La Génération Z se révolte pour le climat de Rabat à Katmandou
Un étudiant brandit un drapeau arborant le logo du manga japonais One Piece, symbole adopté par les mouvements de protestation de la Gen Z à travers le monde, lors d'affrontements avec les forces de sécurité, à Tananarive, le 9 octobre 2025. - © Luis Tato / AFP
Un étudiant brandit un drapeau arborant le logo du manga japonais One Piece, symbole adopté par les mouvements de protestation de la Gen Z à travers le monde, lors d'affrontements avec les forces de sécurité, à Tananarive, le 9 octobre 2025. - © Luis Tato / AFP
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De Manille à Rabat, en passant par Tananarive, la jeunesse manifeste depuis plusieurs mois pour réclamer la fin de la corruption. Dans leurs luttes, justices sociales et climatiques ne font plus qu’un.
Depuis plusieurs mois, Crissa Tolentino est traversée par un sentiment de trahison dont elle n’arrive pas à se défaire. « Je suis en colère et épuisée de devoir pagayer tous les jours dans les rues pour me rendre au travail », souffle-t-elle à Reporterre à l’autre bout du fil.
Depuis septembre dernier, cette habitante d’Apalit, aux Philippines, ne cesse de documenter son quotidien à coups de vidéos TikTok et n’hésite pas à dénoncer « la corruption qui bloque toute perspective d’avenir » dans son pays « tandis que le changement climatique atteint d’abord les plus pauvres ». Comme d’autres, la jeune trentenaire a dû intégrer les inondations torrentielles récurrentes dans son quotidien.
Face à une dernière mousson exceptionnellement violente, le phénomène est récemment monté d’un cran, transformant les rues en rivières et provoquant des épidémies de leptospirose, une maladie qui atteint le foie et se propage via les excréments de rats. « Ici, les enfants apprennent à traverser la rue en montant sur des barques avant même de savoir marcher », dit-elle encore.
Le gouvernement philippin a pourtant bien passé des contrats avec de grands groupes du BTP pour créer des digues, des ponts et renforcer des routes, mais dans les rues de Manille ou d’Apalit, personne n’a encore vu le moindre début de travaux.
Comme Crissa Tolentino, ils sont nombreux depuis quelques semaines à dénoncer sur les réseaux sociaux les pots-de-vin qui gangrènent le pays pendant que les habitants souffrent de leurs conditions de vie. Le 21 septembre, une grande manifestation contre la corruption rassemblait des milliers de personnes à Manille, la capitale du pays.
Les réseaux sociaux dans la ligne de mire
À Lima, Rabat, Tananarive, ou Katmandou, cela fait près de deux mois que des jeunes expriment leur colère. Leurs revendications sont aussi variées que le sont leurs spécificités nationales, mais tous prennent à bras le corps la lutte contre les inégalités, la corruption et la destruction de l’environnement. Ils exigent une transformation en profondeur de la société. Un monde où les justices sociales et climatiques ne feraient plus qu’une.
Regroupés sous l’appellation « Gen Z » en raison de leur tranche d’âge, ils utilisent tous les outils en ligne disponibles pour dénoncer leurs conditions de vie, documenter la répression qu’ils subissent, et s’organiser.
En 2011, de la Tunisie au Bahreïn, des millions de personnes se révoltaient contre le pouvoir en place et pour réclamer le droit de pouvoir élire leur gouvernement et faisaient de Facebook leur instrument. Quatorze ans plus tard, cette « Gen Z » utilise, le plus souvent sous couvert d’anonymat, principalement TikTok, Snapchat, Instagram et la plateforme Discord — un réseau social crypté et donc plus difficile à déchiffrer pour les gouvernements en place.
« Ces différents pays se composent d’une population souvent très jeune, largement touchée par des situations économiques précaires diverses, souligne Laurent Lardeux, sociologue chargé de recherche à l’Institut de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep). Nombre d’entre eux n’arrivent pas à poursuivre des études supérieures faute de place, ou à trouver du travail. Les systèmes étatiques répressifs qui régissent leur pays regardent ces mobilisations d’un très mauvais œil. »
À tel point qu’au Népal, le régime a tenté d’étouffer la contestation en interdisant vingt-six réseaux sociaux, avant d’être renversé en à peine deux jours, non sans heurts : selon les données collectées par Amnesty International, 73 personnes ont été tuées entre le 8 et le 9 septembre.
Les fonds publics alloués à la lutte contre les inondations détournés
Aux Philippines, la colère a commencé lorsque les médias ont révélé que les députés s’étaient octroyé une « indemnité de logement » d’un montant équivalent à dix fois le salaire minimum. Dans ce pays classé 114 sur 180 par l’ONG Transparency International en termes de corruption, la mobilisation s’est rapidement étendue pour réclamer des moyens pour les hôpitaux, des infrastructures pour contrer les inondations, mais aussi la fin de la nourriture avariée pour les plus pauvres. Des programmes d’aides existent, mais les fonds subissent de lourds détournements.
