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Marche des mutilés : « Le LBD40 est devenu une arme de terreur politique »

Durée de lecture : 7 minutes

3 juin 2019 / Raphaël Goument et NnoMan (Reporterre)

Plus de 2.400 blessés, une femme tuée, 23 éborgnés, 5 amputés : le mouvement des Gilets jaunes a été réprimé avec une terrible violence. Dimanche 2 juin, des centaines de personnes ont manifesté à l’appel du collectif des Mutilés, afin de rendre ces crimes visibles.

  • Paris, reportage

Dimanche 2 juin 2019, ils étaient un petit millier à répondre présent à l’appel du collectif Les Mutilés pour l’exemple, afin de dénoncer les violences policières et réclamer l’interdiction des armes de la police dites « à létalité réduite », grenades de désencerclement, grenades Gli-F4 et LBD40. De Bastille à Nation sous une chaleur étouffante, ce fut une marche dure, émouvante, mais nécessaire pour prendre conscience des dégâts causés par les armes de la police, dans les chairs comme dans les esprits. Ils s’appellent Dylan, Axel, Laurence, Kaïna, Robin, Vanessa, Patrice, Antoine, Gwendal ou David et chacun a perdu un morceau de lui-même. Des mutilations pas toujours visibles mais bien présentes. Chacun se ballade avec une petite pancarte blanche toute simple. Y figure en quelques mots leur calvaire : « J’ai perdu l’odorat », « borgne = vie de merde », etc.

La marche a été marquée par de nombreuses pauses, donnant le temps aux uns et aux autres de prendre le micro, dire leur histoire, raconter leur souffrance et leur colère. À chaque fois, un silence de mort, la solidarité des mutilés, les applaudissements nourris.

Antoine, 26 ans, blessé par une grenade GLI-F4 et amputé de sa main droite à Bordeaux, le 8 décembre.

Patrice a 50 ans et il est originaire de Pau. Il a perdu son œil droit le 8 décembre sur les Champs-Élysées. Un tir de LBD40. « Borgne to be alive » comme il le dit lui-même. « Juste après la blessure, le premier Gilet jaune que je croise, quand je vois son visage, j’ai tout de suite compris. » Transféré à l’hôpital Cochin, son œil ne pourra pas être sauvé. « De la bouillie dedans ». À sa sortie, cinq heures plus tard, il vomit sur le parking. Commence ensuite la reconstruction, la construction de la vie d’après. « J’étais chauffeur routier, ça faisait 28 ans que je faisais ce boulot par passion, c’est fini, c’est mort. J’étais devenu chauffeur de convoi exceptionnel, un aboutissement. Tout ça saccagé par la répression. Le 8 décembre, tout un pan de moi s’est écroulé. » À sa fille de 15 ans, il essaye de ne pas lui transmettre sa colère. « Je ne veux pas lui retourner la tête avec tout ça. Et puis je n’ai pas de colère contre le mec qui a fait ça, il a bêtement fait son travail. Mais Macron et Castaner, il va falloir qu’ils prennent leurs responsabilités ».

Jérôme Rodrigues : « le LBD-40 est devenu une arme de terreur politique, qu’est-ce qu’on attend pour l’interdire ? »

Se rendre visible pour instaurer un rapport de force est essentiel. Une des figures des Gilets jaunes, Jérôme Rodrigues, est présente dans le cortège. Il a lui aussi perdu un œil, le 26 janvier, place de la Bastille à Paris, alors qu’il filmait avec son téléphone. « J’ai un soutien médiatique que les copains n’ont pas forcement, il faut que ça puisse les aider. » L’homme à la barbe est partagé entre sa notoriété et sa douleur personnelle : « Comment expliquer qu’un éborgné, personne n’en parle ? Alors que dans le même temps, un énervé en manif qui fait une connerie, on en parle pendant trois jours à la télé. Comment ça se fait que dans un État de droit, on puisse se faire shooter la gueule quand on descend dans la rue revendiquer quelque chose ? A tous les donneurs de leçons qui ne mettent jamais un pied dehors, je les invite à se faire péter un œil. Ça les fera changer ». Et de conclure : « le LBD40 est devenu une arme de terreur politique, qu’est-ce qu’on attend pour l’interdire ? »

Kaïna : « Les nuits d’angoisse, les insomnies, la souffrance et l’inquiétude des amis, de la famille. Ils ont mis nos vies en pause. »

Au-delà de la médiatisation et du bras de fer engagé avec le gouvernement au sujet des moyens répressifs, l’initiative du collectif Les mutilés pour l’exemple est aussi cruciale pour celles et ceux qui le rejoignent. Pour tous ces blessés, c’est une aide pour briser l’isolement, se tenir moins seul. Ils ont passé le week-end ensemble, à échanger et apprendre les uns des autres. « On peut parler ensemble, pleurer ensemble », résume Kaïna. La jeune femme de 32 ans a fait le déplacement depuis Montpellier. Touchée par un tir de LBD40 en haut du front le 29 décembre 2018, la cicatrice est à peine visible, sous ses cheveux et son foulard, mais le choc est encore présent. « Les nuits d’angoisse, les insomnies, la souffrance et l’inquiétude des amis, de la famille. Ils ont mis nos vies en pause. Ça, les gens ne le voient pas, tout ce combat psychologique, et c’est le plus dur ».

