« Les résistances aux pesticides sont inéluctables »
Réduire fortement les pesticides n'est pas si simple, notamment à cause des résistances qu'insectes, champignons, acariens, herbes sauvages ou bactéries qui attaquent les cultures développent parfois. - Wikimedia / CC BY-SA 4.0 Deed / Hélène Rival
Réduire fortement les pesticides n'est pas si simple, notamment à cause des résistances qu'insectes, champignons, acariens, herbes sauvages ou bactéries qui attaquent les cultures développent parfois. - Wikimedia / CC BY-SA 4.0 Deed / Hélène Rival
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Face aux résistances aux pesticides dans les cultures, Anne-Sophie Walker, ingénieure à l’Inrae, prône une diversité des méthodes de lutte contre les insectes, champignons ou herbes indésirables.
L’annonce a fait bondir les ONG écologistes. Le Premier ministre, Gabriel Attal, a confirmé, mercredi 21 février, que l’indicateur mesurant la baisse de l’utilisation des pesticides en France allait changer. C’est désormais l’indicateur européen, le HRI1, qui permettra de dire si l’on remplit l’objectif de réduction de 50 % des pesticides d’ici 2030. Un indicateur « trompeur », dénonce notamment Générations futures.
Réduire fortement les pesticides n’est pas si simple, notamment à cause des « résistances » qu’insectes, champignons, acariens, herbes sauvages ou bactéries qui attaquent les cultures développent parfois. lls ne sont alors plus sensibles aux molécules utilisées contre eux. Pour lutter efficacement contre ces indésirables tout en limitant le recours aux pesticides et le développement de ces résistances, il y a une marche à suivre, que nous détaille Anne-Sophie Walker. Ingénieure de recherche à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), elle coordonne un réseau d’experts travaillant sur les résistances aux pesticides.
Reporterre — D’où viennent les résistances aux pesticides ?
Anne-Sophie Walker — Vous avez sans doute entendu parler, dans le monde médical, de l’adaptation des bactéries aux antibiotiques. C’est la transposition de ce phénomène-là en agriculture. L’adaptation est le résultat de la sélection naturelle, elle est inéluctable du moment que l’on utilise un pesticide. Le traitement diminue la taille de la population mais tue également la majorité des individus sensibles et laisse survivre les quelques individus résistants, présents naturellement. Progressivement, en appliquant régulièrement le même pesticide, on va augmenter la fréquence de ces individus résistants. C’est cela qui va causer l’émergence de résistances. C’est le processus de sélection naturelle, qui est accéléré par le fait que l’on exerce avec le pesticide une pression de sélection forte et continue.
Depuis quand constate-t-on que les pesticides génèrent des résistances ?
La plupart de ces résistances sont déjà présentes dans les populations à très faible fréquence, c’est la diversité génétique. On les révèle quand on se met à appliquer une pression de sélection. Les premières résistances aux pesticides ont été observées avec l’émergence de la chimie de synthèse dans l’après-guerre. On a commencé à utiliser les pesticides avec plus ou moins de précautions et à favoriser les individus résistants.
Y a-t-il plus ou moins de résistances qu’avant ?
C’est compliqué de répondre. Au début, quand les pesticides ont été adoptés, les utilisateurs n’étaient pas conscients de ces phénomènes et ont donc utilisé toujours les mêmes pesticides, à des doses très fortes. Ce sont les meilleures conditions possibles pour sélectionner des individus résistants. Puis, les agriculteurs et les conseillers ont appris de leurs erreurs et ont développé des stratégies pour limiter l’adaptation : alterner les molécules, les mélanger. Une surveillance des résistances a aussi été mise en place.
Si on reste raisonnable dans l’utilisation des pesticides, on ne voit pas ces problèmes de résistance.
Le développement des résistances aux pesticides a-t-il pu mener à utiliser des molécules de plus en plus puissantes ?
Quand on a beaucoup d’individus résistants dans les populations, il y a une perte sèche pour l’agriculteur : cela peut diminuer son rendement, diminuer la qualité de sa récolte. Un traitement qui n’est plus efficace peut mener à augmenter les doses. Cela n’est pas acceptable. Cela peut aussi amener à se reporter vers des produits qui restent efficaces même s’ils sont plus anciens et plus toxiques. Cela n’est pas acceptable non plus. C’est pour cela que c’est important de gérer les résistances pour éviter d’en arriver à des surutilisations.
Faut-il réduire l’utilisation des pesticides ?
Il y a un très grand besoin de réduire l’utilisation des pesticides, pour des raisons environnementales et de toxicité.
Mais s’il reste un seul type de pesticide par culture et par bioagresseur — c’est-à-dire tous les organismes contre lesquels on lutte dans les cultures, des insectes, des acariens, des mauvaises herbes, des champignons ou bactéries qui causent des maladies — on va favoriser les résistances sans le vouloir.
Il y a une autre pratique dangereuse, c’est de réduire les doses. Dans beaucoup de situations, cela favorise l’émergence des résistances. Il vaut mieux traiter dix fois moins souvent plutôt que de réduire la dose de moitié.
Enfin, pour réduire la résistance aux pesticides, le mieux est de ne pas traiter. Mais il faut avoir en tête que les bioagresseurs vont continuer de s’adapter aux autres méthodes de lutte, voire que l’on va accélérer l’adaptation aux autres solutions. Vous avez peut-être déjà vu les filets que l’on met au-dessus des pommiers pour empêcher les carpocapses des pommes [un papillon dont la larve se développe dans les pommes] d’aller y pondre. Le carpocapse s’est adapté et il arrive à se reproduire en milieu confiné, sous les filets, avec moins d’espace.
La seule solution est donc de maintenir une diversité des méthodes de lutte, pour ralentir l’adaptation à toutes. C’est un peu comme un pantalon un peu juste, dont le bouton a craqué. La meilleure manière de faire tenir votre pantalon de manière durable est de remplacer le bouton, et d’ajouter la ceinture, les bretelles, la fermeture Éclair, etc. Il sera plus difficile de faire craquer toutes ces sécurités en même temps, et chaque sécurité verra sa durée de vie prolongée. Si vous jouez sur cette diversité, le bioagresseur aura beaucoup de mal à s’adapter à plusieurs choses simultanément.
Dans une interview, Christian Huygues, le directeur scientifique agriculture de l’Inrae, estimait qu’il faudrait utiliser les pesticides comme des médicaments, uniquement sur prescription. Qu’en pensez-vous ?
Je préfère dire qu’il faut utiliser les pesticides en dernier recours. C’est-à-dire préférer en première intention toutes les méthodes alternatives et en dernier lieu, les pesticides. Si on fait cela, on a partagé la pression de sélection entre plusieurs méthodes, et l’adaptation des bioagresseurs est rendue plus difficile. Après, même si on ne les utilise qu’en dernier recours, il faut quand même que ce ne soit pas toujours le même mode d’action qui soit utilisé pour le même usage.