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EntretienFéminisme

« Ramenons de l’érotisme dans l’écologie »

Myriam Bahaffou et Cy Lecerf Maulpoix.

 Sexe et écologie » 1/5] Désir et écologie sont profondément liés. Il faut construire une « société désirante », démontrent les chercheuse et chercheur Myriam Bahaffou et Cy Lecerf Maulpoix. « Être écolo doit devenir un acte d’amour. » Entretien croisé.

Myriam Bahaffou est chercheuse en philosophie, militante écoféministe et décoloniale. Son dernier essai, Éropolitique (éd. Le Passager clandestin), est sous-titré Écoféminismes, désirs et révolution.

Cy Lecerf Maulpoix est chercheur et auteur, engagé dans des collectifs d’action LGBTQI+ et de justice climatique. Son livre Des Jours et des Rêves (éd. Le Pommier) est consacré à la vie d’Edward Carpenter, un écosocialiste libertaire du XIXe siècle et l’un des premiers penseurs politiques de l’homosexualité.



Reporterre — Vous avez toustes les deux réfléchi aux liens entre sexualité et écologie. En quoi le désir est-il un sujet écologique ?

Myriam Bahaffou — Le désir est une histoire écologique puisqu’il pose la question de comment on veut faire monde ensemble. L’écologie, ça n’est finalement rien d’autre que réveiller et maintenir un tissu de relations désirantes dans le monde, pour faire en sorte qu’elles cohabitent du mieux possible.

Être écolo, c’est ainsi considérer que le droit à jouir n’a pas à être circonscrit à une minorité de puissantes, c’est regarder la multiplicité des formes de vie (et j’y inclus évidemment les humaines) comme désirante, dont la société doit encourager du mieux possible la capacité à fleurir, à s’épanouir.

Lire aussi : Myriam Bahaffou : « La nature est pétrie d’érotisme »

Cy Lecerf Maulpoix — Le désir est un sujet écologique en tant que mouvement révélateur d’un monde en crise ; à la fois moteur du système capitaliste actuel, mais aussi force de transformation possible vers un rapport plus écologique au monde.

Désirs et capitalisme se façonnent mutuellement, et c’est donc une lutte constante que de dérouter ces voies du désir, les rendre plus indociles aux différents systèmes et matrices qui les façonne.

M. B. — Oui, le désir n’est pas, de façon inhérente, écologique, ni même « positif » d’ailleurs, il est juste une manière d’être en vie, et la question des modes de production de ce désir, de sa matérialité, est centrale. Dans quel type de société désirante voulons-nous vivre ? Quelles manières de désirer encourage ou interdit-on ? Je crois qu’on pose là des questions brûlantes dans les politiques actuelles, à la fois du côté fasciste, transhumaniste, extractiviste et violent (où le désir d’autorité est omniprésent), mais aussi du côté des résistances, des révolutions, des luttes pour la justice sociale.

La question du désir est partout, et considérer la politique comme un simple jeu d’abstractions qui ne sont pas incorporées est une grave erreur : on fait de la politique par espoir, par vengeance, par frustration, par indignation, par amour.


Dans votre livre, Myriam Bahaffou, vous écrivez que la crise écologique est une crise érotique. Pourquoi ?

M. B. — Je m’intéresse à un versant un peu oublié de l’écoféminisme qui est, comme on le sait, un mouvement qui a interrogé la place du patriarcat dans nos relations au « vivant ». Il l’a beaucoup fait via un angle psychopolitique : pour l’écoféminisme, ce qu’on appelle « crise écologique » relève avant tout d’une « crise émotionnelle » collective, une carence grave en amour et en empathie, ainsi que la généralisation d’un désir de violence, exacerbé par ce que je nomme le désir conquête — posséder, accumuler, annexer, renouveler, que Sayak Valencia a brillamment théorisé dans Capitalisme Gore.

Ainsi, nous faisons pleinement partie d’une culture de la haine du vivant, de la haine du désir quand il sort de ce schéma de possession — une culture nécrophile, dans les mots de Marti Kheel, ou érotophobe, selon ceux de Greta Gaard. Être écolo devient alors un acte d’amour, de réhabilitation du désir envers un monde auquel on tient. Sans ça, ne pas jeter ses papiers par terre, ne pas manger des animaux, prendre soin d’un jardin partagé, n’a aucun sens ; on ne fait pas ces choses parce qu’une règle morale nous l’ordonne, mais parce qu’on a des sentiments pour le monde dans lequel on vit, qu’on en est amoureuxse, qu’il nous excite.

