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Marx était écolo. Enfin, un peu

5 juin 2018 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

À Karl Marx colle l’image d’un chantre de l’industrialisation et du productivisme. Pourtant, dans « Karl Marx penseur de l’écologie », Henri Pena-Ruiz montre que Marx et son compère Engels avaient conscience des dégâts portés par le productivisme à la nature.

Karl Marx écolo ? Régulièrement des auteurs s’efforcent avec plus ou moins de bonheur de faire de l’auteur du Capital un penseur de l’écologie. Rude tâche ! L’image qui colle à la peau de Marx est celle d’un chantre de l’industrialisation et du productivisme pour qui la nature est une source illimitée et quasi gratuite de richesses au service de l’homme et de son émancipation. Il n’y a qu’à se servir. Les mines de charbon et de fer, les terres agricoles et les mers, tout est à disposition.

Dans un livre publié il y a quelques années (Marx écologiste, Éd. Amsterdam, 2011), le sociologue marxiste états-unien John Bellamy Foster avait commencé avec brio à rectifier le tir en montrant, textes à l’appui, que Marx était conscient des dégâts nés de la rupture entre l’homme et la nature avec la révolution industrielle.

Henri Pena-Ruiz s’inscrit dans ce courant de pensée écosocialiste. Spécialiste de Karl Marx, sur lequel il a déjà publié trois ouvrages, l’auteur entend cette fois démontrer que l’œuvre commune de Marx et celle de son ami, disciple, mécène, Friedrich Engels, « héberge une conscience écologique authentique, voire une théorie écologiste accomplie ».

L’auteur évacue d’emblée l’objection de l’expérience socialiste. De l’ex-Union soviétique à la Chine de Mao, tous les pays qui se réclamaient du marxisme ont échoué piteusement mais, avance Henri Pena-Ruiz, ils ont instrumentalisé Marx et Engels plus qu’ils ne l’ont écouté : « La construction supposée du socialisme à l’époque de Staline et dans son sillage a ignoré leurs idées, tant sur le plan politique que sur le plan écologique et social. Elle fut conduite avec aussi peu d’égards pour l’environnement naturel que pour l’humanité des travailleurs ». Et l’auteur d’enfoncer le clou : « L’État-Parti mit davantage en œuvre un capitalisme d’État qu’un véritable socialisme. »

« Épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse :
la terre et le travail » 

L’autre objection à laquelle répond Henri Pena-Ruiz est plus fondamentale. Elle dénie à Marx et à Engels l’appellation de penseurs précurseurs de l’écologie au motif qu’ils se sont faits les avocats du productivisme le plus échevelé. Certes, reconnait l’auteur, le mot écologie ne figure pas dans les écrits des deux philosophes mais les rapports entre l’homme et la nature, leur importance cruciale, parsèment leur œuvre et leur correspondance. Si cette préoccupation est occultée encore aujourd’hui, ajoute-t-il, c’est qu’elle est recouverte par la thématique sociale comme une couche géologique épaisse en recouvre une autre. Il suffit de gratter un peu et la réalité s’impose : Marx et Engels étaient des penseurs écologistes avant l’heure.

À l’appui de son argumentaire, Henri Pena-Ruiz exhibe de fortes phrases de Marx comme celle, datée de 1844, où il rappelle que « l’homme est une partie de la nature ». Dans Le manifeste communiste, l’homme à la barbe blanche précise sa pensée et écrit : « Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses ressources durables de fertilité. Plus un pays […] se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique […] qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travail. »

Sur le même registre, c’est Engels qui a les mots les plus définitifs. Ainsi lorsqu’il écrit dans Dialectique de la nature : « Nous ne devons pas nous vanter trop de nos victoires humaines sur la nature. Pour chacune de ces victoires, la nature se venge sur nous. » Ou ceci : « Les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu’un qui est en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons […], que nous sommes en son sein. »

Est-ce que ces phrases permettent de faire de Marx (et dans la foulée d’Engels) des penseurs de l’écologie ? C’est sans doute aller un peu vite en besogne et oublier que Marx, imprégné comme il l’était des idées scientistes du XIXe siècle, partageait une vision prométhéenne de l’Homme. Il n’a pas saisi l’influence des techniques sur l’orientation des sociétés. Il croyait à leur neutralité. Pour lui, la propriété des moyens de production était la mère de tout. Et la société communiste dont il a rêvé ne pouvait être qu’« une terre où ruissellent le lait et le miel ». À cette réserve près, appeler à redécouvrir Marx comme le fait l’auteur de l’essai, montrer que sa pensée n’était pas bêtement productiviste est une entreprise louable.


  • Karl Marx penseur de l’écologie, de Henri Pena-Ruiz, éditions Seuil, mai 2018, 287 p., 20 €.



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Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Dessin : © Étienne Gendrin/Reporterre

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