Un soutien d’autant plus important que les victimes se sentent souvent abandonnées par les pouvoirs publics. « On n’a aucune aide, rien. Même le psy n’est pas remboursé », dit Kaïna, amère. Et puis il faut faire face à toutes les démarches administratives, lentes et lourdes : gérer le dossier médical, les examens, le suivi, faire valoir son statut de travailleur handicapé, etc. À ce sujet, Jérôme Rodrigues ne cache pas sa colère : « 20 pages de documents à remplir pour prouver que j’ai perdu mon œil, sérieusement ?! »

Se regrouper permet aussi de faire face à l’institution judiciaire. Une aide d’autant plus précieuse que certains membres du collectif font profiter aux autres de leur expérience. Bien que la majorité des mutilés aient été blessés pendant la crise des gilets jaunes, d’autres ont vu leur vie basculer bien avant. C’est le cas de Christian, 58 ans. Son fils a été touché par un tir de LBD40 le 14 octobre 2010 lors d’un blocage de lycée, durant le mouvement contre la réforme des retraites. Depuis, venir en aide aux autres personnes touchées s’est imposé comme une évidence. « D’un point de vue juridique c’est très important. Si tu es isolé, ils [la justice] font ce qu’ils veulent de toi. Les procédures, ce sont des années et des années de travail et d’attente. » Comme beaucoup d’autres, il a été attentif aux déclarations du procureur Rémy Heitz dans son interview donnée au Parisien, sans guère d’illusions. À propos des huit dossiers qui ont donné lieu à l’ouverture d’une information judiciaire : « C’est n’importe quoi. On aimerait avoir des détails et savoir ce que contiennent ces dossiers : quelles affaires ? qui les défend ? les policiers sont-ils soutenus par leurs syndicats ? C’est du théâtre : les flics font mine de ne pas être contents, mais ils savent très bien comment ça se finit… »

Robin Pagès, assis au centre : « Je ne pourrai plus jamais jouer au foot avec mes enfants. »

Robin Pagès a lui été mutilé par la répression bien avant le mouvement des Gilets jaunes. Le paysagiste de 29 ans participait à une manifestation contre un projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, dans l’est de la France. C’était le 15 aout 2017, son pied a été déchiqueté par une grenade Gli-F4, engin explosif des forces de l’ordre qui contient 25 grammes de TNT. « Je suis parti en manif un mardi, je ne suis jamais rentré », explique-t-il, assis dans son fauteuil roulant. « J’ai deux enfants en bas âge, je ne pourrai plus jamais jouer au foot avec eux, je ne peux plus les prendre sur mes épaules. Mon fils porte les courses, il a 5 ans. Il n’y a pas une seule seconde où je n’ai pas mal. Je prends de la morphine le soir avant de dormir, mais je fais des nuits blanches quand même. Ce que je raconte, ce n’est pas mon histoire, c’est celle de tous les mutilés ».

Martin, 50 ans, blessé par un tir le LBD40 au visage le 12 janvier, à Nîmes : « J’avais commencé un travail de correcteur-traducteur, pour l’instant je ne peux rien faire. J’ai des vertiges, des angoisses, des pertes de mémoire, je suis obligé de prendre des traitements lourds, je n’ai pas le choix. »

Du côté du pouvoir, le déni continue. Laurent Nunez, secrétaire d’État à l’Intérieur, a déclaré : « Nous n’avons pas de regret sur la façon dont nous avons mené l’ordre public et la sécurité publique. (...) Ce n’est pas parce qu’une main a été arrachée, parce qu’un œil a été éborgné, que la violence est illégale. »

Axel, 25 ans, blessé par un tir de LBD à la tête à Montpellier : « J’ai eu des vertiges pendant des mois, j’ai perdu l’odorat, ça a été une choc psychologique énorme. Ma femme était avec moi, elle a eu une vision d’horreur. Il faut qu’on fasse interdire ces armes de guerre. »
Dylan, 18 ans, blessé par une grenade à Montpellier, le 27 avril : « J’ai été touché à l’œil droit. Il n’y avait pas de menace, rien... Je vais encore en manif tous les samedis. Le 8 juin, il y a une manif régionale à Montpellier, faut que tout le monde vienne, on a pas le choix, faut rien lâcher. »
Celia, 31 ans : « Mon homme a été éborgné le 8 décembre à Bordeaux. J’ai cru le voir mourir dans mes bras. Et aujourd’hui, on a le silence de mort du gouvernement, le silence de la police. Ce n’est pas normal. Il faut que la population se réveille. »

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Source : Raphaël Goument pour Reporterre

Photos : ©Nnoman/Reporterre

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