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Alternatives

Grâce aux « bambineries » militantes, les enfants peuvent rejoindre les luttes

Comment concilier engagement politique et parentalité ? De plus en plus de festivals proposent, entre autres, des garderies autogérées, comme ici aux Résitantes.

Des ados qui tiennent une buvette, des enfants qui partent en manif contre l’adultisme... Dans certains événements militants, comme au festival Les Résistantes, les plus petits – et leurs parents – sont inclus dans la lutte.

Saint-Hilaire-de-Briouze (Orne), reportage

« Oh non, pas déjà... » Entre ses boucles noires, Melyah affiche une mine contrariée. Du haut de ses 7 ans, la fillette aperçoit la silhouette de son père en approche. « On vient juste de démarrer un atelier... », ronchonne-t-elle. Sous son chapeau de paille, Yann ravale son amour-propre face au succès de la « bambinerie », l’espace enfants du festival de rencontres des luttes locales et globales Les Résistantes, qui a réuni 7 000 personnes du 6 au 10 août dans l’Orne.

Deux grands tipis, un coin sieste, un programme foisonnant et des bénévoles qui se relaient pour encadrer jusqu’à 50 enfants... La bambinerie est un évènement dans l’évènement. « Le matin, mes filles sont ravies d’y retourner », se réjouit celui qui, le temps d’un week-end, renoue avec sa vie de militant écologiste.

Un espace pour accueillir les enfants était proposé au festival Les Résistantes. © Paul Lemaire / Reporterre

Continuer à s’engager quand on devient parent est une gageure. Le constat est unanime. « J’étais militante avant d’être maman et enfanter m’a mise à distance », confirme Noémie, mère depuis cinq ans et cheville ouvrière de la bambinerie. Les femmes surtout, ont tendance à prendre du champ. « Malgré toutes mes connaissances théoriques, féministes, les premières années, c’était inextricable », soupire-t-elle.

Fatigue et contraintes logistiques

Au bingo des situations impossibles : les réunions qui démarrent avant l’heure du coucher, un usage frénétique des messageries chiffrées alors qu’on souhaite éviter les écrans devant les enfants. Et surtout, un manque de temps. « Tout le monde avait l’habitude de compter sur moi, et moi je n’y étais plus, confie Noémie. Pour me sentir bien à une réunion, il aurait fallu que tous les participants aient conscience de mes contraintes logistiques, de mon état émotionnel et de ma fatigue. C’était loin d’être le cas. »

Une méconnaissance de la parentalité parfois teintée d’hostilité envers les plus petits. « Moins il y a d’enfants, moins il y a de personnes qui les côtoient, et plus il y a un malaise à devoir “gérer” leur présence, comme si elle nous ralentissait », constate Noémie. Résultat, les parents disparaissent des luttes et leurs enfants en sont absents. Pour elle, « ça interroge sur nos modes de politisation, quand on discute assis pendant quatre heures en fumant à l’intérieur et en faisant comme si ceux pour qui on construit un monde meilleur n’existaient pas ».

Plus qu’une garderie, la bambinerie est «  plutôt un alter-festival où les enfants font leur programme  », assure une bénévole. © Paul Lemaire / Reporterre

Au sein des milieux militants, le sujet n’est pas nouveau. « À la Confédération paysanne, il y a une caisse pour engager une nounou pendant les mobilisations », dit Fabien, l’un des pères présents sur le camp, « mais les gens ne sont pas forcément au courant ». Et le système est loin d’être généralisé. « Aller en manifestation ensemble, c’est une organisation de maboule », racontent Yann et Arnanda. « Et payer 50 balles de baby-sitter pour aller coller des affiches, faut pas abuser », abondent Manon et Antoine.

Chez eux, à Marseille, des parents ont créé une boucle WhatsApp au moment des législatives anticipées pour mettre en commun la garde des enfants. « Ici, ça va plus loin, ça ne repose pas que sur les parents », se réjouit Antoine.

© Paul Lemaire / Reporterre

Aurore, militante féministe queer depuis vingt ans, a résolu à son échelle cette épineuse équation. « J’ai construit un projet de parentalité en dehors de la conjugalité et du modèle hétéro. » Son premier enfant a trois parents, le second en a deux. Les relais sont nombreux. « Ça fait quinze jours que je suis là, je ne me sens pas démissionnaire. » La quadragénaire a, elle aussi, beaucoup œuvré pour faire naître la bambinerie. Récupérer des jouets, bâtir des toilettes sèches miniatures, écrire la charte destinée aux bénévoles : la tâche, immense, a occupé sept personnes depuis décembre.

À l’origine de cet engagement, Aurore cite une farandole de déceptions. « Avant d’aller dans des endroits comme ici, on te demande sur un formulaire si tu as des enfants. Tu arrives, et rien n’est prévu. Alors, tu erres, tes enfants sont très visibles, ça donne l’illusion d’un endroit accueillant. En réalité, tout le monde subit. »

Depuis quelques années, l’accueil des enfants n’est plus un impensé des milieux militants. © Paul Lemaire / Reporterre

Aux Résistantes, la bambinerie trône au milieu du camp. « Pour dire “regardez, les enfants font partie de notre vie politique” », indiquent Aurore et Noémie. Nourries de réflexions sur la domination adulte-enfant, elles préviennent : « La bambinerie n’est pas une garderie ! ». « Plutôt un alter-festival où les enfants font leur programme », dit Noémie.

