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Monsanto fusionne avec Bayer

15 septembre 2016 / Lorène Lavocat (Reporterre)



La fusion entre Monsanto et l’allemand Bayer constitue une étape supplémentaire dans la course au gigantisme des agro-industriels. Objectif pour ces mastodontes : amortir les coûts de recherche sur les biotechnologies, concentrer les brevets et, in fine, maîtriser l’ensemble de la filière. En face, la dépendance des paysans et des pays s’accroît.

Le début des négociations entre Bayer et Monsanto a été annoncé jeudi 19 mai 2016. Nous avions alors expliqué (dans notre édition du 21 mai) les enjeux de cette fusion, qui a été validée publiquement le 14 septembre.


La marche mondiale contre Monsanto devra peut-être bientôt changer de nom. Car le leader des semences OGM pourrait bientôt être racheté par le chimiste allemand Bayer. Jeudi 19 mai, ce dernier a ainsi annoncé mener des discussions avec la firme étasunienne à propos d’une fusion. « Les dirigeants de Bayer ont récemment rencontré les responsables de Monsanto pour discuter en privé d’une acquisition négociée de l’entreprise », a indiqué le groupe allemand dans un communiqué. Une offre de 35 milliards d’euros, « actuellement étudiée » par Monsanto, le fabriquant du Roundup. Si elles fusionnaient, les deux firmes formeraient un géant de l’agro-industrie.

Avec une capitalisation boursière de plus de 80 milliards d’euros et 18 % du marché, Bayer est le numéro deux mondial de l’agrochimie, juste derrière Syngenta. Monsanto, qui pèse quelque 37,5 milliards d’euros en Bourse, est le leader des semences avec 26 % du marché. « Face aux difficultés économiques et à une réglementation de plus en plus contraignante, la fusion apparaît comme la solution pour les entreprises comme Monsanto », analyse Stéphane Lemarié, économiste à l’Institut national de recherche agronomique (Inra) de Grenoble. Depuis un an, la multinationale, basée dans l’État du Missouri, accumule en effet les revers. Baisse du prix des matières premières agricoles, pression citoyenne contre son herbicide phare, le Roundup, contestation de sa suprématie en Inde. Le groupe a ainsi perdu presque un tiers de sa valeur boursière en une année... et annoncé la suppression de 3.600 postes d’ici 2018.

Les deux tiers du marché mondial des semences commerciales contrôlés par dix sociétés 

Ce rapprochement s’inscrit dans un mouvement de concentration sans précédent dans le secteur de l’agrochimie. Après l’annonce de la fusion en décembre 2015 de Dow Chemical et Dupont, puis le rachat du suisse Syngenta par le chinois ChemChina en février dernier, c’est donc au tour de Bayer et de Monsanto de s’allier. « Depuis la fin des années 1990, on assiste à un important mouvement de consolidation, avec notamment une intégration croissante entre les activités de la semence et de l’agrochimie », observe Stéphane Lemarié. Ainsi, d’après l’ONG Swissaid, les deux tiers du marché mondial des semences commerciales sont aujourd’hui contrôlés par dix sociétés seulement. Et six compagnies de pesticides dominent les trois quarts du marché, selon le groupe de recherche indépendant ETC.

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Parts de marché des principaux semenciers (4 pour la betterave, 5 pour les autres produits) dans l’Union européenne en 2012-2013 pour - de haut en bas - le maïs, la betterave sucrière et les légumes.

Un phénomène que l’économiste explique par le développement des biotechnologies — OGM en premier lieu : « Pour amortir des coûts de recherche élevés et s’adapter aux réglementations contraignantes, mieux vaut être gros. » Autre facteur de concentration : l’essor des brevets. « Une innovation dans le domaine des biotechnologies, par exemple sur un caractère OGM, peut reposer sur un nombre important de brevets qui ne sont pas nécessairement détenus par les mêmes firmes, explique Stéphane Lemarié. D’une façon générale, l’accès au brevet d’une autre firme peut se faire soit par un contrat de licence, soit par l’acquisition de cette autre firme. » Ainsi, les gros groupes ont peu à peu racheté tous leurs petits concurrents. « Le brevet est une arme économique redoutable », estime Émilie Lapprand, du réseau Semences paysannes. « Plus une entreprise possède de brevets, plus elle contrôle le marché. » D’après une étude des eurodéputés écologistes, « l’immense majorité des brevets sur les biotechnologies est détenue par quatre firmes : Monsanto, Dupont, Syngenta et Bayer ».

Réunir les activités semencières et agrochimiques — voire les activités de conseil et d’équipement — permet aussi aux multinationales de vendre aux agriculteurs des « paquets » : semences + engrais + pesticides + conseil. C’est la stratégie de Monsanto avec le Roundup associé aux OGM rendus résistants à l’herbicide. « En maîtrisant l’ensemble de la filière, les firmes dictent aux paysans quoi faire et comment le faire, et petit à petit, notre autonomie disparaît », observe Guy Kastler, éleveur et membre de la Confédération paysanne.

« Imposer leur loi au détriment de la souveraineté populaire » 

La concentration des firmes de l’agrochimie accentue la dépendance des paysans vis-à-vis de ces mastodontes. Surendettement des petits producteurs, augmentation des prix des denrées alimentaires. « La domination des géants des semences a donc pour effet d’accroître la pauvreté et la faim dans les campagnes », constate Swissaid. Mais la constitution d’un tel oligopole pose aussi de sérieuses questions démocratiques, estime Guy Kastler : « Nous nous retrouvons avec des multinationales plus puissantes que nombre d’États, en mesure d’imposer leur loi au détriment de la souveraineté populaire. »

La fusion entre Monsanto et Bayer n’est donc pas une bonne nouvelle pour les peuples. Mais elle doit encore être validée par les autorités de régulation de la concurrence, qui n’hésitent pas, ces derniers temps, à briser des mariages annoncés... et qui n’ont pas encore donné leur feu vert aux rapprochements Dupont-Dow et Syngenta-ChemChina.




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Lire aussi : Monsanto veut contrôler le business des abeilles

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : enseigne de la multinationale Bayer à Berlin. Flickr (Conan/CC BY 2.0)
. graphique : rapport des eurodéputés écologistes sur la concentration du marché européen.

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