123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

PortraitCulture

Minuit 12, ces femmes qui dansent pour le climat

Les danseuses du collectif Minuit 12 au musée d’Orsay, lors d'une performance sur notre lien avec les arbres, le 30 novembre 2023.

Créé en 2021, le collectif artistique Minuit 12 tente de créer des ponts entre la danse et le militantisme. À cheval entre la rue et les institutions, il enchaîne les performances pour sensibiliser à l’écologie.

Paris, reportage

La pluie tambourine contre les vasistas de l’Académie du climat, temple parisien de l’activisme écologique. 17 heures. Dehors, les voitures hurlent sur le bitume trempé. Dedans, les fondatrices du collectif artistique Minuit 12 commencent leur répet’. Une mélodie suave s’échappe d’une enceinte. Les trois danseuses glissent, roulent, s’étreignent, répondant en rythme à chaque inflexion de la musique. Sous la voûte en bois clair, on les croit tour à tour se transformer en serpents, en oiseaux ou en feuilles pliées par le vent. Un instant, on oublie les klaxons et les crissements de pneus. Le temps s’arrête.

Minuit 12 est l’un des collectifs qui mettent leur art — la danse — au service de l’écologie. Depuis sa création, en 2021, il est partout, ou presque. Performance devant le siège de TotalÉnergies, en 2022, vêtu de combinaisons aussi sombres que l’avenir climatique concocté par la multinationale ; participation aux « techno-manifs » d’Alternatiba contre la réforme des retraites en avril dernier ; blocage — dansé — de l’assemblée générale du premier pétrolier français en mai ; déambulation artistique pour le climat et la justice sociale en juin ; chorégraphie participative sur la place du Châtelet en septembre...

Le collectif Minuit 12 au musée d’Orsay, lors d’une représentation des «  Cimes  », une exploration onirique de notre lien avec les arbres, le 30 novembre 2023. © Mathieu Génon / Reporterre

Le jour de notre rencontre, ses trois fondatrices — Justine Sène, Pauline Lida et Jade Verda — ont encore les muscles endoloris par leur représentation au musée d’Orsay des « Cimes », une exploration onirique de notre lien avec les arbres. Signe de leur succès : quoique spacieuse, la salle choisie pour la seconde partie de leur performance s’est avérée trop petite pour accueillir l’ensemble des spectateurs.

Un pied dans les institutions culturelles, l’autre sur les terrains de lutte, les trois jeunes femmes présenteront de nouveau ce spectacle au printemps, cette fois dans la forêt d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques), menacée par un projet de bétonisation.

Le collectif présentera «  Cimes  » dans la forêt d’Anglet, dans les Pyrénées-Atlantiques, menacée par un projet de bétonisation. © Mathieu Génon / Reporterre

La danse, outil de lutte contre les projets écocides

Combattre les écocidaires en dansant ? Certains pourraient trouver l’approche naïve. Elles sont persuadées de son utilité. « On participe à une diversification des formes militantes, explique Jade Verda. Ça permet de toucher d’autres personnes, notamment celles qui sont plus touchées par l’artistique. »

Passer par le corps, argue sa camarade Justine Sène, contribue à ramener « des images et du sensible » dans un domaine hanté par les chiffres et les pourcentages : « Au bout d’un moment, ça ne rentre plus, et quand le texte ne rentre plus, ce sont les images qui entrent. »

Les trois compères, âgées de 25 ans, ont mûri cette conviction lors de leurs études à Sciences Po. L’une venait de la danse contemporaine ; l’autre du classique ; la dernière du waacking, une danse née au milieu des années 1970 dans les clubs gays, noirs et latinos de Los Angeles.

Leur passage par la compagnie de danse de l’institut d’études politiques a scellé leur amitié et leur volonté de travailler ensemble. « Cette compagnie, c’est une pépinière de gens qui entrent à Sciences Po en pensant faire une carrière de diplomate ou de journaliste, et qui ressortent artistes », s’amuse Pauline Lida.

Le collectif Minuit 12 a été fondé par Jade Verda (à g.), Pauline Lida et Justine Sène, ici à l’Académie du climat. © Mathieu Génon / Reporterre

Après un premier spectacle — « Écumes », un conte environnemental sur notre lien avec l’eau —, créé au sortir du confinement, Minuit 12 était né. Avec ce nom mystérieux, référence à leurs nombreuses séances de travail nocturnes, ses fondatrices voulaient convoquer l’idée d’une limite à peine franchie.

