Les poulpes grouillent dans les eaux anglaises... pour le bonheur des pêcheurs ?
Attirés par des eaux plus chaudes dans la Manche, les poulpes s'y sont installés à une vitesse exceptionnelle. - Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0 / Beckmannjan
Attirés par des eaux plus chaudes dans la Manche, les poulpes s'y sont installés à une vitesse exceptionnelle. - Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0 / Beckmannjan
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Les eaux anormalement chaudes de la Manche attirent depuis deux mois des poulpes en très grand nombre. Les pêcheurs doivent changer leurs habitudes mais restent dans le flou, sans savoir si cette situation est vouée à durer.
Brixham (Angleterre), reportage
En fin de matinée sur les quais de Brixham, sur la côte sud de l’Angleterre, les chalutiers débarquent leur pêche. Les bacs empilés sont extraits de la cale à l’aide d’un palan par paquets de dix. Curieuses, des mouettes s’approchent. Les poissons sont déjà triés et conservés dans de la glace. Parmi eux, quelques classiques : sole, seiche, lotte, roussette… et à leurs côtés, d’étonnantes créatures à foison : des poulpes.
« Je n’ai jamais vu ça de ma vie, en quarante ans de pêche ! lance Phil Mitchell, sur son chalutier à perche, qui revient d’une marée de six jours dans la Manche avec cinq autres marins. On a rapporté 90 bacs cette fois-ci. Il y a deux semaines, c’était 400. » Jordan Watson, qui travaille au Brixham Trawler Agents, la société qui gère le marché, sort sa calculatrice : « Un bac = 40 kg, donc 90 bacs = 3,6 tonnes. Le kilo étant en ce moment à 7,5 livres sterling, cela fait un total de près de 27 000 livres [32 000 euros] de poulpes. »
« Dévastateur » pour les crustacés
Cette « invasion » de poulpes a commencé en mars. Elle est une manne financière incontestable pour les pêcheurs et le marché, d’ordinaire calme à cette période, d’autant qu’aucun quota n’encadre cette espèce. Pourtant, Phil Mitchell se dit « très inquiet ». La pêche traditionnelle dans cette région de l’Angleterre est bouleversée par ce prédateur des fonds marins. « Au début, on était contents, dit le pêcheur. Mais les autres poissons se font de plus en plus rares. Soit le poulpe les mange, soit il les fait fuir. »
Et ce n’est pas le seul souci sur le port. Les pieuvres, dotées de 9 cerveaux et de 3 cœurs, dévorent tous les crustacés sur leur passage. « C’est dévastateur pour nous, car leur nourriture préférée, c’est le homard », déplore Rob Adams, 57 ans, qui pêche ce crustacé à une dizaine de kilomètres des côtes depuis l’adolescence. Sa pêche, dit-il, a été réduite de moitié. « Les poulpes pénètrent dans les casiers, injectent aux homards un produit toxique, puis en aspirent la chair, laissant derrière eux la carapace vide. Nous avions aussi une abondance de très petits homards immatures, mais nous n’en voyons plus du tout aujourd’hui. »
« Personne ne sait avec certitude ce qui est en train de se passer »
Les scientifiques tentent d’y voir plus clair. Ce printemps, la mer au large des côtes du Devon et des Cornouailles a enregistré des hausses de températures record allant jusqu’à 4 °C au-dessus de la moyenne pour la période. « Personne ne sait avec certitude ce qui est en train de se passer, souligne Bryce Stewart, chercheur à la Marine Biological Association et à l’université de Plymouth. Mais le fait est que cette espèce, l’octopus vulgaris, aime les eaux chaudes, et la mer a été exceptionnellement chaude ces dix-huit derniers mois. »
« Est-ce l’avenir ? Si oui, je suis prêt à m’adapter, je peux pêcher le homard et le poulpe », assure Rob Adams. De la visibilité, c’est aussi ce que veut Beshlie Pool, la directrice de l’association des pêcheurs de crustacés dans le Devon Sud et la Manche, qui représente 80 bateaux de pêche. Les autorités doivent « nous aider à anticiper : s’agit-il d’une prolifération temporaire, ou devons-nous chercher à gérer l’espèce comme une pêche de long terme, comme cela se passe dans le Finistère et dans d’autres régions d’Europe ? »
Elle ajoute attendre les résultats du projet Poulpe Fiction, mené dans le Morbihan, destiné précisément à comprendre et gérer le phénomène, qui touche aussi la Bretagne depuis 2021. Sur les côtes françaises, une saison de fermeture de la pêche est respectée pour permettre la reproduction. « Interdire la pêche au poulpe n’est pas une solution, assure Beshlie Pool. Il s’agit d’une pêche émergente ici, et si l’espèce reste dans nos eaux, nous souhaitons qu’elle soit gérée de manière durable. »
À Brixham, un poulpe géant a récemment été dessiné sur un café. Le mollusque a même fait son entrée dans les fish & chips. Dans le restaurant Simply Fish, il est à l’honneur sur le menu du jour, déposé sur un lit de houmous aux poivrons rouges. « Cela prend un peu plus de temps pour le cuisiner », glisse le patron, Robert Simonetti. Il ajoute : « Tant qu’on nous pêche du cabillaud et du haddock pour nos fish & chips, tout va bien ! » Pêchées plus loin dans l’Atlantique, ces deux espèces ne sont pas touchées par la récente arrivée des poulpes au large de Brixham.