Les serres géantes, « usines à tomates », envahissent la Bretagne

Durée de lecture : 13 minutes

13 novembre 2020 / Marie Astier (Reporterre)



Depuis une dizaine d’années, des serres high-tech, hautes d’entre cinq et sept mètres, s’étendent en Bretagne sur des hectares et des hectares. Riverains et associations dénoncent l’artificialisation des sols, la pollution des eaux et la destruction de la biodiversité.

  • Plouescat et Plougastel (Finistère), reportage

Artichauts et choux-fleurs s’alignent sur des centaines de mètres. À chaque embranchement de route, des panneaux indiquent des lieux-dits aux noms typiques : Kerveyer, Bournazou, Kerleunoc, etc. Régulièrement, des serres posent leurs reliefs, rompant la platitude de l’horizon. Angles droits et façades de vitres blanches qui, dans la grisaille, se confondent presque avec le ciel.

La commune de Plouescat est connue pour deux choses. Ses plages bretonnes, mêlant longues étendues de sable et dentelles de rochers sur lesquelles danse l’écume des vagues ; et dans l’arrière-pays, ses productions de légumes, qui ont de moins en moins les racines en terre et sont de plus en plus abrités par des cages high-tech.

Dans le Finistère, ces édifices de verre se multiplient depuis une dizaine d’années. Les serres nouvelle génération font entre cinq et sept mètres de haut et peuvent s’étendre sur plusieurs hectares. Au volant, Michel Thouvenot, président de l’Association environnement et patrimoine de Cléder, mène la visite touristique. Là, le producteur de plants maraîchers Tecnosem a posé des milliers de mètres carrés de hangars et de hautes vitres devant un ancien corps de ferme. Plus loin, dans la commune voisine de Cléder, juste à côté des ruines d’un château du 17e, les serres de tomates des frères Roué s’élèvent.

Tecnosem a posé des milliers de mètres carrés de hangars et de hautes vitres.

« Je ne comprends pas qu’elles aient été autorisées à côté d’un bâtiment historique », dit Michel Thouvenot. Elles ont même eu le privilège de la visite du président de la République, venu saluer l’effort des producteurs lors du premier confinement.

Encore quelques kilomètres au-delà, à Saint-Pol-de-Léon, sept hectares sont maintenant couverts d’un gigantesque hangar. Il s’agit de la future plateforme logistique de la coopérative qui domine l’agriculture locale : la Sica (société d’intérêt collectif agricole) Saint-Pol-de-Léon, 878 producteurs, premier groupement de producteurs de légumes en France, 40 % de la production exportée. Le tout mieux connu sous la marque Prince de Bretagne. Voisin, un manoir de granit typique a désormais les fenêtres qui donnent sur un paysage de tôles noires. Le propriétaire a commencé à planter une épaisse forêt pour cacher le bâtiment industriel. En revenant vers Plouescat, à Kerveyer, Michel Thouvenot nous fait slalomer entre cinq exploitations différentes qui multiplient les édifices aux parois transparentes, couvrant presque l’ensemble des terres agricoles du lieu-dit. En terme de conséquences sur l’imperméabilisation et l’artificialisation des terres, c’est comme si la campagne se couvrait d’entrepôts.

« Il n’y a plus de refuges pour la biodiversité »

« Cela envahit le paysage », constate le militant associatif, aussi apiculteur. « Cela a des conséquences sur les abeilles, sur l’eau qui ne s’écoule plus dans le sol, sur les terrains qui sont aplanis. Il n’y a plus de refuges pour la biodiversité. L’association a demandé à la mairie de Cléder de limiter l’extension des serres. Cela a été refusé. » Comment dire non à la principale activité économique du secteur, avec le tourisme ?

