Lubrizol : des analyses rassurantes, mais insuffisantes

Durée de lecture : 8 minutes

15 octobre 2019 / Marie Astier (Reporterre)

Depuis l’incendie de la nuit du 26 septembre à l’usine Lubrizol, l’inquiétude persiste sur les conséquences de cet accident industriel où ont brûlé des milliers de tonnes de produits chimiques. Les services de l’État tentent de rassurer en publiant des résultats d’analyse. Celles-ci sont pour l’instant rassurantes, mais incomplètes.

Le panache de fumée de l’incendie de Lubrizol a beau s’être dissipé, les informations qui tombent au compte-gouttes depuis bientôt trois semaines sur cet accident industriel restent, elles, à éclaircir. Vendredi 11 octobre, le gouvernement avait mobilisé pas moins de trois ministres – Élisabeth Borne à la Transition écologique, Agnès Buzin à la Santé et Didier Guillaume à l’Agriculture — pour installer à Rouen le « comité pour la transparence et le dialogue ». L’instance, qui réunit habitants, élus, industriels, associations, agriculteurs, services de l’État, etc. doit gérer les conséquences de la catastrophe, et diffuser les informations.

Quelles conséquences en matière de pollution l’incendie a-t-il eues ? Quels sont les risques pour les populations exposées au panache des fumées de Lubrizol, alors que les entrepôts qui ont brûlé contenaient des milliers de tonnes de produits toxiques ? Voilà quelques questions pressantes auxquelles doivent répondre les analyses en cours. « Les gens ont vu la fumée, la pluie noire, les suies, senti les odeurs. Ils sont extrêmement inquiets pour leur santé et celles de leurs enfants », dit Olivier Blond, président de l’association Respire et désormais également de Rouen Respire. « L’association a été créée il y a seulement quelques jours et compte déjà 1.200 adhérents. »

Pour tenter de rassurer, les résultats des analyses sont mis en ligne au fur et à mesure de leur production sur le site de la préfecture de Seine-Maritime. L’air, l’eau, ainsi que les produits agricoles ont été scrutés. L’amiante (présente dans le toit de l’entrepôt de Lubrizol) et la dioxine (cancérigène produit par la combustion de certains produits, la contamination se faisant par ingestion, notamment d’aliments contaminés) ont été particulièrement recherchés. Des hydrocarbures et des métaux ont également été mesurés. Dernier résultat en date, depuis hier soir le lait peut à nouveau être collecté dans la zone sous le panache, et les produits laitiers commercialisés car les analyses n’ont pas montré de dépassement des seuils réglementaires.

« Chaque jour nous apporte de nouveaux éléments, c’est bien, mais cela montre à quel point on en savait peu la veille » 

Ainsi, les premiers résultats publiés montrent pour l’instant peu de traces de pollution due à l’incendie. « Les retombées ont eu lieu sur un temps très court, dit Jean-François Narbonne, toxicologue membre de l’association ATC Toxicologie. On n’est pas dans le cas où un incinérateur émet des poussières pendant plus de dix ans sur les champs voisins. »

Pour les dioxines, « à ce stade les résultats que nous engrangeons sont rassurants concernant l’impact de court terme », indiquait le préfet de Seine-Maritime, Pierre-André Durand, le 9 octobre. Seule alerte, dans la commune de Préaux, en Seine-Maritime, un taux plus haut que les autres a été relevé. « C’est une valeur haute de nos statistiques, inhabituelle mais pas exceptionnelle, tempère Christophe Legrand, directeur adjoint de l’association de surveillance de la qualité de l’air Atmo Normandie. Cela était sans doute lié à l’incendie, mais c’était le jour même et le lendemain. Maintenant, c’est terminé. »

L’Ineris (Institut national de l’environnement industriel et des risques), a tenté d’évaluer la quantité de produits chlorés stockés chez Lubrizol et Normandie Logistique, ce type de produits pouvant être à l’origine de dioxines. « La source en chlore est non nulle (…), mais faible », a indiqué l’organisme, indiquant que cela justifie « des recherches sur les éléments toxiques à faible dose ».

Le 1er octobre, à Rouen, un manifestant brandissant un échantillon d’eau souillée à cause de l’incendie de l’usine Lubrizol.

De façon générale, pour les dioxines et autres polluants, « l’indice de la qualité de l’air est bon, relève encore Christophe Legrand chez Atmo Normandie. Sauf en ce qui concerne les odeurs. Nous avons de plus en plus de signalements, mais il est très difficile d’identifier les molécules qui en sont responsables, car elles ont une durée de vie très courte et cela sent même en dessous des limites de quantification. »

Autre polluant inquiétant, l’amiante. Une série de trois d’analyses a été menée. Elle « permet de considérer que l’incendie n’a pas généré autour du site de niveaux inhabituels ou préoccupants de fibres d’amiante dans l’air », concluait la préfecture de Seine-Maritime le 5 octobre dernier. Nos confrères de Mediapart ont cependant dénoncé deux jours plus tard une mauvaise lecture des résultats, avec des taux plus hauts qu’annoncé. Mais la préfecture considère le dossier de l’amiante dans l’air comme clos. Une entreprise spécialisée dans la décontamination a été mandatée pour se rendre gratuitement chez les personnes ayant trouvé des morceaux de la toiture amiantée chez eux.

