Les usines à plastique, une pollution massive dans le viseur de l’Europe
À Écaussinnes, petite ville wallonne d’environ 11 200 habitants, des granulés plastique industriels (GPI) se retrouvent partout. - © Alexandre-Reza Kokabi / Reporterre
À Écaussinnes, petite ville wallonne d’environ 11 200 habitants, des granulés plastique industriels (GPI) se retrouvent partout. - © Alexandre-Reza Kokabi / Reporterre
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À Écaussinnes, en Belgique, les microbilles de plastique de l’usine TotalÉnergies Petrochemicals s’éparpillent partout. Pour lutter contre cette pollution, les institutions européennes planchent sur un règlement.
Écaussinnes (Belgique), reportage
Elle gratte la terre depuis moins de deux minutes, et déjà les petites billes lisses et rondes s’entassent par dizaines dans le creux de sa main. Elle les soupèse. « Elles sont très volatiles : une fois égarées, il est quasiment impossible de les retrouver », souffle Frédérique Mongodin, responsable pollution marine au sein du réseau européen des ONG marines Seas At Risk.
À Écaussinnes, petite ville wallonne d’environ 11 200 habitants, ces granulés plastiques industriels (GPI) – aussi appelés « pellets » – sont partout : « Ils s’incrustent dans les terres et dans les cours d’eau. On en a observé jusqu’à au moins 8 kilomètres en aval », soupire Arnaud Guérard, gilet orange fluo sur le dos.
L’échevin à l’environnement de la commune, l’équivalent d’un élu municipal, se mue en guide pour une délégation composée de l’eurodéputée écologiste belge Saskia Bricmont, d’assistants parlementaires et des ONG Pew, Surfrider, Rethink Plastic Alliance et Seas At Risk. Les participants sont venus en bus depuis Bruxelles.
La date du rendez-vous n’a pas été fixée au hasard : un règlement est en cours d’élaboration au niveau européen pour stopper la perte massive de ces pellets, qui servent de matière première à la production de la quasi-totalité des articles en plastique.
D’après les données de la Commission européenne, jusqu’à 184 000 tonnes de granulés seraient disséminées chaque année dans l’environnement dans l’Union européenne, soit l’équivalent de vingt chargements de camions par jour.
Toute la chaîne alimentaire risque d’être contaminée
Petits pellets, grande menace sanitaire. Car une fois égarées, ces minuscules billes de plastique sont parées pour libérer les substances toxiques dont elles sont bourrées. « Elles contiennent des polluants organiques persistants – PCB, phtalates, métaux lourds, DDT – qui risquent de contaminer toute la chaîne alimentaire, déplore Lucie Padovani, de Surfrider, qui a organisé le déplacement. Ils sont facilement ingérés par des animaux, s’accumulent dans leur estomac. » Une fois arrivés jusqu’à la mer, les animaux les confondent avec des œufs de poisson.
Sur la commune d’Écaussinnes, il n’est nul besoin d’être un fin limier pour remonter à la source de la pollution. Elle se trouve au « zoning » de Feluy, le premier pôle pétrochimique wallon et le deuxième à l’échelle de la Belgique, derrière le port d’Anvers.
Il abrite un haut lieu de production de « pellets » : l’usine du géant français des énergies fossiles, TotalÉnergies Petrochemicals, premier producteur de ces billes en Europe. « C’est là que la multinationale française transforme son pétrole en polymères, à raison de 1,2 million de tonnes par an », désigne Arnaud Guérard. Les regards des visiteurs sont attirés par les flammes crachées par les torchères du site.
Tout autour, les petites billes se font la malle et volettent dans les accotements. « La faute à un processus industriel négligent, affirme Arnaud Guérard. Ici, les industriels ne peuvent pas se défausser sur l’incivisme des particuliers. » Il conserve plus de dix-sept années de photographies, d’alertes, de témoignages de citoyens et de rapports de la police de l’environnement.
Ces pertes pourraient advenir à plusieurs niveaux : lors du stockage dans d’énormes silos, de l’expédition chez les clients de TotalÉnergies par deux logisticiens – Katoen Natie et Vos Logistics – ou encore lors du lavage des camions-citernes – par l’entreprise Feluy Service Center. Une information judiciaire a été ouverte par le Parquet de Charleroi et une enquête est en cours pour éclaircir la responsabilité des entreprises dans les infractions constatées.
