surface il y a un peu plus de deux ans.

Sur le territoire, une association d’agriculteurs irrigants, l’Association syndicale autorisée de Saint-Jean-de-Maruéjols (dite « ASA de Saint-Jean »), pompe dans la rivière locale, la Cèze, pour arroser l’été. Mais à l’été 2022, la sécheresse prolongée a mis le cours d’eau à sec. Une question, posée par les agriculteurs à chaque nouvelle sécheresse, est revenue : comment garantir l’irrigation alors que le changement climatique promet des étés de plus en plus secs ?

Une digue de 7 mètres de haut

En avril 2023, dans le journal local, Midi Libre, l’ASA a présenté le projet : une mégabassine de 600 000 mètres cubes — environ le même volume que celle de Sainte-Soline, qui serait remplie l’hiver en pompant dans la rivière. Le mois suivant, un collectif local de citoyens inquiets, nommé Eaux à Gué, s’est constitué. La tension est montée, des réunions ont été organisées, puis plus de nouvelles… Mais le collectif veille. Et s’est rendu compte que le projet n’est pas abandonné, mais est en train de ressortir modifié des tuyaux.

D’après les documents obtenus par Reporterre, l’ASA de Saint-Jean a déposé en mars 2025 un dossier auprès des services de l’État, décrivant un projet de « retenue de substitution ». Celle-ci ferait 219 000 mètres cubes (soit environ trois fois moins que le projet initial), aurait une surface de 2,6 hectares et une digue de 7 mètres de haut. Elle serait remplie l’hiver par un pompage dans la rivière — et pas les nappes phréatiques comme en Poitou-Charentes. Cela permettrait de diminuer les prélèvements d’eau dans la Cèze de 22 % l’été. L’instruction de ce dossier est pour l’instant en suspens, en attente de documents complémentaires.

Pourquoi cette solution a-t-elle été retenue ? Qui va la financer ? Difficile d’obtenir des réponses à ces questions. « Dès que vous prononcez le mot “bassine”, tout le monde se ferme comme une huître », déplore le maire de Rochegude, Patrick Dumas.

« Nous n’avons rien de concret sur quoi nous appuyer »

Reporterre a tenté d’interroger l’association d’agriculteurs porteuse du projet. « On va voir avec les collègues si on veut vous répondre, et ce ne sera pas par téléphone », a répondu Éric Audu, président de l’ASA de Saint-Jean. Il n’a jamais donné suite à nos appels et messages le relançant.

Côté chambre d’agriculture, « vos articles sont trop à charge », déclare le responsable communication. Au Pays Cévennes, le syndicat mixte qui accompagne le projet, on nous perd dans un dédale de secrétaires et services qui ne voient pas de quoi on parle.

Seul AB Cèze, la structure qui coordonne la gestion de l’eau sur le territoire, ne se fait pas prier… Mais le projet n’étant pas encore assez avancé, « nous n’avons rien de concret sur quoi nous appuyer pour donner un avis », regrette sa directrice Maud Clavel. « Et nous ne nous positionneront que sur l’impact que le projet aura sur la Cèze. »

Un potentiel deuxième projet ?

Reste, pour en savoir plus, un rapport de 200 pages publié en mai 2025, commandé par le Pays Cévennes et l’ASA de Saint-Jean, que Reporterre a pu consulter. Il ne présente pas une seule, mais plusieurs possibilités afin préserver à la fois l’irrigation et le débit de la rivière l’été.

Outre la solution de la retenue d’eau collective, il explore la possibilité de retenues individuelles, ou la possibilité d’adapter le barrage de Sénéchas situé en amont sur la rivière. Il évoque également un 2ᵉ projet de retenue d’eau, qui viendrait s’ajouter au premier : 100 000 mètres cubes pour une surface de 2 hectares, dans la commune voisine de Barjac.

Ces mégabassines permettraient selon ce rapport de « stocker l’eau quand elle est disponible en quantité suffisante » et de « réduire les prélèvements […] en période critique. » Les travaux seraient prévus pour 2027-2029. Coût des travaux envisagé : 4 millions d’euros, que l’ASA ne pourrait pas assumer seule. On ne sait pas pour l’instant qui pourrait fournir les fonds nécessaires.

Un débit d’eau qui va chuter

Le document a donné de l’eau au moulin des opposants au projet. Car le rapport est clair, le territoire manque déjà d’eau l’été, il faut faire baisser les prélèvements — y compris industriels, touristiques et communaux. Et si le changement climatique continue au train actuel, le débit de la Cèze pourrait diminuer de 40 % à l’horizon 2020-2040 et de 70 % à l’horizon 2100. Seul le mois de novembre verrait assez d’eau y couler pour que la ou les retenues d’eau soient remplies.

« Le projet ne prévoie pas de baisse du prélèvement de la ressource, alors que toutes les prévisions montrent qu’elle va baisser », s’indigne Béatrice Ladrange, élue d’opposition à l’agglomération d’Alès, qui a épluché le rapport pour le collectif Eaux à Gué. Le rapport estime que pour les 500 hectares de cultures irriguées, la consommation d’eau des agriculteurs est déjà raisonnable et qu’à cultures égales, il n’est pas possible de baisser les prélèvements.

Des semences pour l’Ukraine et la Russie

Et c’est bien là l’autre nœud du débat. D’après les données du rapport, environ 60 % de l’eau pompée par les agriculteurs sert à irriguer des cultures de semences de tournesol (environ 47 % de l’eau pompée) et de betteraves (environ 13 %). Des « cultures sous contrat avec obligation de ressource en eau pour l’irrigation », précisent bien les auteurs : c’est-à-dire que les agriculteurs qui reproduisent ces semences s’engagent à respecter un cahier des charges strict, notamment sur l’irrigation, afin de garantir la qualité des semences.

Les graines ainsi produites sont ensuite resemées en France, mais aussi largement à l’étranger. « La France est le premier pays producteur de semences de tournesol en Europe, et le premier exportateur mondial », se félicite l’association qui fédère les producteurs de semences. Elle précise également que l’Ukraine et la Russie sont les principaux acheteurs de ces semences françaises.

« Il y a une privatisation de l’eau pour une culture qui ne profite pas au territoire », dénonce Béatrice Ladrange. « Ce serait pour irriguer du maraîchage bio, on aurait une autre vision. »

« Il faut qu’on se mette tous autour de la table »

Le débat aura-t-il lieu ? Difficile de se prononcer pour l’instant. Au niveau administratif, le dossier est suspendu tant qu’il ne sera pas complet. Puis il reviendra au préfet de région de décider si une évaluation environnementale est nécessaire.

« Il faut qu’on se mette tous autour de la table », plaide le maire de Rochegude. « Les agriculteurs ont un droit de prélèvement, on a de grands campings qui consomment beaucoup d’eau l’été, et moi je ne peux pas dire à mes administrés qu’ils n’ont plus d’eau en période estivale parce que d’autres ont tout pompé. »

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