Malgré les incendies, le Sénat brésilien stimule encore la déforestation

Durée de lecture : 6 minutes

26 août 2019 / Silvana Conte (Reporterre)

Alors que l’armée brésilienne a été appelée en renfort ce lundi 26 août pour faire face aux incendies destructeurs en Amazonie, le Sénat du pays vient, dans le même temps, d’adopter une loi qui faciliterait encore plus la déforestation.

-  São Paulo, Brésil, correspondance

Tandis que les incendies continuent de ravager la forêt amazonienne, le Sénat brésilien a adopté, jeudi 22 août, une loi MP 881/2019 qui pourrait encore fragiliser la forêt tropicale, en assouplissant toujours plus les politiques environnementales. La loi n’attend plus que la signature du Président.

Cette mesure provisoire (MP) 881/2019 prévoit l’exemption de tout type de licence environnementale ou autre autorisation pour les « activités économiques à faible risque », ouvrant ainsi la porte à un nombre indéfini d’activités exemptes du contrôle environnemental. La MP prévoit également que certaines autorisations environnementales seront accordées pour une période donnée, c’est-à-dire que si l’organisme responsable de les délivrer ne respecte pas le délai imparti, l’autorisation sera automatiquement accordée. Selon le texte, la déforestation et l’allocation d’eau pourraient être libérées sans licences ni contrôles environnementaux.

Le Sénat brésilien a voté une loi facilitant l’exploitation de l’Amazonie.

Or le lien entre incendie et déforestation n’est plus à prouver. Les feux de forêt ont augmenté dans les États du Mato Grosso et du Para, deux États où la frontière agricole du Brésil s’est enfoncée dans le bassin amazonien et a stimulé la déforestation. Les feux de forêt sont fréquents pendant la saison sèche, mais ils sont aussi allumés délibérément par des agriculteurs qui déboisent illégalement des terres pour l’élevage du bétail.

La MP indique aussi que les entrepreneurs ne seraient plus tenus responsables des « impacts environnementaux indirects » de leurs activités. Le problème est que la grande majorité de la déforestation, de l’exploitation forestière illégale et de l’accaparement des terres en Amazonie, par exemple, est le résultat de la construction de routes et d’autres travaux importants, tels que les barrages hydroélectriques, et que cela serait ignoré dans les licences environnementales.

Le président Bolsonaro accuse les ONG d’être des incendiaires

Énervé par les répercussions négatives des dernières nouvelles sur la déforestation et les incendies, le président Jair Bolsonaro a tenté mercredi 21 août de criminaliser la société civile sans présenter aucune preuve. Selon le président, « le crime existe et nous devons faire de notre mieux pour le stopper. Nous avons supprimé 40 % du budget versé aux ONG et ces organisations se plaignent du manque d’argent. Il est donc possible que ces ’activistes’ mènent des actions criminelles pour attirer l’attention contre moi, contre le gouvernement brésilien ».

Face à cette accusation scandaleuse, plus de 100 organisations de la société civile ont signé le 22 août une note critiquant la position du président Jair Bolsonaro. Dans cette note, publiée par la Fondation SOS Mata Atlântica, les ONG contrent l’accusation à propos des incendies et soulignent que « le président doit agir de manière responsable et prouver ce qu’il dit, au lieu de lancer des accusations et de criminaliser les organisations, manipulant l’opinion publique contre le travail accompli par la société civile ».

Jair Bolsonaro (au centre) le 24 août 2019.

Dans le même sens, Adriana Ramos, de l’Institut socio-environnemental (ISA), a déclaré que « le gouvernement brésilien doit se prononcer sur ses plans d’action et s’attaquer au problème plutôt que s’attaquer aux ONG sans les preuves de ce qu’il avance. Le Brésil sait déjà comment résoudre le problème : l’expérience de la réduction de la déforestation entre 2004 et 2012 avec le Plan de prévention et de lutte contre la déforestation de Amazonie (PPCDAM) nous a montré ce qu’il y a de plus important à faire. Au lieu de lutter contre les données et les faits, le gouvernement doit annoncer de toute urgence comment il va lutter contre les incendies et la déforestation illégale ».