Malgré l’opiniâtreté de la commune et la menace d’une condamnation, les mesures mises en place ces dernières années par les exploitants n’ont pas permis de stopper les relargages de billes de plastique. « Ils sont encore significatifs », affirme Arnaud Guérard, au micro, dans l’autobus.
« On ne peut pas faire confiance aux industries pour s’autoréguler »
L’échevin attend beaucoup de l’Europe et du règlement en discussion. De concert avec les organisations de la société civile, il réclame un engagement fort de la part de l’Union européenne pour imposer des contrôles et des sanctions aux entreprises qui manipulent des granulés. Est-ce que le texte répondra à ses doléances ? Sous la bruine d’Écaussinnes, la députée écologiste belge Saskia Bricmont considère le texte « comme une bonne base », mais fustige son « manque d’ambition global ».
Principale faiblesse : la Commission, qui a publié la première mouture en octobre 2023, a recours à une formulation floue pour demander aux opérateurs industriels de mettre en œuvre des mesures de prévention pour éviter de larguer des pellets dans l’environnement – comme des emballages rigides, fermés et résistants aux intempéries et aux manipulations.
« Au lieu de "implement" [mettre en œuvre] elle a utilisé le verbe "consider" [envisager] comme si ces critères minimum étaient optionnels pour les opérateurs, ce qui reviendrait à pérenniser la situation actuelle », regrette Frédérique Mongodin, avec ses petits pellets dans la main.
Pour s’opposer à toute régulation stricte, l’industrie du plastique a en effet imaginé, dès 1992, son programme de « bonnes pratiques », nommé Clean Sweep. Les entreprises mises en cause à Écaussinnes, dont TotalÉnergies, en sont toutes signataires. Elles visent officiellement le « Zero Pellet Loss » (« Zéro perte de pellets »). Natacha Tullis, de l’ONG The Pew Charitable Trusts, tempête : « C’est un échec. On voit bien avec les pollutions persistantes à Écaussinnes, ou encore à Tarragone, qu’on ne peut pas faire confiance aux industries pour s’autoréguler. Les conséquences sont trop graves pour retarder l’action plus longtemps. »
Un règlement qui manque d’ambition
D’autres aspects du texte déçoivent. Seules les très grosses entreprises sont ciblées. Les PME sont exemptées. « Elles constituent pourtant l’essentiel des transformateurs de plastique, des transporteurs et recycleurs, qui sont amenés à manipuler les granulés », dénonce Frédérique Mongodin.
Les audits et l’obligation de formation des salariés seraient obligatoires uniquement pour les entreprises qui manipulent plus de 1 000 tonnes par an. Pour Natacha Tullis, « tous les acteurs de la chaîne devraient être concernés, peu importe la quantité produite ou transportée : une tonne, c’est déjà 50 millions de pellets ! »
Le transport maritime, lui, n’est pas intégré au périmètre du règlement, alors que le littoral galicien, au nord-ouest de l’Espagne, a essuyé à partir de décembre 2023 une « marée blanche » de pellets après que le navire Toconao ait perdu un conteneur dans l’océan Atlantique. Enfin, certains pellets, sous forme de paillettes, de poussières et de poudres, sont également exclus. Selon nos informations, les négociateurs sont bien partis pour amender ces différents points.
Le texte est actuellement en phase de compromis au sein de la commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire (ENVI), l’une des vingt-deux commissions du Parlement européen, où il doit être voté le 19 mars prochain.
« Couper la pollution à la source »
La procédure ne devrait pas être entièrement finalisée d’ici aux élections européennes de juin prochain. Une fois le règlement adopté et entré en vigueur, tous les opérateurs économiques, qu’ils soient de l’UE ou de pays tiers, devront se conformer aux exigences qu’il contient dans un délai de 18 mois.
Frédérique Mongodin, elle, voit plus loin : « À plus long terme, il faut qu’on s’attaque aux quantités de plastique produites pour couper la pollution à la source ». La tendance est aujourd’hui toute autre. Pour les industriels des énergies fossiles, le plastique est une valeur refuge, une manière d’engranger toujours plus de profits : en conséquence, selon l’ONG WWF, la production de plastique dans le monde devrait doubler d’ici à 2040.
En Belgique, l’entreprise Ineos cherche à implanter la plus grande usine pétrochimique d’Europe à Anvers.