Tandis que Melyah écoute des histoires vautrée sur un énorme pouf, sa petite sœur Abigaëlle découvre un trésor : une boîte de petits poneys à la crinière multicolore. Au même moment, une équipée de fillettes traverse le camp les bras chargés de tuyaux, tissus et autres merveilles. « De la récup’ ramenée dans ma Ford Fiesta », s’amuse Anabelle, bénévole nourrie à l’éducation populaire. Démarre alors la construction d’un terrain d’aventure éphémère basé sur la coopération et l’autonomie.

Des ados responsables de la buvette sans alcool

Mais les plus libres, ce sont les ados. « On les a interrogés sur ce qu’ils aimeraient faire, ils ont répondu “Servir au bar !”. » À la buvette sans alcool, une collégienne sert donc des tasses de chai à tour de bras. Un quinquagénaire se permet une remarque « juste pour aider » et se fait poliment rabrouer. « Merci, mais je ne t’ai pas demandé de conseil ».

Jouxtant le bar sans alcool, l’espace Zado, interdit aux adultes, est une innovation des Résistantes. « Il n’y avait rien pour eux au village de l’eau [moment fort de la lutte contre les mégabassines] », ont constaté Aurore et Noémie. L’endroit est apprécié « parce que les petits, ça fait du bruit », explique Tamsi, 12 ans, appliquée à peindre une pancarte. L’absence d’adultes « permet aux plus timides de se sentir bien », explique-t-elle. Les bénévoles, eux, sont tolérés « car ils sont à notre disposition », lancent Sacha et Sacha en pleine préparation d’une chronique pour la radio du festival. Leurs parents ? « Aucune idée de ce qu’ils font. »

La bénévole « à leur disposition » ce jour-là, c’est Sandrine, qui en profite « pour faire le plein de joie enfantine ». Elle tique tout de même sur la formule : « À leur disposition, c’est un peu fort, mais je comprends : la plupart du temps, ils n’ont aucun pouvoir, pas le droit à la parole, alors ici, ils se rattrapent. »

Lire aussi : La rébellion écologiste des mères

« Allô maman, la manif est finie, t’es où ? », articule Margot, 8 ans, dans un talkiewalkie. Silence. Grésillement. « À l’espace Angela Davis, je t’attends. » Ce matin-là, devant les regards amusés, parfois condescendants, d’adultes en quête d’assiettes véganes à prix libre, une cinquantaine d’enfants de 2 à 17 ans ont revendiqué : « Adultisme, on en a marre » ; « On ne veut pas être entendus, on veut être écoutés. » Moment de convergence entre bambins et ados, « la manif des enfants » a été élue « meilleure activité du camp » par ses organisateurs et organisatrices.

Un succès aussi pour les architectes de la bambinerie. Leur source d’inspiration ? Le festival féministe Very Bad Mother, lors duquel les organisatrices avaient fait appel au collectif La Bulle de Rennes : « Mémorable, car je savais que ma fille s’éclatait autant que moi », se souvient Noémie.

Concilier engagement politique et parentalité est souvent une gageure. © Paul Lemaire / Reporterre

Depuis quelques années, l’accueil des enfants n’est plus un impensé des milieux militants. « On a appris du Larzac [où s’est tenu la première édition des Résistantes en 2023], puis du Village de l’eau », se réjouit Gaspard lui aussi très impliqué dans la bambinerie. Un travail qui porte ses fruits. « Découvrir les conditions d’accueil de la bambinerie, ça m’a autorisée à venir », explique Emmanuelle, mère solo qui a fait dix heures de trajet en voiture avec ses garçons de 2 et 3 ans dans le but de « chercher des inspirations pour une jeune association écoféministe ».

Un espace très féminin

À peine arrivée, elle s’est inscrite sur un créneau de bénévolat à la bambinerie, « pour moins culpabiliser de laisser les miens plusieurs demi-journées ». Sans surprise, ici, 80 % des bénévoles se genrent au féminin. Dans le microcosme du camp, Emmanuelle retient des gestes d’entraide qui l’ont émue aux larmes : « J’ai tellement l’habitude de grands moments de solitude. »

Alice, plus rodée aux milieux militants, voit quelques marges d’amélioration. « Quand on accompagne les enfants, on est isolés, ça pourrait être encore mieux si le bar était tourné vers la bambinerie pour boire un coup tout en gardant un œil sur eux. »

Autre écueil, la bambinerie ne suffit pas à oublier que l’ensemble du camp n’est pas pensé à hauteur d’enfant. « Il faudrait des pots ou des minitoilettes partout, des coupe-files pour la cantine, des petites tables, et des marchepieds pour se laver les mains sans nous », suggère Romy qui trouve quand même la bambinerie « géniale ».

Noémie et Aurore ont conscience que cet espace ne résout pas tout. « Malgré nos efforts, on se retrouve à gérer un flux d’enfants pour libérer le militant caché derrière le parent, ce n’est pas complètement satisfaisant », reconnaît Aurore lors d’un atelier. Les principaux intéressés, eux, n’ont qu’une envie : entrer au programme officiel du festival « pour participer à des tables rondes, donner notre point de vue car nous aussi, on a des choses à dire. »

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