Des féministes se réapproprient l’héritage de la modernité technique
L'exposition « Power Up » est ouverte jusqu'au 12 mai au Grand Café de Saint-Nazaire. - Basim Magdy, The Space Discotheque is an Underground Liberation Army, 2023. Huile sur toile, 167 x 244 cm. Avec l'aimable autorisation de l’artiste et Gypsum Gallery, Le Caire.
L'exposition « Power Up » est ouverte jusqu'au 12 mai au Grand Café de Saint-Nazaire. - Basim Magdy, The Space Discotheque is an Underground Liberation Army, 2023. Huile sur toile, 167 x 244 cm. Avec l'aimable autorisation de l’artiste et Gypsum Gallery, Le Caire.
Durée de lecture : 7 minutes
L’exposition d’art contemporain « Power Up », à Saint-Nazaire, propose d’explorer les infrastructures énergétiques avec un enthousiasmant regard neuf et féministe.
Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), reportage
Dès l’entrée, on est saisi par un bruit de cascade. C’est l’eau qui dégringole des robinets tordus et vient asperger un torse musclé en céramique, dans l’installation Wet Men de l’artiste suisse Lou Masduraud. Ça n’éclabousse pas, mais ça décoiffe.
Car l’ambition de l’exposition Power Up, imaginaires techniques et utopies sociales, du 9 février au 12 mai, au centre d’art contemporain du Grand Café à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), est de rendre visible, se réapproprier et politiser ce qui nous entoure tellement qu’on ne le voit même plus : les réseaux, les flux, les infrastructures.
Pour mener à bien ce projet, qui peut a priori sembler rébarbatif, la directrice et commissaire des expositions du lieu, Sophie Legrandjacques, s’est entourée de la philosophe Géraldine Gourbe, spécialiste des contre-cultures féministes sud-californiennes, et de l’historienne de l’architecture et des techniques Fanny Lopez.
Ensemble, les trois femmes se sont posé « la question de la crise environnementale et énergétique, qui oblige à considérer l’héritage de la modernité technique, et de comment on se projette », explique Fanny Lopez. Le résultat, une collection d’œuvres d’une quinzaine d’artistes, est riche, érudit – il mérite sans doute qu’on s’organise pour une visite commentée (le samedi à 16 heures) plutôt que libre – et passionnant.
Première mission (réussie) : donner à voir et attirer le regard sur ces infrastructures et ces réseaux. Car « les représentations de la matrice infrastructurelle sont excessivement rares dans les représentations des architectes, alors que tout l’urbanisme moderne est un urbanisme de réseaux », dit Fanny Lopez. La graphiste nantaise Charlotte Vinouze y remédie dans une grande carte où elle a représenté de manière stylisée toutes les infrastructures énergétiques réalisées ou projetées de l’estuaire de la Loire.
Une dimension féministe et sociale
D’autres artistes mettent en scène les relations physiques que nous entretenons avec ces équipements. Dans une photo issue d’une série de 1969, la figure de l’art corporel Gina Pane, décédée en 1990, montre une femme accroupie les mains dans la terre devant des pylônes portant des lignes très haute tension. Quant aux Lignes de lumières (sensible) de Véronique Joumard, composées d’ampoules halogènes, elles réagissent en s’allumant quand un visiteur crie ou tape des mains.
Dès la deuxième salle, cette relation prend une dimension féministe et sociale. Car l’infrastructure n’est pas faite que de métal et de béton : elle tient debout grâce au soin quotidien prodigué par des milliers de travailleurs invisibles et paupérisés. La pièce Le Regard détourné (2000-2022) de l’artiste française Laura Lamiel consiste ainsi en des rouleaux de moquette d’égoût — qui servaient auparavant à étanchéifier les plaques d’égoût — récoltés lors de ses promenades. « C’étaient des objets improbables, gris et sales, qu’on ne voyait pas vraiment. Elle les a lavés et recousus, elle les a soignés », explique Géraldine Gourbe.
Alternative et utopie
En écho, accrochée au mur, une photo de la new-
yorkaise Mierle Laderman Ukeles, discutant avec un agent d’entretien afro-américain devant un camion couvert de graffitis. Ce cliché est issu de son vaste projet Touch Sanitation, pour lequel l’artiste féministe et écolo a rencontré chacun des 8 500 éboueurs de sa ville.
Maintenant que ce réseau de fer et de chair a pris forme sous nos yeux, qu’en faire ? Comment imaginer autre chose que nos infrastructures modernes fondées sur de grosses unités de production énergétique et sur l’exploitation des travailleurs, centralisatrices et descendantes ? La question de l’alternative et même de l’utopie irrigue toute l’exposition.