Il est régulièrement appelé par des riverains, qui lui rapportent la présence de déchets de cultures : les plants de tomates, une fois la production terminée, sont retirés des serres et entreposés en d’immense tas mélangeant tiges, fruits et attaches plastiques nombreuses sur les plantes qui font plusieurs mètres de haut. « Ils ne trient pas. Cela devrait être incinéré, mais ce n’est pas toujours le cas. Des milliers de morceaux de plastique se répandent dans la nature, le liquide de la fermentation des tomates s’infiltre dans le sol. » Le tout provoque un ajout de nitrates dans une région déjà saturée.

Plus proche du bourg de Plouescat, la famille Le Duff projette un nouvel agrandissement de ses serres, qui atteindraient plus de sept hectares. Événement rare, il lui a été demandé de passer par la procédure d’enquête publique, qui permet notamment de recueillir les avis des habitants alentour. Début 2020, à la vue de la procédure, Jean-Luc Guillerm a immédiatement réagi. Revenu sur ses terres familiales pour couler une paisible retraite, il a vite déchanté. À quelques centaines de mètres de chez lui, les serres Le Duff, éclairées la nuit en hiver pour y faire pousser des tomates, l’ont vite dérangé :

Je pouvais lire le journal à trois heures du matin ! »

La carte de la pollution lumineuse en Bretagne est éclairante : ces serres sont l’un des principaux points visibles la nuit. La démonstration des conséquences de cet éclairage nocturne sur la biodiversité et la santé humaine n’est plus à faire.

La famille Le Duff projette un nouvel agrandissement de ses serres, qui atteindraient plus de sept hectares.

Les sols sont « asphyxiés », « stérilisés »

Dans la petite ville, le retraité s’est activé et a incité ses voisins à s’exprimer sur l’extension de la serre. Eaux de ruissellement qui s’écoulent sur les terrains attenants, risque que les eaux usées des serres chargées en nitrates se déchargent dans l’environnement et sur le littoral, fumées de la chaudière… Les conséquences sur le paysage du miscanthus, une grande herbe de deux mètres de haut servant à alimenter la chaudière, sont aussi soulevés. Au abords de Plouescat, les plantations se sont effectivement multipliées. Vingt-cinq hectares y seraient consacrés, d’après les documents de l’enquête publique, pour une production correspondant à seulement vingt jours de chauffage par an. Autant de terres ne servant plus aux cultures maraîchères.

Plateforme Prince de Bretagne en construction

Pour limiter les problèmes liés à l’éclairage, l’exploitant a promis l’installation d’écrans d’occultation. Reporterre a tenté de le joindre aux coordonnées laissées dans son dossier d’étude d’impact : aucun numéro n’a abouti. Dans ce document, il défend un projet certifié Haute valeur environnementale, avec des techniques permettant « de réaliser des économies d’énergie, d’eau et de surface », ainsi qu’un usage très limité des pesticides. Son étude d’impact nous renseigne aussi sur les méthodes de culture hors sol des tomates mises en œuvre dans ces serres : les plants de tomates émergent de grands pains rectangulaires enrobés de plastique où un « substrat » neutre (de la laine de roche dans ce cas là) permet l’implantation des racines. Les tomates sont alimentées grâce à une eau chargée en nutriments circulant en circuit fermé. C’est ce que l’on appelle la « fertirrigation ». Chaleur, taux de CO2 accélérant la photosynthèse, mise en surpression des serres pour éviter l’arrivée d’insectes indésirables, surveillance par ordinateur de l’ensemble des « paramètres de croissance des plants » : tout est mis en œuvre pour permettre un rendement maximal, à grand renfort de technologie. Une véritable petite usine à tomates, en somme.

« Je ne comprends pas qu’ils puissent, sur un terrain non constructible, édifier des serres de plusieurs mètres de haut », réagit M. Guillerm. Les serres sont considérées comme des structures temporaires, pouvant ensuite être retirées. Pourtant, même le dossier d’étude d’impact fourni par l’exploitant le précise. Des dalles de béton sont coulées dans les allées des serres, et des plastiques recouvrent le sol dans les rangs, cela conduisant « à une asphyxie sur le long terme, préjudiciable pour la vie des organismes vivant dans le sol ». À terme, il pourrait devenir « stérile », « impropre à la mise en culture », même si les serres étaient retirées. Elles ne sont pas qu’une légère structure de verre posée sur un champ.