La colère des Philippins se cristallise aussi sur les « bébés nepo », soit les enfants de riches politiciens ou d’entrepreneurs qui exhibent leurs vêtements de grands couturiers ou leur dernière voiture de luxe sur les réseaux sociaux.
Face à la pression, début septembre, le ministre de la Planification économique a fini par reconnaître que 70 % des fonds publics alloués à la lutte contre les inondations avaient été détournés, rapporte Bloomberg. Le président du Sénat a été limogé après des révélations prouvant qu’un entrepreneur ayant rapporté un appel d’offres avait fait un don à sa campagne en 2022, d’après la BBC.
« Appeler à une solidarité transnationale »
Des Philippines à Madagascar en passant par le Népal et même la France, un symbole revient souvent sur les drapeaux des manifestants et les photos de profil sur les réseaux sociaux : celui du pirate. Sur fond noir, on y voit une tête de mort coiffée d’un chapeau jaune cerclé de rouge — un symbole de liberté tiré du manga One Piece.
« Ces mouvements passent par des structures parallèles pour s’organiser, dans lesquelles les jeunes avancent le plus souvent sous couvert d’anonymat, analyse Laurent Lardeux. En sous-texte, il s’agit de se faire justice et cette figure du pirate est un symbole de ralliement qui montre qu’il existe des moyens d’action pour unir leur cause et appeler à une solidarité transnationale. »
L’image figure d’ailleurs sur le site internet de « Gen Z Madagascar ». Dans ce pays où les deux tiers de la population ont moins de 25 ans, « égalité, solidarité, rejet de la corruption, respect de la nature et durabilité » sont les mots d’ordre du mouvement.
« Nous sommes la génération Z de Madagascar, née dans un monde en perpétuelle mutation et confrontée à des défis d’envergure nationale et planétaire. Nous avons grandi dans un pays marqué par l’extrême pauvreté, une réalité persistante à laquelle les générations précédentes n’ont pas su apporter de solution équitables et durables », clame la Gen Z sur son site internet.
Protéger l’« héritage commun de l’humanité »
La protection de « l’environnement » des « forêts », des « mers », et de la « biodiversité », cet « héritage commun de l’humanité » qui fait aussi office de « promesse de l’avenir », figure également parmi leurs revendications.
À Madagascar, tout a commencé lorsque des conseillers municipaux ont élevé la voix pour dénoncer les coupures d’eau et d’électricité qui rythment difficilement leur quotidien. Sur les réseaux sociaux puis dans les rues, dès le 25 septembre, des jeunes leur ont emboîté le pas, avant de dénoncer la corruption et les dérives autoritaires du régime.
« Dès son retour au pouvoir en 2018, le chef de l’État Andry Rajoelina avait promis de mettre un terme aux coupures d’électricité, et sept ans après, la situation s’est empirée. Les jeunes vivent aujourd’hui moins bien que leurs parents », précise le sociologue Zo Andriamanjato.
Trois semaines après le début des mobilisations, le 14 octobre, l’Assemblée nationale votait la destitution du président Andry Rajoelina. Sous le regard attentif de la Gen Z, le colonel Michaël Randrianirina était investi quelques jours plus tard. Un régime de transition se met en place, avant l’organisation de nouvelles élections d’ici deux ans.
« Aucun changement ne se fait en une nuit »
Parmi les points communs à ces mouvements de jeunesse figure une certaine distance avec les partis politiques traditionnels. « Nous n’avons aucune confiance dans les partis, c’est pourquoi nous rejetons toutes leurs approches et tentatives de récupération », insiste Sofia, une pointe de colère dans la voix. « Je ne serais pas aussi énervée si je ne voyais pas que mon pays, le Maroc, peut payer la construction d’un stade pour la Coupe du monde de foot, mais ne peut pas mettre de l’argent pour des choses qui comptent. »
Étudiante en médecine à Rabat, elle a rejoint « Gen Z 212 » — 212, en référence à l’indicatif téléphonique du Maroc — dès le début de sa création. Au Maroc, l’organisation de la mobilisation se fait essentiellement à travers la plateforme Discord qui compte plus de 200 000 membres, et via laquelle Reporterre a pu appeler Sofia. À 22 ans, à travers ses stages à l’hôpital, elle constate chaque jour la « réalité tragique de la corruption » et ne supporte plus de voir « des jeunes mourir faute d’avoir l’argent nécessaire pour être soignés ». Elle mentionne aussi l’impossible accès à l’eau potable sur tout le territoire.
Au Maroc, les mobilisations, la plupart du temps pacifiques, ont été réprimées de façon ultraviolente. Début octobre, trois personnes ont été tuées par des gendarmes à Lqliaâ, près d’Agadir. À tel point que peu osent encore protester publiquement. « Au total, 289 personnes ont été emprisonnées, dont 240 ont été définitivement condamnées à des peines de prison allant de 2 à 10 ans », indique Sofia, qui appelle à l’aide les organisations internationales.
Elle ne semble pas pour autant prête à baisser les bras. « Aucun changement ne se fait en une nuit, nous voulons un meilleur futur, et nous n’arrêterons pas tant que nous l’aurons pas. » Il y a encore deux jours, l’étudiante participait à une manifestation dans sa ville.