Elles y consacrent désormais la majorité de leur temps, sans parvenir encore à en vivre exclusivement. Le collectif est programmé par des théâtres et des musées pour la diffusion de leurs créations. Leur activité militante est bénévole. Justine Sène complète en chantant à Disneyland, Jade Verda et Pauline Lida en animant des ateliers de danse : « En ce moment, on fait un projet avec des classes de CM1 et de CM2, détaille cette dernière. On leur fait découvrir des thématiques autour de l’écologie et de la biodiversité, et on les fait danser autour de ces thèmes-là. »

Pour leurs spectacles (ici au musée d’Orsay), les fondatrices du collectif parlent notamment à des scientifiques. © Mathieu Génon / Reporterre

Transcrire en mouvements l’effondrement du vivant, l’explosion des gaz à effet de serre et l’effacement des forêts… La tâche semble ardue. Les trois danseuses expliquent trouver l’inspiration en discutant avec des scientifiques. « Pour Écume, ils nous ont expliqué comment les racines poussaient en milieu très aride », raconte Pauline Lida. Elle fait onduler en riant sa colonne vertébrale : « C’est beaucoup de travail de torsion du dos. »

Dans le cadre d’un projet sur TotalÉnergies, Jade Verda s’est incrustée à des conférences de presse du pétrolier. « Les journalistes prenaient des notes de journalistes, et moi je prenais des notes des métaphores auxquelles ça me faisait penser. » Résultat : une immense toile d’araignée représentant les liens de la multinationale avec des institutions culturelles, universitaires et financières, entre les fils de laquelle le collectif a performé.

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par Minuit 12 (@collectifminuit12)

Le corps, un « déclic »

Autre nourriture : les luttes, passées — elles citent les femmes anglaises ayant dansé toute une nuit sur des silos remplis de missiles nucléaires, en 1982, pour protester contre leur installation dans la base aérienne de Greenham Common — et présentes.

« En ce moment, on travaille sur une création sur la désobéissance civile qui s’appelle « La Baston », raconte Jade Verda. On s’inspire de comment les militants s’accrochent les uns avec les autres, de comment leurs corps sont tout mous quand les forces de l’ordre réussissent à les déloger. Ça nous inspire pour faire des portés. » « On passe aussi beaucoup par l’impro », complète Justine Sène.

Dont acte : aussi naturellement que l’on marche ou respire, les trois jeunes femmes glissent en chaussettes sur le parquet caramel, les yeux vissés sur leur reflet dans le miroir. Les jambes se croisent, les pieds rebondissent, les bras s’entrelacent. « Bon, on finit souvent avec Pauline sur le dos... », sourit Jade Verda en se massant les omoplates.

«  Le fait de passer par le corps, ça crée un lien physique avec le spectateur. Il y a une sorte d’identification qui peut pousser à se mettre en mouvement  », pense Pauline Lida. © Mathieu Génon / Reporterre

La recette fonctionne : une spectatrice leur a un jour confié avoir eu un « déclic » suite à une de leurs performances, optant pour une transatlantique à la voile plutôt qu’un trajet en avion. « Le fait de passer par le corps, ça crée un lien physique avec le spectateur. Il y a une sorte d’identification qui peut pousser à se mettre en mouvement », pense Pauline Lida.

Camille Étienne et TotalÉnergies

À l’instar de l’activiste Camille Étienne, dont elles sont proches, les trois danseuses sont convaincues de l’utilité des images virales pour sensibiliser les plus jeunes aux enjeux écologiques.

« La danse, c’est hyper puissant pour circuler et être partagé », observe Justine Sène. L’une de leurs chorégraphies devant le siège de TotalÉnergies, au sujet du mégaprojet pétrolier Eacop, a été vue par plusieurs centaines de milliers de personnes, contribuant à la médiatisation de l’affaire. « J’ai vu des gens qui ne partagent jamais rien sur ces thématiques-là se renseigner sur le sujet, et partager dans la foulée d’autres vidéos expliquant pourquoi ce projet est extrêmement nocif », se souvient Pauline Lida.

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par Camille Etienne (@camilleetienne_)

Lors de cette performance, le collectif a pris conscience d’à quel point la danse pouvait, lorsque le désespoir guette, attiser la joie militante. « Ça réinsuffle de l’énergie de se dire que l’activisme, ce n’est pas juste se faire taper dessus par les CRS et se prendre des lacrymos. C’est aussi faire corps tous ensemble. »

Un ultime roulement de bassin, une dernière note : le gymnase de l’Académie du climat ferme. Minuit 12 remballe. Pour ce soir seulement. Dans la rue, les théâtres, elles n’ont pas fini de taper du pied.


legende