L’embouchure de l’Elorn : les eaux usées des serres, chargées en nitrates, se déchargent dans l’environnement.

Toujours dans le Finistère, la presqu’île de Plougastel est un autre territoire dont la vue satellite est parsemée de carrés allant du blanc au gris foncé, qui marquent l’emprise d’une autre coopérative : Savéol, reine des tomates et de la fraise. Certes, certaines serres sont là depuis les années 70. Mais un vent de modernisation et d’extensions a soufflé ici aussi. « Au début des années 2010, on a constaté une série d’extension de serres dans tout Plougastel », raconte David Derrien, qui a fondé l’association À quoi ça serre.

Parmi ses membres, Danièle Seach, propriétaire d’une bâtisse de granit typique, nous accueille dans un parc joliment tondu. « Quand j’ai acheté en 1991, c’était des vieilles serres. À la fin des années 90, ils ont commencé les remblais. Puis il y a eu les extensions dans les années 2010. Maintenant, j’ouvre les fenêtres de mon premier étage, je ne vois que ces serres. [Avant], c’était des bois, un bocage. » Les terrains agricoles ont été nivelés, modelés, terrassés. Désormais, les hectares de verre verticaux se dressent au-dessus de sa tête. Ils empêchent l’eau de s’infiltrer, et les bassins censés la retenir sont selon Danièle Seach insuffisants. « Ils ont détourné l’eau. » Elle montre pour preuve des photos de torrents de boue dévalant un chemin près de chez elle. Le tout va dans l’Elorn, le fleuve qui se jette dans la rade de Brest. « À la suite de ces déversements, on a demandé des prélèvements. Des nitrates, des phosphates et un résidu de fongicides ont été trouvés. Mais on nous a dit qu’on ne pouvait pas savoir d’où ça vient ! » regrette David Derrien, de l’association À quoi ça serre.

Le miscanthus, grande herbe servant à alimenter la chaudière

Contactés, les exploitants de ces serres, membres de la famille Gouennou, n’ont pas répondu. Les numéros de téléphone sonnent dans le vide… Sauf un. Mais dès que le mot « journaliste » est prononcé, la réponse est immédiate : « Ça ne nous intéresse pas ! » Ils font partie du groupement de producteurs Savéol, qui a refusé notre demande de reportage dans une de ces serres. Alors que l’on a vu les serres encore pleines de beaux plants de tomates, on nous explique que c’est la fin de saison. L’association À quoi ça serre dénonce une opacité du fonctionnement des serristes, facilitée par leur place importante dans l’économie locale. Pourvoyeuses d’activité et d’emplois, vitrines de la commune, elles semblent bénéficier d’un œil favorable des autorités, et obtenir les autorisations nécessaires sans trop de difficultés. « Ils ont même obtenu une ligne de bus dédiée pour faire venir les travailleurs aux serres », souligne David Derrien. Des travailleurs de plus en plus souvent étrangers, détachés, d’ailleurs.

