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Reportage — Eau, rivières, océans

« Il n’y a plus que ça » : en Bretagne, l’inquiétante invasion des poulpes

À la criée de Quiberon, les poulpes ont remplacé les poissons.

Le sud de la Bretagne fait face depuis le début de l’été à une prolifération de poulpes. S’ils en tirent profit, les pêcheurs craignent que cette présence ne signifie une perturbation durable de l’écosystème.

Quiberon (Morbihan), reportage

Le volet mécanique de la chambre froide se lève dans un crissement. Il est 5 heures du matin. Dehors, le ciel est noir. Le port de pêche de Quiberon baigne dans le silence. On n’entend que le chuchotement de la mer se faufiler par les fenêtres de la halle. Les yeux encore à demi scellés par le sommeil, David Hybois, le responsable d’exploitation de la Criée, jette un dernier coup d’œil à la marchandise avant le début de la vente aux enchères. La veille, chaluts, dragueurs et fileyeurs ont débarqué leur pêche du jour. D’un geste de la main, David Hybois désigne une centaine de caissons en plastique remplis de glace. « Tout ça, c’est du poulpe. »

Octopus vulgaris : voilà le nom latin de l’animal qui occupe les eaux du sud de la Bretagne depuis le début de l’été. De la pointe de Brest aux pays de la Loire, les professionnels de la pêche décrivent une prolifération extraordinaire. Entre le 1ᵉʳ janvier et le 16 novembre 2021, 185 tonnes de poulpes ont atterri sur les étals de la criée de Quiberon. Soixante-douze fois plus qu’en 2020. Pêcher un poulpe était auparavant anecdotique, raconte Jean-Marc Lizé, l’affable directeur de l’établissement. Désormais, « il n’y a plus que ça ». À une cinquantaine de kilomètres, à Lorient, un poulpe de dix-sept kilos a récemment été enlevé à la mer. Ses tentacules mesuraient un mètre vingt. « C’est Mars attaque ! » commente Olivier Le Nezet, président du comité des pêches de Bretagne et du Morbihan.

Les poulpes remplissent désormais une part notable de ces caisses. © Hortense Chauvin/Reporterre

Cet essor surprise décontenance les pêcheurs. De mémoire de marin, rarement une telle quantité de poulpes avait été observée dans les eaux froides de l’Atlantique. La région est davantage connue pour ses sardines, célébrées jusque dans les fresques qui s’étalent sur les murs de la ville. Au menu des restaurants, on propose des filets de bar, des fricassées de coquilles Saint-Jacques ou des homards rôtis au romarin, mais point de poulpe.

Une prolifération qui interroge

En fin d’après-midi, au retour de la pêche, les marins s’interrogent. Visages salés, cirés encore humides, ils confrontent leurs hypothèses, une cigarette entre les lèvres. Pur hasard ? Conséquences d’un hiver 2020 particulièrement doux ? « Ce n’est pas normal, pense Jean-Michel Auffret, 59 ans. C’est lié à un dérèglement climatique. »

Le nombre de poulpes dans les océans a augmenté durant les dernières décennies. © Hortense Chauvin/Reporterre

Une étude publiée en 2016 dans la revue scientifique Current biology montre que la population mondiale de céphalopodes (dont font partie les poulpes) a globalement augmenté au cours des soixante dernières années. Selon l’équipe de biologistes, ces invertébrés pourraient avoir « profité » des changements environnementaux dont souffre l’océan, notamment du réchauffement de l’eau.

« Les céphalopodes sont très réactifs aux changements de température, explique Zoë Doubleday, directrice du laboratoire de recherche MARIS de l’Université d’Australie du Sud et co-autrice de cette étude. Leur physiologie est dite plastique, c’est-à-dire qu’ils sont capables de changer la taille de leur corps, la rapidité à laquelle ils grandissent et l’âge auquel ils deviennent matures sexuellement pour s’adapter à leur environnement. Si les conditions sont meilleures, s’il fait plus chaud, s’il y a moins de prédateurs ou plus de nourriture, ils peuvent l’exploiter afin de se reproduire rapidement. »

« Il est possible que nous observions plus de flambées de ce type dans les années à venir »

Il est encore impossible d’affirmer avec certitude que la prolifération actuellement observée en Bretagne est due au réchauffement du climat. « Le changement climatique augmente la fréquence des épisodes chauds, note cependant la spécialiste des céphalopodes. Il est donc possible que nous observions plus de flambées de ce type dans les années à venir. »

Parmi les autres causes du phénomène, la biologiste marine évoque la surexploitation des prédateurs du poulpe, comme les requins et les poissons vivant sur les fonds marins. « Les pêcher de manière intensive ouvre une niche lui permettant de s’étendre », observe-t-elle.

