Les travailleurs saisonniers subissent l’enfer de l’agriculture industrielle

23 juillet 2016 / Coline



Cinquante années de politique agricole commune ont eu raison de la paysannerie familiale, explique l’auteure de cette tribune. Pour satisfaire aux impératifs de la compétition économique, les agriculteurs se tournent vers les travailleurs détachés, dont les conditions de travail et de rémunération sont misérables.

Coline, volontaire pour la Confédération paysanne de la Drôme et la Via Campesina, travaille à un programme d’étude sur les travailleurs migrants saisonniers dans l’agriculture.


La Drôme, premier département bio de France, est également un des plus gros pourvoyeurs d’emplois saisonniers agricoles. De la cueillette des cerises au ramassage des abricots en passant par les vendanges dans les prestigieux vignobles, cela représente des milliers de saisonniers chaque année. Parmi eux, on compte toujours plus de travailleurs migrants, venus compléter leurs revenus en France ou fuyant la précarité de leur pays. Une fois dans les exploitations, la réalité est rude : sous-rémunération, logement insalubre, racisme ambiant, exposition aux pesticides… Les conditions de vie et de travail de ces saisonniers soulèvent de nombreuses questions sur le modèle agricole, les politiques migratoires, le salariat agricole ou l’information des consommateurs.

La Drôme, comme de nombreux bassins agricoles, se tourne désormais vers les équipes de travailleurs détachés, mises à disposition par des entreprises internationales de prestation de service. Ces sortes de boites d’intérim étrangères « prêtent » des saisonniers pour la durée souhaitée. Une flexibilité inespérée pour les agriculteurs, qui ont souvent besoin de quelques travailleurs sur une courte période et préfèrent ne pas avoir à se charger des contrats et des autres lourdeurs administratives. Certaines entreprises ont même leur propre compagnie de transport et des liens avec le pays d’origine afin de garantir la fidélité des détachés (bourses scolaires…). Soumises aux charges du pays d’envoi, elles se doivent toutefois de respecter un « noyau dur du droit français » : Smic horaire, droit syndical, temps de travail, prise en charge des coûts liés au détachement… En réalité, les saisonniers sont peu informés de ces droits, parlent rarement français et se retrouvent isolés dans les champs. Les fraudes sont alors nombreuses : les bulletins de paie ne reflètent pas la rémunération réelle, le nombre d’heures invérifiable viole souvent les conventions et les prestataires multiplient les prélèvements de frais (nourriture…).

Les saisonniers migrants dans l’agriculture sont invisibles 

Pour l’agriculteur, l’intérêt est double : il ne se charge pas du recrutement et son lot d’inconvénients et dispose d’une main d’œuvre malléable et corvéable à merci. Parce que son souci actuel est là : flexibilité, rentabilité, productivité. Après un demi-siècle de politique agricole commune (PAC), force est de constater que notre agriculture n’a plus rien de la paysannerie familiale que l’on connaissait. Le nombre d’exploitations diminue alors que leur taille moyenne ne cesse de croître, visant à augmenter volumes, rendements et profits pour faire face à la concurrence étrangère. L’ouverture des marchés aux niveaux européen et international pèse sur l’emploi : le coût du travail est un levier pour la concurrence. C’est une réelle bataille économique, qui a déjà détruit de nombreux emplois en France et ailleurs obligeant les paysans à quitter leur terre et à migrer pour survivre. C’est ainsi que d’anciens paysans marocains sont arrivés via les contrats saisonniers de l’Office des migrations Internationales. Aujourd’hui, ils sont remplacés par des Équatoriens détachés par des entreprises espagnoles.

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Travailleuses polonaises dans une serre de fraisiers en Lot-et-Garonne.

Et pourtant, les saisonniers migrants dans l’agriculture sont invisibles : à l’heure où le détachement dans le bâtiment fait grand débat, pas un mot sur les intérimaires agricoles. Alors que les questions environnementales semblent de plus en plus préoccuper les consommateurs, les enjeux sociaux ne sont jamais évoqués : dans quelles conditions travaillent les ramasseurs de fruits ? Le travail syndical est particulièrement laborieux dans le monde agricole, tandis que les associations de défense des migrants sont souvent situées en zone urbaine. Restent alors les services de l’État, l’Inspection du travail notamment, chargée de lutter contre ces formes de travail à la limite de la légalité avec les moyens du bord.

Face à ce constat, la Confédération paysanne, en tant que syndicat de défense de l’agriculture familiale et des travailleurs de la terre, s’est saisi du sujet. Depuis dix ans, elle travaille avec la Via Campesina à la dénonciation des méfaits du modèle agricole et des violations des droits humains. Parce que la libéralisation agricole est lourde de conséquences en France et ailleurs, un travail international est mené afin d’en saisir tous les effets et proposer une autre issue. Soutenir l’agriculture paysanne c’est encourager un modèle qui respecte le droit au revenu des paysans mais aussi des saisonniers, c’est défendre les droits de tous les travailleurs de la terre, exploitants ou salariés, d’ici ou d’ailleurs, aujourd’hui et demain. C’est rappeler aux consommateurs que les enjeux environnementaux mais également sociaux sont primordiaux et qu’ils ont le droit de savoir.




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Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : des vendanges. Flickr (Craig Drollett/CC BY-SA 2.0)
. serre : © Confédération paysanne

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