Un camion toutes les deux minutes

Pour observer des travaux en cours, le militant nous emmène dans un autre hameau de Plougastel-Daoulas, à Breleis. Depuis plus de quatre ans, les riverains subissent de multiples allées et venues de camions devant leur porte. Leur voisin, M. Le Bot, étend peu à peu les abris qui tiennent ses fraises au chaud. C’est l’autre grosse production sous serres de la presqu’île. Il ne la vend pas à Savéol mais à un important grossiste, Le Saint. Camions et bulldozers brassent la terre nue sur laquelle de nouvelles serres viendront s’ajouter. « Des milliers de tonnes de terre sont amenées là, quand ils travaillent un camion passe toutes les deux minutes », témoigne Lénaik, une riveraine. « Dans les remblais on voit du plâtre, des morceaux de plastique, on se demande si la terre n’est pas polluée. » « Je ne comprends pas comment on peut dénaturer comme cela des terrains aussi proches de la mer », complète son voisin. « Tous les gens du village vont se baigner en contre-bas de ces serres. » La circulation les inquiète, surtout pour leurs enfants. « Mon fils a eu un traumatisme crânien, il est tombé à cause d’un tracteur qui roulait trop vite », témoigne Lénaik. Elle a tenté d’inciter les engins à ralentir, avec un panneau signalant la présence d’enfants. « La gendarmerie est venue me demander de le retirer ! » Elle est allée se renseigner à la mairie, et a demandé le permis de construire. Mais les extensions se font l’une après l’autre, dans des dossiers séparés. Les documents obtenus ne permettent pas d’avoir de vision d’ensemble. Les voisins s’inquiètent : jusqu’où ira-t-il ?

Les serres Le Bot, à Breileiz.

Joint par Reporterre, M. Louis Le Bot est le premier producteur à enfin décrocher. Il se veut rassurant. Les travaux de terrassement et les allées et venues des camions seront « terminés d’ici la fin de l’année », promet-il. « Les serres n’acceptent que 1 % de dénivelé, et malheureusement j’ai des terrains qui ont des pentes énormes. C’est impressionnant parce que ce n’est pas végétalisé, mais je vais mettre des chênes, des noisetiers. » Le producteur de fraises hors sol remplace ses vieilles serres endommagées par les tempêtes successives et prévoit cet agrandissement pour installer son fils, peut-être sa fille. Il a des serres dites « froides », non chauffées. En plastique, elles sont moins hautes que pour les tomates. Il défend son choix de production : « J’ai toutes les autorisations, je suis aux normes. Mon outil de travail est plus rationnel, on gaspille beaucoup moins d’eau. Le sol est enherbé. Les pesticides, c’est terminé. Quand je mets des insectes dans les serres, ils me coûtent trois centimes chacun, je ne vais pas les tuer avec des insecticides ! J’ai de la main-d’œuvre française, l’an dernier j’ai embauché quatre jeunes du quartier. On améliore notre outil et les conditions de travail. » Et les terres de terrassement, que les riverains craignent polluées ? « Non, on n’y a rien trouvé. Elles viennent des chantier d’une école, de l’hôpital d’à côté. »

Du côté des producteurs de tomates sous serres chauffées, après de multiples relances, c’est finalement le président de l’association Tomates et concombres de France, Laurent Bergé, qui nous répond au nom de ses collègues. Il assure représenter 65 % de la production de tomates en France. On l’interroge sur cette débauche d’énergie, de moyens, de matières premières pour de simples tomates. « On est passés sur des serres plus hautes, plus lumineuses, plus économes en énergie », défend-t-il. « On travaille à ce que les ressources utilisées pour produire nos tomates diminuent fortement. »

Un discours poli que continue de contrer l’association À quoi ça serre. Elle a déposé plusieurs plaintes contre les dépôts de déchets des serres – plants de tomates en décomposition pleins d’attaches, fraisiers encore pris dans leurs gangues de substrat entouré de plastique. L’une a abouti, début juillet, à la mise en demeure d’un serriste par le tribunal correctionnel. À Plouescat, c’est le résultat de l’enquête publique qui a contrarié les serristes : l’avis est favorable, mais avec plusieurs réserves qui incitent l’exploitant à modifier son projet. Deux premières, des petites victoires qui donnent un cap, dans cet océan de verre et de plastique.





Lire aussi : Serres de tomates, une filière énergivore et très concentrée

Source Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre



Documents disponibles

  L’étude d’impact pour l’extension des serres Le Duff   Le rapport d’enquête publique sur les serres Le Duff
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