« Chaque jour nous apporte de nouveaux éléments, c’est bien, mais cela montre à quel point on en savait peu la veille. Cela discrédite le discours officiel qui dit qu’il n’y a pas de risque, mais qui s’appuie sur des infos fragmentaires », commente Olivier Blond à la vue de tous ces résultats. « On a des raisons de s’inquiéter, ces milliers de tonnes de produits chimiques, c’est l’équivalent d’une marée noire en plein cœur de la ville. » 5.262 tonnes de produits chimiques se trouvaient dans l’entrepôt qui a brûlé chez Lubrizol. Chez Normandie Logistique, 4.252 tonnes de produits divers ont brûlé, dont 1.691 tonnes de produits Lubrizol.

L’absence d’évaluation de « l’effet cocktail » 

Son association a donc lancé des analyses citoyennes. Elle a aussi obtenu la nomination d’un expert indépendant. « Lubrizol était d’accord, et la préfecture s’y est opposée. Ce n’est pas cohérent alors que le gouvernement parle de transparence », regrette Olivier Blond. Il relève que les résultats de certaines données n’ont pas été publiés : « On n’a toujours pas les analyses de sang des pompiers qui sont intervenus ! »

Ainsi, si le risque de toxicité aiguë semble limité, les associations environnementales s’inquiètent pour le long terme. « L’Anses est rassurante mais reconnaît que le nombre d’analyses effectuées est encore faible », relève François Veillerette, directeur de Générations futures. Il demande une « biosurveillance et une étude épidémiologique ». Comprenez des analyses régulières des cheveux, urines, ou sang de la population pour savoir si des polluants s’accumulent dans les corps, et un suivi sur le long terme des statistiques des cancers, de l’infertilité, ou d’autres maladies chez les populations exposées aux fumées de Lubrizol. « L’impression, c’est que sous prétexte de ne pas affoler la population, on ne se donne pas les outils pour la suivre », complète Nadine Lauvergeat, coordinatrice de Générations futures.

Carte des prélèvements réalisés par différents services de l’État après la catastrophe de Lubrizol.

« On a invité les gens à aller voir leur médecin et demander d’eux-mêmes des analyses biologiques, mais elles coûtent 400 € et ne sont pas remboursées, note de son côté Olivier Blond. Ce ne devrait pas être à nous de le faire, ce devrait être à l’État ». « On pourrait mettre à disposition des associations un budget, pour qu’elles puissent mener leurs propres analyses », suggère le toxicologue Jean-François Narbonne.

Autre faille dans ces analyses, l’absence d’évaluation de « l’effet cocktail », c’est-à-dire des conséquences de l’exposition à plusieurs polluants en même temps. « La seule façon de mesurer cela, explique Jean-François Narbonne, c’est de mettre des cellules humaines en présence des mélanges de polluants. Sur des poussières d’incinérateurs, nous avions obtenu une toxicité trois fois supérieure à celle qui serait attendue des polluants pris séparément. Mais en France, les administrations restent bloquées sur l’analyse produit par produit. »

Enfin, une autre volée d’analyses reste attendue, celle concernant les milieux aquatiques. Les eaux ayant éteint l’incendie se sont déversées dans le bassin aux Bois, un aménagement du port de Rouen, sur la Seine. Des digues flottantes ont été mises en place pour retenir les polluants. Mais combien sont passés dans la Seine ? « Il y a un suivi de la qualité de l’eau et des sédiments de la Seine, note Ivan Mirkovic, responsable technique de la Fédération pour la pêche et protection des milieux aquatiques de Seine-Maritime. Nous recommandons qu’il y ait également une congélation des poissons morts pour analyse ultérieure, et que l’on mesure l’accumulation de polluants dans les mollusques, car les polluants s’accumulent dans la chaîne alimentaire. Pas seulement dans la Seine mais aussi dans les cours d’eau exposés au panache de fumée. Nous recommandons également que l’on s’intéresse aux zones humides d’exception connectées à la Seine. »


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Lire aussi : Lubrizol : la vie suspendue des agriculteurs

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © NnoMan/Reporterre
. chapô : environs de l’usine Lubrizol de Rouen, mardi 1er octobre.
. carte : © IGN, DDPP76, DIRECCTE, DRAAF Normandie

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