Maraîchage, écoconstruction : les néo-paysans font revivre le Perche

9 mai 2019 / Didier Harpagès (Reporterre)

Artisanat lainier, plantes médicinales, pommes locales... mais aussi écoconstruction à base de chanvre fermier et de terre crue. Dans le Perche, la pratique du circuit court ne se limite pas à l’agriculture. Reportage en deux volets sur les alternatives percheronnes.

Pour le premier volet de ce récit sur les alternatives dans le Perche, c’est ici


  • Perche, (reportage)

Ancien salarié d’une société de gardiennage de la région parisienne, Sébastien Baumgarten s’est réorienté, grâce à la coopérative d’activité et d’emploi Rhizome, dans la production de plantes aromatiques et médicinales. Son épouse, Magalie Dupont, encore en poste à France 3, est sur le point de le rejoindre et d’effectuer également une reconversion professionnelle afin de travailler plus en adéquation avec ses convictions. Établis depuis 2016 à Vaupillon (Eure-et-Loir) sur un hectare, sans mécanisation, ils cultivent et sèchent leurs plantes bio, dont une partie est sauvage.

Leur petite entreprise, le Jardin Solstice, est née à la suite d’un test d’activité réalisé avec le soutien de Rhizome. La démarche de Magalie et Sébastien présente à leurs yeux une dimension éthique puisqu’il s’agit, grâce aux plantes, de « prendre soin », de développer une hygiène de vie et de préserver les ressources végétales médicinales. « Pour l’instant notre activité nous rémunère à hauteur de la moitié d’un Smic mais nous ne désarmons pas, souligne Sébastien Baumgarten. Nous sommes à la recherche d’une meilleure qualité de vie et je n’ai pas peur de dire que notre action est politique ! » En effet, les paysans-herboristes se heurtent au lobby pharmaceutique et ils souhaitent offrir un cadre légal à leur profession. Sébastien et Magalie espèrent beaucoup de l’intervention du sénateur Joël Labbé, qui est rapporteur d’une mission d’information du Sénat qui devrait ouvrir sur une proposition de loi autorisant la réhabilitation des métiers de l’herboristerie.

Maraîchage bio, tissage d’écharpes et coussins en laine

Parcours plutôt insolite que celui de Sarah Gilsoul. Venue de Belgique où elle a soutenu une thèse de sociologie sur l’art africain contemporain au sein de l’Université libre de Bruxelles, elle se retrouve à Bretoncelles aux côtés de son compagnon Emmanuel Godinot, ancien musicien professionnel, à pratiquer le maraîchage bio dans les Jardins de la rue, leur exploitation de 3,5 hectares. Ils ont bénéficié, eux aussi, de l’accompagnement offert par Rhizome et distribuent leurs produits grâce au Mil Perche et au Collectif percheron. Sarah Gilsoul s’est attachée à développer une autre activité d’artisanat lainier, s’inspirant de la coopérative Ardelaine. Elle cumule les tâches : elle assure la comptabilité des Jardins de la rue, la vente sur les marchés locaux et le tissage des écharpes et coussins.

Emmanuel, musicien, et Sarah, sociologue, pratiquent désormais le maraîchage bio après avoir bénéficié d’un accompagnement par la coopérative Rhizome.

De surcroît, cette jeune femme s’engage dans le projet d’ouverture, à l’automne 2019, d’un magasin de producteurs bio au centre-ville de Nogent-le-Rotrou. Un magasin qui pourra devenir coopératif lorsque les consommateurs s’associeront à sa gestion. Les revenus du couple ont baissé depuis qu’ils ont endossé le statut de paysan. « Mais nous avons redéfini nos besoins », précise Sarah. Face à ses parents admiratifs et compréhensifs, elle prend néanmoins le soin de les rassurer :

« Je leur dis que nous n’avons jamais eu aussi peu d’argent mais que nous n’avons jamais eu une aussi bonne qualité de vie ! »

Le jovial Didier Chevée dirige un élevage bio de poules pondeuses à Saint-Hilaire-sur-Erre, depuis mars 2016, à la suite d’un licenciement économique intervenu, selon lui, opportunément. L’hectare dont il dispose l’autorise, conformément au cahier des charges de l’élevage biologique, à accueillir 2.500 poules, de telle façon que chaque volaille dispose de 4 m². Mais cet espace vital est doublé dans la mesure où l’effectif retenu par Didier Chevée ne dépasse pas 1.250 poules. « Mes volatiles jouissent d’un certain bien-être, estime-t-il. Elles mangent de l’herbe, des vers de terre, des insectes. Je leur donne aussi des aliments bio à base de céréales – blé, avoine, maïs, féverolles, pois – et de tourteaux de soja, colza, lin d’origine française. »

Un marché de producteurs locaux a été mis en place à Margon, aux portes de Nogent-le-Rotrou, en 2006. C’est le parking d’un supermarché qui, à l’époque, l’accueillait chaque vendredi après-midi. La mairie de Margon a accepté, depuis 2013, de l’héberger sous des halles nouvellement construites. La même année, les producteurs, dont deux tiers adhèrent à l’agriculture biologique, ont créé l’association Le petit marché de Margon et Didier Chevée en est le président. Une structure qui leur permet de profiter d’une autonomie de gestion. Une réelle demande d’œufs bio existe selon Didier Chevée. « Un producteur supplémentaire sur le secteur serait indispensable », reconnait-il. Quand il se retourne sur son passé professionnel, il n’éprouve aucun regret : « Le bonheur n’est-il pas dans le pré ? Je préfère gagner moins et vivre comme j’en ai envie. Les revenus ne sont pas une fin en soi. »

« Mes poules mangent de l’herbe, des vers de terre, des insectes. Je leur donne aussi des aliments bio », détaille Didier Chevée.

