Lorem, quand les encombrants deviennent œuvres d’art à emporter
Lorem, à Paris, en mars 2024. - © Mathieu Génon / Reporterre
Lorem, à Paris, en mars 2024. - © Mathieu Génon / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Lorem, 24 ans, transforme des encombrants en créations artistiques. Baptisé « Servez-vous », son projet rencontre un franc succès sur les réseaux sociaux comme dans la rue.
Paris (Île-de-France), reportage
La chaise est grise, pas bien vieille. Elle gît au niveau du n° 19 de la rue Portefoin, une venelle du quartier parisien du Marais. Elle a été désolidarisée de ses pieds, posée sur le trottoir et adossée contre le mur crème en crépi décrépi. Des larmichettes ruissellent sur sa surface. Il crachine depuis le ciel parcouru de nuances de gris. C’est dans cet état que la chaise est promise à la tournée des éboueurs. Un rendez-vous qu’elle n’honorera pas. « En voilà une belle trouvaille ! » s’exclame un jeune homme aux cheveux longs dissimulés sous une casquette et la capuche d’un hoodie noir. Et il s’empresse de sécher la chaise avec un chiffon qui en a vu d’autres.
Du haut de ses 24 berges, Lorem récupère les encombrants pour les transformer en créations artistiques. « Je donne une seconde vie à des objets qui allaient finir à la poubelle », résume-t-il simplement, le ton doux comme la garniture d’un pinceau trempé dans l’acétone. Il les laisse ensuite gratuitement à la disposition des passants, selon la règle du « premier arrivé, premier servi ». Sa recette, qu’il a baptisée « Servez-vous », rencontre un franc succès : l’artiste dépasse désormais les 100 000 abonnés sur le réseau social Instagram.
Cette belle histoire a commencé en octobre 2022, au détour d’une porte. Il n’a eu ni à l’ouvrir ni à la fermer. Elle était hors cadre, abandonnée. Il l’a trouvée dans un arrondissement du centre de Paris — il ne sait plus très bien lequel, mais c’était à quelques hectomètres de Châtelet. Il a eu envie de la peindre sur place. « Ça faisait quelque temps que je peignais sur des planches trouvées dans la rue. J’en avais marre de surconsommer des toiles, de les jeter dès que je les considérais comme ratées. »
Il n’oubliera pas de sitôt le petit groupe qui s’est approché de son œuvre, qu’il comptait laisser là. « Ils l’ont récupérée ! » dit-il les yeux écarquillés, comme s’il n’en revenait toujours pas. « J’étais ébahi. Je me suis dit que si des gens étaient prêts à amener mon travail chez eux, c’est qu’il fallait peut-être que je continue. »
Quinze mois plus tard, l’homme au teint pâle estime avoir pimpé plus de mille encombrants. Tout y est passé : des miroirs, des skateboards, ou encore des luminaires. Ils sont devenus des pièces d’art recyclé à emporter.
« Dans la rue, il y a toujours une opportunité »
Son pantalon noir, imperméable, est bouffant. Pour une grande liberté de mouvement, Lorem ne sort plus sans vêtements larges qu’il met « à rude épreuve » dans la rue. Ni sans marqueur : « C’est une promesse que je me suis faite. Chaque fois que je n’en avais pas, je l’ai regretté. Dans la rue, il y a toujours une opportunité. »
Dans son sac 24 L violet, posé sur le macadam, le street artiste a toute une panoplie de gros feutres : des rouges, des bleus, des roses, des jaunes, des verts. Ses préférés ont une pointe carrée. « Ils sont plutôt prévus pour de la calligraphie ». Ils sont « tous rechargeables », indique-t-il en montrant que leur réservoir se dévisse, et les bouteilles de peinture pour les réapprovisionner.
Il dégaine un feutre noir pour s’occuper de la chaise apode. « J’adore imaginer l’histoire des objets que je peins. » Quels derrières a-t-elle supportés ? Il remplit « au feeling » la surface de motifs simples, tantôt abstraits, tantôt figuratifs. « C’est du doodle art, un jeu d’équilibre avec l’espace disponible, que je comble avec toutes sortes de formes. »
Au milieu, on discerne un personnage à deux faces. « Ce sont mes deux personnalités : mon identité "de tous les jours", que je garde secrète, et l’artiste Lorem. » Ce "blaze" est une référence au « Lorem ipsum », la suite de mots latins utilisée pour remplir les zones vides lors d’une mise en page.
De l’art accessible à tous
Une fois l’œuvre terminée, il sort son téléphone, filme la chaise et un coin de la rue. Il poste la vidéo en story sur son compte Instagram. Généralement, il ne faut pas plus de dix minutes pour qu’un de ses abonnés retrouve le lieu. « C’est de l’art ludique, en forme de jeu de piste », s’amuse Lorem. La plupart du temps, il reste « pour voir les émotions qui se manifestent chez les gens ». Il se dit fier, aussi, que ses créations ne soient pas réservées à une élite fortunée.
