Mathilde Panot : « Ce budget va être d’une cruauté absolue pour les gens »
Mathilde Panot à l'Assemblée nationale, le 26 janvier 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
Mathilde Panot à l'Assemblée nationale, le 26 janvier 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Alors que le Premier ministre a activé le 49.3 pour faire adopter le budget, la présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale revient sur les reculs de ce texte et sur la nécessité de réelles mesures écologiques et sociales.
Après trois mois de blocage et de débats, les députés n’auront finalement pas voix au chapitre : le Premier ministre Sébastien Lecornu est revenu sur sa promesse de ne pas utiliser l’article 49.3 de la Constitution [1] et a engagé la responsabilité de son gouvernement vendredi 23 janvier pour faire adopter les parties recettes et dépenses du budget.
En réponse, le groupe La France insoumise (LFI), avec les communistes et les écologistes, a déposé une première motion de censure qui a échoué à 19 voix près. Une deuxième doit être examinée mardi. Pour la présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot, cette séquence budgétaire est révélatrice de l’impasse politique dans laquelle se trouve le pays.
Reporterre — Que raconte la manière dont est adopté ce budget de notre vie politique ?
Mathilde Panot — On assiste à une interminable fin de règne. C’est le trentième 49.3 utilisé depuis 2022 par la macronie. Une macronie battue trois fois dans les urnes, qui a vu défiler cinq Premiers ministres et qui continue coûte que coûte une même politique dont plus personne ne veut dans le pays. On va de passage en force en passage en force avec, à chaque fois, un impact sur la vie du peuple : les budgets, la retraite… Il semble impossible de continuer ainsi pendant encore quinze mois.
En réponse à l’usage répété de l’article 49.3, votre parti, LFI, dépose des motions de censure… que le Parti socialiste a décidé de ne pas voter. Quel regard portez-vous sur cette décision ?
Ce que fait le Parti socialiste actuellement, c’est permettre à Emmanuel Macron de continuer une politique détestée par tous. Pour ça, il va de renoncement en renoncement. Rappelez-vous, en 2024, c’était : « S’il n’y a pas un gouvernement NFP, nous censurons le gouvernement ». Puis, « s’il n’y a pas d’abrogation de la réforme des retraites, nous censurons ». Puis, « s’il n’y a pas de taxe Zucman ou de taxe Gafam dans le budget… » Rien de tout ça n’a été obtenu et le Parti socialiste n’a pas censuré. Cette série de renoncements montre en réalité un changement d’alliance du Parti socialiste. Si on vote le budget, c’est qu’on est dans la majorité.
De leur côté, les socialistes estiment avoir obtenu des « inflexions substantielles », n’y a-t-il pas quelques victoires ?
Avec ses 35 milliards d’euros de coupes, ce budget va être d’une cruauté absolue pour les gens. À quel degré d’inhumanité en est-on arrivé pour enlever la prime de Noël à 1,2 million de personnes, à des gens qui touchent le RSA ? À quel degré d’inhumanité on en est arrivé quand on décide de multiplier par 4 la taxe pour les personnes qui demandent un titre de séjour ? Quand on décide de taxer les malades du cancer ? Ce budget, il ne va pas chercher l’argent là où il est : nous n’avons pas la taxe Zucman sur les ultrariches, qui n’était pourtant pas révolutionnaire. Il ne va pas non plus chercher du côté des multinationales à qui on donne 211 milliards d’aides publiques chaque année.
« L’urgence, c’est de savoir comment faire face à la menace du dérèglement climatique »
Ce budget va entraîner une baisse de la consommation populaire et de l’activité des petites entreprises, frapper de plein fouet les collectivités, les services publics, l’écologie. On enlève encore de l’argent pour l’Éducation nationale (4 000 enseignants et 3 000 surveillants en moins), au Fonds vert destiné aux collectivités, pourtant crucial pour faire face au dérèglement climatique, dont d’ailleurs plus personne ne parle. L’urgence n’est pas de relancer je ne sais quelle course à l’armement, l’urgence, c’est de savoir comment faire face à la menace existentielle qui est celle du dérèglement climatique, comment l’atténuer le plus possible et essayer de s’y adapter.
Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de bloquer le pays et d’empêcher d’avancer sur des mesures clés comme la rénovation énergétique suspendue à l’adoption du budget ?
Nous avons un budget, ça s’appelle la loi spéciale qui reconduit le budget de l’année précédente à l’identique. Alors pourquoi, à budget équivalent, n’y aurait-il pas MaPrimeRénov ? Si ce n’est parce que le gouvernement a décidé de suspendre ce dispositif qui va d’ailleurs perdre 700 millions d’euros avec l’adoption du nouveau budget.
Cela fait deux ans que la loi spéciale est utilisée pour faire un chantage sur les parlementaires, pour essayer de créer une panique. L’année dernière c’était encore plus grossier : Élisabeth Borne nous expliquait que les cartes vitales n’allaient plus fonctionner à partir du 1ᵉʳ janvier. Pour débloquer le pays, je ne connais qu’une réponse, c’est le retour aux urnes. S’il y avait aujourd’hui une dissolution de l’Assemblée nationale, nous serions prêts.
En cas d’élections anticipées, la gauche parviendra-t-elle encore à s’unir ?
Je comprends le souhait d’une union de la gauche pour se donner toutes les chances de tourner la page de la Macronie et de vaincre l’extrême droite. Mais nous ne pouvons pas continuer à faire alliance avec des gens qui, pour se faire élire, disent qu’ils sont d’accord avec nous, qui s’engagent sur un programme, pour ensuite trahir ce programme.
Avec des forces politiques qui ne respectent pas leur parole, vous ne pouvez pas faire revenir massivement les gens aux urnes. Ce que fait le Parti socialiste en ce moment diminue la possibilité pour la France de résister à l’extrême droite et de la vaincre. Nos adversaires, ce sont la Macronie et l’extrême droite, ce sont eux qu’il faut battre. Après, il y a ceux qui les aident. Aujourd’hui, le Parti socialiste a décidé d’être le bagage accompagné de la Macronie.
Dans ce climat de divisions, l’élan du Nouveau Front populaire semble avoir vécu…
En juin 2024, ce sont les quartiers populaires, la jeunesse de ce pays, les militants politiques, syndicaux, associatifs qui ont sauvé la République de l’extrême droite. Ils l’ont fait en retournant massivement voter, ce que l’on n’avait pas vu depuis des décennies. Ce mouvement populaire qui va jusqu’aux urnes, il est encore possible avec ceux qui ont respecté leur parole, y compris avec des militants socialistes. On le voit avec des alliances locales pour les municipales, mais pas avec l’appareil socialiste.
Les alliances pour les municipales ne sont pas la règle partout. À Lyon, les écologistes sont donnés perdants face à Jean-Michel Aulas, le candidat soutenu par la droite et les macronistes. Pourtant, LFI a investi la députée Anaïs Belouassa-Cherifi plutôt que de privilégier l’alliance au premier tour. Comment l’expliquez-vous ?
À Lyon, il y a des choses que nous n’approuvons pas dans la gestion de la ville par les écologistes, alors, comme dans toute démocratie, nous proposons une alternative, c’est à ça que sert un premier tour. Ensuite, au second tour, nous l’avons dit, à chaque fois que nous arrivons en tête, nous proposerons au reste de la gauche de faire alliance. Quant aux autres, c’est à eux de répondre à cette question.
Dans le contexte actuel, à quinze mois de l’élection présidentielle, alors que l’extrême droite semble en bonne posture, est-il raisonnable de revenir aux urnes ?
Emmanuel Macron et son camp politique ont une responsabilité historique dans la montée de l’extrême droite dans ce pays. En 2017, il y avait huit députés d’extrême droite à l’Assemblée nationale. En 2022, 89 députés d’extrême droite, ce qui était déjà un record. En 2024, 143 députés d’extrême droite. Ce qui se dégage est très clair : il faut en finir avec la Macronie pour pouvoir battre l’extrême droite.
La gauche en est-elle capable ?
Je ne crois pas à la fascisation du pays dans son ensemble. Je pense qu’il y a une fascisation des élites médiatiques et politiques qui est insupportable, mais que l’immense majorité du peuple a envie de vivre ensemble. Les revendications présentes dans les cahiers de doléances des Gilets jaunes, c’était de pouvoir éduquer leurs enfants correctement, de pouvoir vivre dignement, d’avoir du pouvoir d’achat, de pouvoir se nourrir sainement.