Outre sa participation bénévole à Terre de liens, Jeanne Glais a apporté sa contribution à la création de l’association la Reinette verte, à l’issue d’études universitaires d’écologie. De cette structure a émergé, en 2009, à Préaux-du-Perche, l’exploitation agricole à responsabilité limitée (EARL) Le verger de la reinette verte qui compte quatre associés et deux salariés dont Jeanne Glais. Cette EARL réhabilite sur une douzaine d’hectares des vergers biologiques comportant des variétés locales et assure progressivement leur renouvellement. La transformation est assurée sur place, de sorte que 80.000 litres de jus bio sont pressés annuellement. Une production insuffisante au regard de la demande croissante de jus de pomme biologique. Une fois de plus, Mil Perche assure une bonne partie de la distribution en complément des Amap locales. Par ailleurs, les adhérents de l’association ont l’opportunité de réaliser en famille (elles sont 500) ou entre amis des jus à partir de leurs propres pommes, qui sont ainsi valorisées. Près de 100.000 bouteilles rejoignent les foyers percherons chaque année.

« L’écoconstruction doit être accessible à tous et ne pas être réservée à une élite sociale ! »

Dans le Perche, la pratique du circuit court ne s’applique pas exclusivement à l’agriculture. En effet, la société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) Eco-Pertica, basée à Nocé, développe au sein du secteur de l’écoconstruction, des filières locales d’écomatériaux à partir de chanvre fermier (chènevotte, laine de chanvre) et de terre crue (brute, criblée ou sous forme de barbotine). Alexandre Cealis, un des six salariés de cette Scic décrit la mise en place de la production locale de chanvre : « Il a fallu repartir de zéro alors que le chanvre était produit chez nous, avant-guerre, afin de réaliser notamment des cordages. Nous sommes partis à la recherche d’agriculteurs susceptibles de redémarrer cette filière. Seul un céréalier nous a répondu favorablement, car il disposait encore du savoir-faire. »

Quant à la terre, elle provient en grande partie de remblais et Eco-Pertica réalise avec ces deux matériaux un enduit terre-chanvre introduit dans une projeteuse adaptée à l’isolation intérieure et extérieure des murs. Cette société coopérative peut intervenir en lien avec des artisans locaux et suggère au client de participer au chantier afin d’en réduire le coût. « Nous essayons de pratiquer des prix solidaires pour les familles les plus fragiles, insiste Alexandre Cealis. L’écoconstruction doit leur être accessible et ne pas être réservée à une élite sociale ! »

Alexandre Cealis, d’Eco-Portica, regrette que « tous les savoir-faire artisanaux liés à l’écoconstruction ont disparu ».

Des activités de sensibilisation à l’éco-vivre viennent s’ajouter aux conseils en construction écologique. Alexandre aime bien organiser des rencontres citoyennes publiques au cours desquelles différents sujets sont abordés : la mobilité, les monnaies locales, les modes de chauffage, les logiciels libres… Eco-Pertica procède également à des travaux de recherche et de développement sur ces écomatériaux afin de les faire reconnaître en vue d’une validation par les compagnies d’assurance. « Dans le cadre de l’économie sociale et solidaire, conclut Alexandre Cealis, le circuit court a toute sa place au sein de l’écoconstruction. Tous les savoirs et les savoir-faire artisanaux, dans ce domaine, ont disparu et j’utilise volontiers le mot « indestrualisation » pour évoquer le caractère destructeur de l’industrie. Il faut aujourd’hui construire en respectant la nature et redynamiser une conception bioclimatique des matériaux utilisés, à l’appui de l’expérience des agriculteurs, des artisans mais aussi des scientifiques. »

À l’heure où le travail dévitalisé, précarisé, subi, aliéné, accompli dans l’urgence sous le contrôle des chronomètres est devenu la norme, de jeunes paysannes et paysans du Perche, la plupart trentenaires, adossé-e-s à de solides structures alternatives, démontrent qu’il est possible de redonner au travail une forme humaine et conjointement de respecter le vivant. Sans doute, réactiver le désir de créer pour mieux se déprendre de la nécessité de produire sans limite.


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Lire aussi : Le dossier Alternatives de Reporterre

Source : Didier Harpagès pour Reporterre

Photos :
. chapô et première photo du texte : Emmanuel et Sarah ont fondé les Jardins de la rue
. Alexandre Cealis, d’Eco-Portica
. Didier Chevée, éleveur de poules. ©Didier Harpagès.


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