Akil, entrepreneur de 29 ans, zieutait le labeur de l’artiste depuis quelques minutes. « C’est vraiment lui ? C’est Lorem ? » demande le passant. « C’est la meilleure journée de ma vie j’te jure », ose-t-il. Il se mord la lèvre d’inquiétude quand il voit débarquer Malfra, 74 ans, et son ciré multicolore. C’est une mamie graffeuse qui trouve « top top top » la démarche de Lorem, après qu’il lui a expliquée.
« L’important c’est que ça prenne de la valeur dans le cœur des gens »
Elle dit souvent « Tcho ». « C’est mon bruit », s’amuse-t-elle. « J’étais là avant, hein ? » s’assure Akil, qui sait déjà où il va exposer la chaise. Une fois la peinture séchée, il repartira avec. Pour Malfra, qui ne peut pas porter de charges trop lourdes, Lorem déniche un carton. « J’espère qu’il prendra de la valeur », glisse-t-il après l’avoir griffonné. « L’important c’est que ça prenne de la valeur dans le cœur des gens », répond sagement la passionnée. Tcho !
Lorem a déjà repéré ses prochaines toiles : trois planches en bois plutôt épargnées par la pluie. Il décide de les emporter dans une petite cour de la rue des Archives, à l’abri des regards. Autrement, sa notoriété grandissante ne lui laisse pas de répit. Comme pour Akil, « mes objets partent avant même que mes vidéos soient postées ». L’endroit choisi est en travaux, des ouvriers circulent. L’artiste se pose dans une cage d’escalier et, en même temps qu’il dessine au marqueur vert, entreprend un voyage dans le passé.
Le petit Lorem a atterri sur Terre à Uccle, l’une des 19 communes qui composent Bruxelles-Capitale, en Belgique. Le père est bijoutier et la mère travaille dans l’évènementiel. Les deux sont férus d’art. La grand-mère paternelle, Véronique, est artiste peintre. « Ça me pendait au nez », sourit-il avec une lueur enfantine derrière ses lunettes teintées couleur cuisse de nymphe. Il dit que ces binocles lui permettent « de voir la vie en rose », autant qu’elles protègent ses yeux bleus et clairs comme l’eau d’un lagon.
De musée en musée, il s’est senti toujours plus habité par l’univers coloré de Keith Haring, les assemblages de Jean Dubuffet ou les labyrinthes de créatures de Mr Doodle. Leur point commun : « C’est de l’art qui parle au premier coup d’œil. » Sur son téléphone, il garde précieusement les photos de l’exposition consacrée à Keith Haring par la Tate Gallery de Liverpool en 2019. Souvenir d’un moment partagé avec son autre grand-mère, Sylvie.
Après le divorce de ses parents, il déboule à Paris à l’âge de 10 ans. Paname deviendra son atelier à ciel ouvert, accueillera ses premiers tags. Son parcours scolaire, lui, se révèle chaotique. « J’étais turbulent. La seule chose qui me permettait de tenir assis, c’était qu’on me laisse dessiner dans mes cahiers. Certains profs l’avaient compris et me foutaient la paix. D’autres non… »
Plus tard, il passe par un CAP de sérigraphie complété par des études d’art appliqué et de graphisme. « Même là, je me foire. » Il enchaîne ensuite les petits boulots : réparateur de vélos, manutentionnaire. Ses moments de respiration, il les trouve, comme toujours, dans le dessin. Il remercie sa mère : « Elle ne m’a jamais pris la tête, même lorsqu’adolescent je graffais dehors, la nuit. Elle comprenait que c’était plus fort que moi et que sans ça, je n’étais pas entier. »
Tchou tchou
Aujourd’hui, l’artisan vit de son ouvrage. Il vend ses œuvres et a réalisé des fresques pour des festivals ou l’hôpital Necker. Quand il grimpe sur les toits de Paris, son péché mignon pour contempler les rues qu’il aime tant sillonner avec ses sneakers, il repense à l’enfant qu’il était. « Il n’y croirait pas. C’est trop beau pour être vrai. » Il aimerait désormais exporter ses chasses au trésor hors de Paris : « Je veux faire voyager mon art dans le monde. »
On le bouscule un peu : est-ce à dire qu’il compte trimbaler ses marqueurs dans la soute d’avions, en faisant des sauts un peu partout sur le globe ? Il est honnête, il n’y avait pas forcément pensé. Mais le jeune homme, adepte de la « bike life » — il aime tant son vélo qu’il mange souvent dessus — et « de plus en plus angoissé » par la crise écologique, promet « à [nos] lecteurs » de privilégier sa bécane et le « tchou tchou » des trains au « vroom vroom » de la voiture et au « vion vion » des avions.
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