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Cet été, lors de la pétition contre la loi Duplomb, il s’est passé quelque chose d’important : reconnaître que le cancer, le diabète et la maladie de Parkinson sont des maladies politiques et non pas individuelles, c’était une victoire idéologique. Alors certes, Bernard Arnault a une fortune équivalente à 9 millions de personnes au Smic mais le jour du vote, quand une voix vaut une voix, on est capables de les submerger dans les urnes.
Sauf si, écœurés, les électeurs refusent d’y retourner…
Ma plus grande crainte sur le dégoût en politique n’est pas tant liée aux trahisons du Parti socialiste qu’à un président de la République qui refuse de reconnaître le résultat des urnes. Quand vous vous arrachez de l’abstention pour aller voter et que votre vote n’est finalement pas respecté, il y a, de fait, de quoi être écœuré. Seulement voilà : les gens ont bien compris qu’on ne pourra pas leur voler les résultats ni des municipales ni des présidentielles.
À la fin, ça se terminera entre eux et nous, le bloc populaire et le bloc d’extrême droite. Cette confrontation a d’ores et déjà commencé et il va falloir que l’on gagne. Sans quoi ce qui l’emporterait, c’est une menace existentielle pour les personnes des quartiers populaires, les femmes, les personnes LGBT… des millions de gens dans ce pays.
Le sociologue Manuel Cervera-Marzal a publié un article intitulé « Pourquoi Mélenchon va gagner en 2027 ». Ce dernier avait pourtant été clair sur le fait qu’il ne se représenterait pas. C’est à nouveau une option ?
Jean-Luc Mélenchon est le seul homme politique qui a fait émerger, en une génération, autant de cadres politiques en aussi peu de temps. Au sein de La France insoumise, on a un problème de riches avec plusieurs personnes qui pourraient être candidates à l’élection présidentielle. Jean-Luc Mélenchon les cite souvent : Manuel Bompard, Clémence Guetté, Éric Coquerel, moi-même… On fera donc notre choix le moment venu.
Je n’ai aucun problème à dire que je trouve que Jean-Luc Mélenchon serait un excellent candidat. C’est quelqu’un qui a l’expérience et même la force de caractère qui joue pour lui.
En matière d’écologie, faites-vous le constat d’un « backlash » ?
La prochaine loi d’urgence agricole s’annonce comme une catastrophe. Elle va autoriser toutes les mégabassines de ce pays. Or c’est un non-sens absolu d’aller pomper de l’eau dans les nappes phréatiques pour aller arroser du maïs qui est exporté à l’étranger. Il y a aussi la loi pour la simplification de la vie économique, qui vise à détruire toutes les normes et procédures environnementales dans ce pays.
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À l’Assemblée, il y a une majorité, entre les macronistes, la droite et l’extrême droite, unie pour détruire le droit environnemental et accélérer les projets destructeurs pour les écosystèmes. Dans le même temps, on assiste à une répression terrible de tous les mouvements écologistes, donc oui, au niveau politique, on peut parler d’un backlash anti-écologie.
Quelle écologie défendez-vous ?
Une écologie populaire. Nous croyons au fait que l’on puisse construire un monde dans lequel on peut toutes et tous vivre dignement et qui respecte les limites des écosystèmes. Si votre écologie n’est pas populaire, si vous demandez toujours aux mêmes de payer, vous n’arriverez pas à faire la bifurcation écologique. C’est pourquoi on s’est opposé très fermement aux zones à faibles émissions. Ce qui est une position différente de celle des écologistes. On considère que cette politique, excluante pour les classes populaires, est moins efficace, même en termes de qualité de l’air, que de faire des transports publics gratuits.
Augmenter le Smic, c’est une mesure écologique, car elle permettrait aux classes populaires d’acheter des produits sains, locaux, d’éviter l’obsolescence programmée ou la fast-fashion. Un Français sur trois se prive régulièrement de repas pour pouvoir nourrir ses enfants. La bifurcation écologique doit être l’occasion de mieux vivre pour les gens.