Dès la première salle, on trouve des esquisses de l’infrastructure rêvée. Démesurée et digne d’un film de science-fiction, quand Jacques Dommée, un architecte nazairien, imaginait dans les années 1940 une « sphère panoramique » aux allures de soucoupe volante intégrant château d’eau, garage d’avions, appartements de luxe et colonies de vacances.
Ou modulaire et fondée sur la liberté des habitants de concevoir leur environnement, dans la « ville spatiale » inventée dans les années 1950 par l’architecte Yona Friedman. Dès le XIXe siècle, Saint-Nazaire ne projetait-elle pas la construction d’usines marémotrices ?
« On a souvent tendance à borner l’histoire des énergies alternatives aux années 1970. Mais dès que la question de l’électricité s’est posée, on a vu émerger des propositions et des visions qui reposaient sur une diversité infrastructurelle, avant l’uniformisation de la production liée au grand moment du nucléaire en France », dit Fanny Lopez.
« L’utopie n’est pas une cité idéale, mais un processus d’émancipation à l’œuvre »
Cette exploration des utopies se poursuit à l’étage. On y trouve ainsi une photographie d’une maquette de la ville expérimentale indienne Auroville. Ou encore des plans de « villes solaires » aux tracés futuristes, imaginées par les architectes Jeanne-Marie et Georges Alexandroff.
Pour autant, pas de promesses de lendemains qui chantent dans ces salles plongées dans la pénombre et résonnant de coups de tonnerre. Plutôt de la lucidité sur la complexité de mener à bien ces utopies, voire sur les dangers qu’elles représentent si elles ne sont pas pensées politiquement.
« Contrairement à la manière dont la conçoivent l’architecture et l’urbanisme, l’utopie n’est pas une cité idéale, mais un processus d’émancipation à l’œuvre », estime Fanny Lopez. Sans quoi elle peut rapidement dégénérer.
L’artiste, écrivaine et réalisatrice Marielle Chabal en a fait l’expérience dans son projet Al Qamar, qui consistait à imaginer, au cours d’ateliers et de performances collectives, l’évolution d’une cité ultralibertaire de hackeuses féministes : « Cette cité s’est construite sur une ambition de vivre en rupture avec le capitalisme. Mais après trois ans, les utopies de départ se sont perdues dans le réel. »
Pour accéder au niveau de confort auquel elle aspirait, la communauté, à l’origine antinucléaire, a ainsi fini par se doter d’un réacteur. Quant à la ville solaire des Alexandroff, elle est finalement empreinte du même imaginaire productiviste que le nucléaire, ainsi que d’un certain développementisme, vestige du colonialisme. En parcourant l’exposition, on pense aussi au survivalisme libertarien des ultrariches, dont les projets fondés sur l’autonomie alimentaire et énergétique plus ou moins low tech visent à faire sécession d’avec le reste de la population.
Problématiques et figures locales
Mais Power Up n’est pas pour autant pessimiste. Sa proposition de réfléchir à ces questions au plus près du territoire où l’on vit est enthousiasmante. L’exposition fait la part belle aux problématiques et aux figures locales. On découvre ainsi l’historienne locale Marthe Barbance à travers l’illustration joyeuse et colorée de Maya Mihindou, ou encore que Saint-Nazaire est surnommée « La Petite Californie » — d’où la place importante accordée au soleil dans l’exposition.
Surtout, elle invite les femmes à s’emparer de ces questions dans une perspective féministe. En haut des escaliers, une grande fresque de Maya Mihindou s’inspire du livre Pétromasculinité. Du mythe fossile patriarcal aux systèmes énergétiques féministes de la féministe américaine Cara New Daggett, en y intégrant des propositions d’alternatives de Vandana Shiva, de Fatima Ouassak et de Solange Fernex – une eurodéputée écologiste et pacifiste qui a lutté sans relâche contre le nucléaire civil et militaire.
Une autre partie exposée à Mulhouse
« On peut, en tant que femmes artistes, femmes architectes, femmes intellectuelles, se réapproprier une histoire qui nous a été accaparée », lance Géraldine Gourbe. « On n’est pas des polytechniciens, des ingénieurs en électricité. Mais on propose de décaler le regard vers d’autres imaginaires. C’est peut-être ce dont on a le plus besoin aujourd’hui », complète Fanny Lopez.
Mission réussie : on sort de l’exposition un peu étourdi par tant de nouvelles perspectives, avec l’appétit de continuer à explorer les alternatives énergétiques bien au-delà du Grand Café. Une autre partie de l’exposition est d’ailleurs installée à Mulhouse (Haut-Rhin), où l’on s’intéresse à des infrastructures bien différentes, notamment le nucléaire, en raison du voisinage de la centrale de Fessenheim.