Lutte écolo : « Le théâtre permet de chercher de nouveaux imaginaires »
La pièce est jouée du 21 au 24 mars à Paris. - © Romaeuropa / Cosimo Trimboli
La pièce est jouée du 21 au 24 mars à Paris. - © Romaeuropa / Cosimo Trimboli
Durée de lecture : 8 minutes
En partant du quotidien, la pièce « Ça ne résonne pas / Ça résonne trop » nous interroge sur notre engagement face à la catastrophe écologique. Interview de Climène Perrin, autrice, comédienne et Meusienne en lutte contre Cigéo.
Comment agir face à la crise écologique ? C’est la question que se posent Climène Perrin, Chiara Boitani et Mathilde Chadeau dans leur pièce Ça ne résonne pas / Ça résonne trop, présentée du 21 au 24 mars au théâtre de la Commune à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. Climène Perrin, 28 ans, comédienne et doctorante en études théâtrales, y interprète une militante aguerrie. Elle-même a rejoint en 2020 la lutte contre le projet Cigéo d’enfouissement des déchets radioactifs à Bure (Meuse). Elle vit désormais à Tréveray, à une quinzaine de kilomètres du futur centre de stockage, où elle a participé à l’ouverture d’un café associatif.
Reporterre l’a rencontrée pour évoquer son engagement, alors que la procédure d’expropriation de 300 propriétaires (de champs, de bois ou de routes autour de Cigéo) vient de commencer.
Reporterre – Comment votre pièce « Ça ne résonne pas / Ça résonne trop » pose-t-elle la question de l’action face à la catastrophe écologique ?
Climène Perrin – Chiara Boitani, Mathilde Chadeau et moi nous sommes rencontrées en master d’études théâtrales, au moment des marches pour le climat et des grèves Fridays For Future. Ce projet est né de notre rencontre mais aussi de ce contexte de mobilisation autour de la catastrophe écologique. Son point de départ, c’est cette question : « Que peut-on faire, quand on habite dans une métropole, entourées de plantes en pot et de béton ? Comment agir alors qu’on a cette impression très forte d’être loin de là où ça se passe, tout en étant traversées par l’urgence à agir et des émotions multiples telles que l’angoisse, la peur, la colère ou le déni ? »
Dans cette pièce, deux amies se retrouvent dans l’appartement de l’une d’elles. La première est hantée par la catastrophe en cours, l’autre – mon personnage – est déjà militante. Les deux se demandent comment agir de là où elles se trouvent. Les quelques objets de l’appartement – une lampe, une table, une plante – servent de point de départ à leur réflexion. Elles traquent ce qu’il reste de vivant dans ces objets : la table fait écho à l’arbre dont elle est issue mais aussi aux feux de forêt. Elles font aussi le lien entre une lampe de chevet et le nucléaire qui lui fournit l’électricité.
« L’idée est de partir de nos objets quotidiens »
L’idée est de partir de nos objets quotidiens, intimes, et de les replacer dans des échelles beaucoup plus grandes. Ce qui nous intéresse, c’est de réfléchir à partir de ce qui nous entoure et à quoi nous sommes liées, en s’inspirant de la « quotidienneté ancrée » qu’évoque la sociologue Geneviève Pruvost dans son livre Quotidien politique.
Vous évoquez dans la pièce votre participation à la mobilisation contre le projet d’enfouissement des déchets radioactifs à Bure. Comment est né votre engagement dans cette lutte ?
J’ai découvert le mouvement social en 2016, en arrivant à Paris pour mes études de théâtre. C’était la mobilisation contre la loi Travail, avec des grèves, de grandes manifestations et Nuit debout. Puis, en 2019, le mouvement a repris contre la loi de programmation de la recherche et la réforme des retraites. J’ai aussi accompagné des amies et amis à Ende Gelände, le blocage de mines de charbon en Allemagne.
Je me suis retrouvée à des AG [assemblées générales] où les mêmes personnes prenaient sans arrêt la parole sans que ça ait l’air de poser un problème à personne. Tout ça me questionnait. Je cherchais une lutte intersectionnelle, qui ne sépare pas la fin des moyens et réfléchisse à l’organisation des réunions, à la répartition des tâches, aux dominations qui agissent en interne…
À l’été 2020, j’ai participé au Décamp’finement, un camp antinucléaire organisé par RadiAction [un collectif d’écologie radicale contre le nucléaire et son monde, créé en 2019 par des participantes et participants aux blocages Ende Gelände] près de la centrale du Bugey. C’est là que j’ai découvert l’autogestion. C’est là aussi que j’ai entendu parler de Bure.