L’escalade de la dévastation de l’environnement a été prouvée par les données recueillies par les systèmes de surveillance. Les incendies dans tout le Brésil ont augmenté de 82 % depuis le début de cette année, dont 54 % en Amazonie. Selon l’INPE (Institut national de recherche spatiale), le Brésil a enregistré 66.900 points d’incendie, le taux le plus élevé depuis 2013, année où les données ont commencé à être enregistrées.

Selon l’INPE, les incendies progressent même dans les zones protégées : 68 incendies ont été enregistrés dans les territoires autochtones et les zones de conservation. L’État de Mato Grosso est à la tête des incendies avec 13.682 foyers en 2019.

Six multinationales exportatrices de soja suscitent 68 % de risque direct de déforestation

Pendant que les incendies se poursuivent, le ministre de l’Environnement, Ricardo Salles, nie les faits et affirme que « l’Amazonie a besoin de solutions capitalistes », tandis que le président Bolsonaro a renvoyé de son poste le physicien Ricardo Galvão, directeur de l’INPE, car il a divulgué, selon le président « des données mensongères sur l’augmentation de la déforestation en Amazonie nuisibles pour l’image du pays ».

Outre l’exploitation forestière illégale et l’accaparement de terres en Amazonie, les données du rapport de la plate-forme Trase, soutenue par Greenpeace, indiquent que six grandes sociétés (Bunge, Cargill, ADM, Louis Dreyfus, Amaggi et COFCO) qui commercialisent le soja sont responsables de 58 % des exportations de soja au Brésil, suscitant 68 % de risque direct de déforestation.

Le Brésil est le plus grand exportateur mondial de soja. La culture céréalière occupe actuellement, selon l’Embrapa (Centre de recherche agricole du Brésil), plus de 33 millions d’hectares sur le territoire brésilien, soit l’équivalent de la moitié de la France.

A São Paulo, le ciel est devenu sombre, l’eau de pluie sentait le brûlé.

Un couloir de fumée provenant des incendies amazoniens a traversé l’Amérique du Sud pour atteindre la ville de São Paulo au milieu de l’après-midi de lundi 19 août. Le ciel est devenu sombre, l’eau de pluie était noircie et sentait le brûlé.

Ciel noir sur Sao Paulo le 20 août.

Le liquide, recueilli dans des bouteilles par plusieurs habitants de la mégapole, a été envoyé à l’Institut de chimie de l’Université de São Paulo (USP) pour analyse, qui a confirmé la présence d’un marqueur de brûlure dans les eaux de pluie. « Il est possible qu’une partie de la suie des incendies se soit répandue dans les nuages, et ait ainsi précipité avec la pluie », a expliqué le physicien Alexandre Correia.

De son côté, la société de météorologie MetSul a confirmé que le couloir de fumée qui a traversé le Brésil plus tôt cette semaine était en provenance de la région amazonienne et que des incendies importants se sont déclarés à la triple frontière entre le Brésil, la Bolivie et le Paraguay.

La situation qui a effrayé les habitants de São Paulo lundi dernier est fréquemment enregistrée dans d’autres régions du Brésil. Dans les capitales comme Cuiabá (MT), Manaus (AM) et Rio Branco (AC), les journées opaques sont devenues courantes. On signale également des cieux gris dans des villes d’autres États, tels que Corumbá (MS). La principale cause, selon les experts, est l’augmentation des foyers d’incendies au Brésil.


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Lire aussi : Amazonie hypocrisie

Source : Silvana Conte pour Reporterre

Photos :
. chapô : feux en Amazonie le 24 août 2019 (Victor Moriyama/Greenpeace)
. Bolsonaro (General Mourao)
. ciel noir sur Sao Paulo (Shannon Sims)
. Sénat brésilien : Senado noticias

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