Menaces, plaintes... Les enfants réduits au silence jusque dans les cours de récréation
Des écoliers jouent dans la cour de récréation du groupe scolaire Marie de Gournay à Toulouse, le 1er septembre. - © Adrien Nowak / Hans Lucas via AFP
Des écoliers jouent dans la cour de récréation du groupe scolaire Marie de Gournay à Toulouse, le 1er septembre. - © Adrien Nowak / Hans Lucas via AFP
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Des riverains de plus en plus intolérants au voisinage de cours de récréation et aires de jeux ? Le résultat de la gentrification des centres-villes mais aussi d’une société encore nettement en retard sur les droits des enfants.
Les enfants étaient en pleine récréation mardi 23 septembre quand un homme a fait irruption dans la cour de La Cabane Fleurie, l’école primaire du Grand-Celland (Manche), et pointé une arme de type airsoft sur un écolier.
Locataire d’un logement communal jouxtant l’établissement de ce petit village de 595 habitants niché dans le bocage, il « [reprochait]aux enfants le bruit qu’ils peuvent faire au sein de la cour », a expliqué le procureur de la République de Coutances. L’individu a été condamné à six mois de prison avec sursis et à une interdiction de paraître dans la commune pendant trois ans. Mais cet épisode de violence a marqué les habitants du village et interroge sur l’intolérance grandissante de notre société aux cris, rires et jeux des plus jeunes dans l’espace public.
Car s’il est de loin le plus spectaculaire, cet incident n’est pas isolé. À Champfleur, petite commune sarthoise, l’installation d’une aire de jeux en 2018 est rapidement devenue source de tensions. Suite à des appels répétés aux gendarmes, à une pétition et à une plainte au tribunal administratif fin 2018, le conseil municipal a dû voter le déménagement des structures pour enfants à l’écart des habitations.
Des crèches victimes de conflits de voisinage
En septembre 2024, le tribunal administratif de Bordeaux a rejeté la demande d’indemnisation de riverains dérangés par l’aire de jeux du parc municipal Ausone. En décembre, à la suite de la plainte d’un couple de personnes âgées contre l’école élémentaire de la Tour d’Auvergne à Paris, la Ville a été condamnée à verser des indemnités en dédommagement des nuisances et à effectuer, sous six mois, des travaux de rehaussement du mur mitoyen pour limiter le bruit.
En juillet 2025, le maire de Saint-Sixte, village du Lot-et-Garonne, a refusé d’installer devant l’aire de jeux un panneau demandant aux enfants de faire moins de bruit quand ils jouent. « J’avoue que je suis resté pantois », a-t-il confié à La Dépêche.
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« De nombreuses crèches, privées comme publiques, sont victimes de conflits de voisinage, les habitants à proximité des crèches considérant que les enfants font trop de bruit », a alerté de son côté la Fédération française des entreprises de crèches (FFEC).
Le web regorge de guides juridiques à destination des propriétaires pour obtenir gain de cause dans ces litiges.
Une école contrainte de fermer sa cour de récré
Mais l’affaire qui a réellement suscité une prise de conscience est celle de l’école privée Montessori Les Rayons de Soleil à Maisons-Laffitte, dans les Yvelines. Cinq riverains incommodés par le bruit de la grande cour de récréation avaient saisi la justice en 2023. « Le bruit perturbe gravement la possibilité, pour certains, d’exercer leur activité en télétravail » et « prive d’autres de la jouissance paisible de leur retraite après une vie entière de labeur », avait justifié leur avocat.
Le tribunal judiciaire de Versailles leur a donné raison le 15 mai 2025 et ordonné la fermeture de la cour, en vertu d’un cahier des charges de la mairie de 1834 précisant que « toute activité qui s’installe dans le parc ne saurait nuire à son voisinage par le bruit et l’odeur ». Ceci, au détriment évident des écoliers.
« Nous faisons des temps de récrés décalés dans notre petite cour extérieure de 100 mètres carrés. (…) On ne peut pas mettre plus de 25 enfants, relativement entassés », a déploré Tristan Micol, président du groupe Cube éducation qui gère l’établissement.