Comme j’ai grandi dans la Meuse, cette lutte m’a tout de suite parlé. J’y suis allée une première fois lors d’une semaine antinucléaire en octobre 2020, puis j’y suis retournée pour y passer le deuxième confinement [fin 2020] à la Maison de la résistance avec une vingtaine d’autres personnes. Je me suis alors familiarisée avec ce maillage de lieux, de personnes et de collectifs antinucléaires et avec l’histoire de la lutte.
Vous vous êtes finalement installée à Tréveray, 500 habitants, à une quinzaine de kilomètres de Bure.
Avant de découvrir la lutte contre Cigéo, j’avais déjà envie que le lieu où j’habite ait un sens politique. Je ne voulais pas que mon action se résume à manifester, coller des affiches. Je voulais qu’elle fasse partie de mon quotidien.
Ce qui me touche à Bure, c’est la manière dont la lutte et le projet sont lisibles dans le paysage : le laboratoire de l’Andra [Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs], la ligne à haute tension, les grands champs de monoculture, les petits villages et leurs lampadaires neufs, les voitures de gendarmes qui patrouillent… Sous couvert d’être un « laboratoire », le projet de centre de stockage s’est progressivement imposé aux habitants qui ne l’avaient pas demandé, n’en avaient pas envie et se sont peu à peu retrouvés sous son emprise.
J’ai alors décidé de venir vivre là, pour ne plus me considérer comme une militante venant soutenir cette lutte mais comme quelqu’un qui vit dans le sud-Meuse. C’est une lutte de territoire. Il fallait donc que je m’y ancre pour pouvoir agir. Les deux vont de pair : nous organisons des moments privilégiés de réflexion et d’action politique, par exemple le camp des Rayonnantes en 2021 où nous avons beaucoup réfléchi à l’intersectionnalité – nucléaire et colonisation, nucléaire et transféminisme, validisme dans nos luttes. Mais nos pratiques quotidiennes nourrissent aussi nos manières de lutter.
Le nucléaire, c’est aussi la conception d’un monde centralisé, surveillé, où les libertés sont extrêmement limitées. Face à cela, notre quotidien à Bure est fait de liens entre les gens. Avec une vingtaine d’habitants aux âges et aux vies très différentes, on a repris le bar du village pour en faire un café associatif, Les trois vallées, avec une belle programmation festive et culturelle, beaucoup de musique, de théâtre et de concerts. Nous faisons attention à ce que tout le monde s’y sente bienvenu. Aujourd’hui, les gens se rencontrent et renouent le dialogue entre eux, des personnes aux parcours et aux âges très différents, c’est beaucoup de joie !
L’ancrage, c’est ça. Le sud-Meuse, ce ne sont pas que des trottoirs et des lampadaires dernier cri financés par l’Andra. Il y a aussi beaucoup de choses heureuses.
Malgré tout, la lutte contre Cigéo est âpre, marquée par une forte répression. Le projet vient de franchir une nouvelle étape, avec le début de l’expropriation des derniers propriétaires situés sur l’emprise du projet. Comment tenir ?
Émotionnellement, voir qu’une déclaration d’utilité publique est accordée au projet, découvrir des recommandés avec des dossiers d’expropriation, c’est dense. Ça crée une forme de panique, et encore plus de détermination. Je ne suis pas naïve. Nous sommes en pleine relance du nucléaire. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que le projet Cigéo avance. La question, c’est comment mettre tout en œuvre pour l’arrêter, tout en sachant que des choses seront perdues en chemin ?
« Le collectif me donne de la force »
Heureusement, on n’est pas seuls. Je crois que je ne mettrais pas les pieds dans un endroit pareil si nous n’étions pas nombreux à nous sentir concernés par ces questions. Bien sûr, il y a des divergences, des conflits, des dissensus. Mais le collectif et le fait de me sentir appartenir à un endroit me donnent de la force.
Comment votre pièce de théâtre s’inscrit-elle dans cette mobilisation ?
Le fait que nous parlions de nos vies permet à chacun et chacune de s’interroger sur la sienne. Ce que je défends aussi dans la pratique théâtrale, c’est de chercher de nouveaux imaginaires, de retrouver une sensibilité à ce qui nous entoure. Beaucoup de gens qui ont vu notre spectacle à des étapes de travail y ont reconnu leur propre vécu, leurs émotions face à la catastrophe écologique. J’espère aussi que le spectacle fera du bien aux amis qui luttent. Je suis très contente que le théâtre soit cet endroit d’interrogation et de partage.