Si la pêche fait partie intégrante du paysage de Quiberon, le poulpe en était jusqu’ici une composante beaucoup plus rare. © Hortense Chauvin/Reporterre

L’explosion soudaine du nombre de poulpes a fait quelques heureux. Pour le moment, le céphalopode se vend bien. À la criée, son prix oscille autour de 7 euros le kilo. Les acheteurs sont en grande majorité originaires d’Espagne, où l’on déguste l’animal avec du paprika et de l’huile d’olive. Cet appétit a son revers. Depuis plusieurs années, les prises de poulpes déclinent au sud des Pyrénées, en partie à cause de la surpêche. Une aubaine pour les marins bretons.

« Pour l’instant, ça sauve les bateaux », reconnaît Jean-Michel Auffret. L’un d’entre eux, le Youl Vat, rentre au port vers 17 h 30. Sous le regard affamé des goélands, Mathis Prono, dix-neuf ans, décharge sa cargaison sur la cale. Son visage poupin est parsemé de taches de rousseur, ses doigts maculés d’encre. Comme beaucoup de ses confrères, il s’est mis à cibler exclusivement les poulpes au début de l’automne. « Le poisson, c’est dur, confie-t-il. Il n’y en a pas beaucoup. C’est plus intéressant de pêcher le poulpe. » Ses caissons s’entassent sur le ponton, débordant de tentacules luisantes. Le chiffre d’affaires hebdomadaire du Youl Vat tournait auparavant autour de cinq mille euros. Désormais, grâce aux poulpes, il lui arrive d’atteindre les quinze mille.

Voraces et intelligents, les poulpes pêchés sont eux-mêmes très bons chasseurs. © Hortense Chauvin/Reporterre

Les pêcheurs ne se font cependant pas d’illusions : ce bouleversement risque d’avoir des répercussions importantes sur l’écosystème, et donc sur leur gagne-pain. Le poulpe est vorace, et doté d’une intelligence stupéfiante. Capable de « voir » avec la peau et de changer de couleur en fonction des circonstances, il sait aussi se faufiler dans les casiers pour y récupérer tourteaux, langoustes et homards. Les pêcheurs en attrapent régulièrement en plein festin, une carcasse de crustacé coincée entre les mandibules. Selon David Hybois, les prises d’autres espèces ont baissé de manière « significative » depuis l’arrivée du poulpe.

« Le poisson a peur du poulpe »

Entre avril et août 2021, les pêcheurs quiberonnais ont attrapé sept tonnes de homards, contre onze en 2020. « Sur le peu que l’on pêchait, il ne restait que les coques vides », se rappelle Mathis Prono. Les prises d’araignées de mer ont été divisées par deux, et celles de tourteaux par trois. Le poulpe raffole également de coquilles Saint-Jacques. La biomasse du coquillage a diminué de moitié par rapport à l’année dernière, observe David Hybois. « Le poisson a peur du poulpe, ajoute le président du comité des pêches Olivier Le Nezet. Il fuit les zones où il vit. »

Si le chiffre d’affaires a pu grimper grâce à la pêche du poulpe, les marins craignent un grand vide durant les prochaines années. © Hortense Chauvin/Reporterre

Dans les ports du Morbihan, l’euphorie des premiers gains cède peu à peu la place à la crainte. « Ça va faire des ravages, c’est clair, pressent Mathis Prono. Dans les années à venir, on va pêcher beaucoup moins. » Olivier le Nezet partage son inquiétude. « Certaines flottilles seront dans des difficultés majeures pendant plusieurs années. » Les souvenirs des vieux briscards ne sont pas là pour les rassurer. Alain Le Tallec a 79 ans. Il est dans le métier depuis ses 14 ans. Longue barbe blanche, casquette de marin élimée négligemment posée sur le crâne, il raconte avoir navigué dans plusieurs régions du monde, des eaux guyanaises au littoral mauritanien. Au cours de sa carrière, il n’a connu qu’un épisode de prolifération de poulpes. C’était à Dakar, dans les années 1970. « L’année d’après, il n’y avait plus rien, raconte-t-il d’un ton grave, ses yeux bleu acide plantés dans ceux de son interlocuteur. Ça bouffe tout, ça nettoie tout. »

Pour Olivier Le Nezet, cette invasion ne présage rien de bon pour le futur de la filière. « Le dérèglement climatique est présent, et les premières victimes seront les pêcheurs. » Outre la présence d’espèces envahissantes comme le poulpe, ils devront faire face aux conséquences de l’acidification des océans, qui fragilise les coquilles de certains mollusques et menace les écosystèmes marins. « Les impacts seront dans la durée. L’Union européenne va devoir défendre et protéger ces acteurs, leur donner des leviers d’adaptation réglementaires et financiers », insiste-t-il. À la criée de Quiberon, à la tombée du jour, les derniers bateaux finissent de décharger leur cargaison. Ce soir-là, comme la veille, la chambre froide est pleine de poulpes.

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