Cette histoire, très médiatisée, a suscité une vague d’indignation. « La cour ne fait franchement pas plus de bruit que la rue », a jugé le maire de la commune, Jacques Myard.
« La gentrification finit par écarter les populations bruyantes »
« Paradoxalement, les enfants font peut-être moins de bruit qu’avant à cause des smartphones. Les études comparatives montreraient sans doute que le bruit a diminué, mais que l’intolérance a augmenté, comme le révèle le déplacement d’infrastructures existantes », analyse Daniel Stoecklin, professeur de sociologie à l’université de Genève et membre du Centre interfacultaire en droits de l’enfant.
Cela peut s’expliquer, selon lui, par la densification des villes, la semi-privatisation de l’espace public et la « prédominance des logiques économiques et entrepreneuriales sur les logiques ludiques ». Mais aussi à l’embourgeoisement des centres-villes : « Le bruit est moins toléré dans les couches favorisées. La gentrification accentue donc cette intolérance et finit par écarter les populations bruyantes. »
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Plus globalement, ce rejet de « nuisances sonores » enfantines révèle l’adultisme — une forme de discrimination qui consiste à considérer les enfants comme inférieurs et à leur imposer l’autorité, les normes ou les décisions des adultes sans reconnaître leurs besoins, capacités et légitimité — « à l’œuvre dans notre société », estime Claire Bourdille, fondatrice du collectif Enfantiste.
Un constat que partage Lolita Rivé, professeure des écoles et autrice du podcast « Qui c’est qui commande ? » dans lequel elle interroge la place des enfants dans la société. « L’impression que les enfants prennent trop de place, font trop de bruit et ne respectent rien, est, en réalité, un backlash : dès que les minorités ou les enfants acquièrent un peu de droits, il y a un retour de bâton qui valorise l’autorité ancienne, comme “la fessée, ce n’était pas si mal” [1]. Pour le bruit, c’est la même logique. »
Un cadre juridique peu clair
Actuellement, le droit n’offre qu’une protection modérée aux cours d’école et aires de jeux. Le cadre général, celui de la Convention internationale des droits de l’enfant, est peu clair. « L’article 13 consacre le droit d’expression des enfants, avec des restrictions liées à l’ordre public. L’article 31 consacre le droit aux activités récréatives et ludiques, mais sans préciser les espaces ou le niveau sonore », indique Daniel Stoecklin.
Au niveau national, si les bruits des récréations sont généralement considérés comme inhérents au fonctionnement normal d’une école, il existe des seuils de tolérance. S’ils sont dépassés, la responsabilité de la collectivité, généralement la commune, peut être engagée. Le maire dispose alors de moyens pour encadrer le bruit, comme limiter les sorties extérieures. Ainsi, à Lardy (Essonne), au début des années 2000, le maire de la commune avait dû réduire la durée et de la fréquence des récréations.
« La France accuse un retard considérable en matière de droits des enfants »
La classe politique, pourtant si prompte à défendre les sons et odeurs des campagnes en adoptant une « loi coq Maurice » en 2021, ne s’est pas emparée de la question.
En mars 2023, lors de l’examen de la proposition de loi visant à adapter la responsabilité civile aux enjeux actuels, 65 sénateurs proposaient par amendements d’inscrire dans le Code civil que « les effets sonores causés par les enfants dans les services aux familles, les aires de jeux pour enfants et les installations similaires ne sont pas des troubles anormaux de voisinage ». Las, la commission mixte paritaire a limité cette disposition aux activités existant avant l’arrivée des voisins, supprimant l’exonération générale.
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Il reste beaucoup à faire pour rétablir une cohabitation harmonieuse. « L’affaire du Grand-Celland illustre une atomisation sociale et un affaiblissement du lien social, estime Daniel Stoecklin. Il est nécessaire de sanctionner les actes dangereux, mais aussi de reconstruire ce lien par une participation réelle […] et une consultation accrue des habitants, y compris des enfants, dans les projets d’urbanisme. » L’urgence est réelle : selon Claire Bourdille, « la France accuse un retard considérable, d’au moins cinquante ans comparé à la Suède, en matière de droits des enfants ».