Lignes fermées, trains de nuit abandonnés : les « sans trains » à l’assaut du Sénat
Des membres de « La colère des sans trains », dont le drapeau ressemble particulièrement au logo du manga « One Piece », à Paris le 14 avril 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
Des membres de « La colère des sans trains », dont le drapeau ressemble particulièrement au logo du manga « One Piece », à Paris le 14 avril 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Lignes fermées, trains de nuit délaissés... À Paris, des « sans trains » ont interpellé les sénateurs et exprimé leur colère quant à l’avenir du rail dans le pays, alors qu’une loi jugée « insuffisante » entre en débat le 15 avril.
Paris, reportage
Des drapeaux ornés de rails flottent devant les grilles du jardin du Luxembourg, à Paris. Une touriste étasunienne passe devant le groupe d’une cinquantaine de personnes amassées, s’enquiert des raisons de leur mobilisation sur cette artère parisienne fréquentée. « C’est pour One Piece ? » demande-t-elle, pointant une similitude entre le graphisme des affiches et celui du manga japonais. Non, c’est pour le train.
Mardi 14 avril, les représentants de quarante associations et collectifs de défense du ferroviaire — qui se sont baptisés « La colère des sans trains » — se sont rassemblés à Paris, à quelques pas du Sénat, pour faire part de leur préoccupation quant à l’avenir du rail dans le pays. La date de leur manifestation a été choisie avec soin : les débats sur un projet de loi-cadre sur les transports, porté par le ministre des Transports Philippe Tabarot, débuteront mercredi 15 avril à la chambre haute. Le vote solennel est prévu le 28 avril.
Le texte, qui vise à « refonder » le modèle de financement des transports, prévoit notamment de flécher, à partir de 2032, les recettes des péages autoroutiers vers le financement de la modernisation des réseaux de transport routier, fluvial et ferroviaire. Pour être mise en place, cette mesure nécessiterait une loi de programmation, pour l’heure hypothétique.
Un texte insuffisant face aux enjeux climatiques, selon les « sans trains ». « On s’attendait à ce qu’il y ait quelque chose sur la ruralité, sur les lignes [ferroviaires] de desserte fine, mais il n’y a rien là-dessus », dénonce Bernard Peuch, porte-parole du collectif Angoulim, qui lutte pour le maintien de la ligne Angoulême-Limoges. Les petites lignes ferment les unes après les autres, observe-t-il.
Ce mode de transport décarboné est pourtant « essentiel pour les territoires et pour les personnes qui travaillent », insiste Éliane Croci, présidente de l’association. « Le ferroviaire, c’est la vie d’une région. Ce n’est pas parce qu’on habite à la campagne qu’on doit en être démunis. »
Les « sans trains » regrettent également qu’aucun financement ne soit prévu dans le projet de loi, entre 2026 et 2032, pour sauver le ferroviaire de la « déconfiture » dans lequel il est embourbé. Selon une note interne publiée en 2025 par la SNCF et obtenue par Reporterre, il faudrait trouver au minimum 1 milliard d’euros d’argent public par an pour empêcher le « décrochage » du réseau ferré et l’« effondrement irréversible de la qualité de service » dans toutes les régions, dès 2028.
Face à ce danger « imminent », le sénateur écologiste Jacques Fernique a déploré le manque de vision à long terme du gouvernement. « Dans le texte tel qu’il est, la seule recette immédiate clairement évoquée consiste à augmenter les tarifs des usagers pour les transports publics urbains, en fonction de l’inflation et de façon automatique. C’est scandaleux. »
23 amendements
Afin de porter une autre approche des transports, les « sans trains » ont mis au point 23 amendements, dont certains seront portés en séance par les sénateurs écologistes et socialistes. Ils proposent notamment de sécuriser un financement d’urgence, de l’ordre de plusieurs milliards d’euros par an, pour « régénérer » le réseau et éviter la fermeture de nouvelles lignes. Et défendent la mise en place d’un plan national de sauvegarde et de régénération des lignes de desserte fine, ainsi qu’un plan national de développement du train de nuit.
Pour financer cette remise à niveau du réseau, le collectif recommande de créer une contribution spécifique sur les carburants aériens — qui bénéficient aujourd’hui d’un régime fiscal très favorable —, dont les bénéfices seraient intégralement reversés au financement du ferroviaire. Notamment à celui des trains de nuit, qui pourraient constituer « une vraie alternative à l’avion », précise Bernard Peuch. « Quand on habite dans des coins assez lointains, on n’est pas obligés de traverser la France en deux heures. Une nuit, c’est très bien, si on a des wagons et qu’ils sont entretenus. »
Autre piste de recettes : la fiscalité énergétique, dont une part « croissante » pourrait être affectée au réseau ferroviaire. Les « sans trains » misent aussi sur la création d’une « écocontribution » sur le transport routier international de marchandises. L’idée générale étant de faire contribuer les modes de transport les plus polluants au développement du plus vertueux.
Afin que ce dernier les remplace, une « cible claire » de report modal devrait selon eux être fixée dans le projet de loi. L’État et les régions devraient également s’assurer, via une politique tarifaire ferroviaire, que le prix du train soit systématiquement attractif — les tarifs étant aujourd’hui « le premier frein pour les usagers ».
En parallèle de leur travail avec les élus écologistes et socialistes, le collectif a lancé une pétition sur le site de l’Assemblée nationale, dans l’espoir que le train soit mis « au cœur » de la loi-cadre sur les transports. Mercredi 15 avril au matin, quelques heures avant le début des débats au Sénat, elle avait recueilli 300 signatures.