Ramener de l’érotisme dans l’écologie, ça signifie ainsi rappeler qu’on lutte pour une vie de jouissance et pas un simple droit à mener une existence uniforme de consommation, de frustration et de manque. En somme, qu’on souhaite vivre plutôt que survivre, et que nous n’avons aucune raison de laisser le capitalisme ou le patriarcat s’approprier le désir et le plaisir.

Préserver les «  zones érotiques à défendre  », comme cette calanque gay près de Marseille, pourrait permettre d’habiter autrement le territoire. © Mathias Chaillot

C. L. M. — L’un des enjeux actuels me semble être de maintenir et d’approfondir un rapport affecté, corporel, sensible au vivant, mais aussi d’empêcher nos érotismes et nos désirs de s’appauvrir, de brutaliser et d’hygiéniser nos rapports au réel.


Cy Lecerf Maulpoix, vous avez beaucoup travaillé sur des penseurs et penseuses qui ont articulé la libération des corps, la libération sexuelle et l’anticapitalisme. Comment ces pionniers et pionnières ont-ils pensé cette relation entre désir et écologie ?

C. L. M. — Au début du XIXe siècle, l’essor du capitalisme industriel et colonial correspond aussi à une accélération dans la discipline et la régulation des corps et des sexualités. Vont émerger des pensées qui s’attaquent autant à la structuration du capitalisme qu’aux formes de productivisme affectif et sexuel qu’il implique.

Charles Fourier [un philosophe français] réfléchit par exemple à la manière d’organiser une harmonie économique, sociale, mais aussi passionnelle, érotique, tout en luttant contre les désordres liés à l’industrialisation, notamment climatiques.

Il faut « ramener de l’érotisme dans l’écologie »

Plus d’un demi-siècle plus tard, Edward Carpenter — que l’on pourrait qualifier d’écosocialiste libertaire — va développer une vision qui s’attaque autant aux ravages de l’industrialisation sur les individus qu’à l’environnement, au retour à la terre, qu’aux manières d’habiter son corps, sa sensibilité et ses désirs.

Bien avant Freud, il va aussi réfléchir à la notion de mal civilisationnel, c’est-à-dire à la manière dont sa propre civilisation entrave la pleine expansion sensible, pulsionnelle et désirante des individus qu’elle soumet et exploite.

M. B. — Ça me fait penser au concept d’érotophobie [la peur ou le malaise intense face à la sexualité ou à ce qui est lié à l’érotisme], développé par [l’écrivaine écoféministe] Greta Gaard, qu’elle (et je) lie aussi à l’entreprise coloniale : la colonisation est une vaste tentative de domestication du désir.

Cette érotophobie demeure aujourd’hui dans notre manière de vivre. La manière dont on mange, dont on doit s’exprimer, dont on doit occuper l’espace... Tout doit être contenu, ordonné, contrôlé. Aucun « débordement », sinon on est automatiquement suspecte.

L’hétérosexualité, c’est le champ de la monoculture. Le queer, c’est de la biodiversité. Je ne dis pas ça comme une métaphore, je parle au sens littéral : les formes de la vie, les formes de reproduction dissidentes — ce qu’on appelle queer —, ça s’appelle chérir la biodiversité.


Malgré les liens que venez de montrer, les mouvements écologistes parlent assez peu de désir, de sexualité. Comment l’expliquer ?

C. L. M. — Au sein de l’histoire des socialismes comme des multiples pensées « écologistes » depuis le XIXe, les réflexions et analyses relatives à la sexualité sont souvent minorisées, voire stigmatisées au profit de l’analyse du système de production, de l’industrialisation, de la destruction de l’environnement, etc. Les espaces intimes, domestiques — comme celui de la sexualité — sont souvent des champs difficiles à questionner et à transformer ; ce que les mouvements féministes et de libération sexuelle rappellent pourtant depuis la fin du XIXe siècle.

Simultanément, parce que le capitalisme s’adapte très bien, tout le vocable de l’émancipation et de la libération sexuelle irrigue depuis des décennies le vocabulaire et l’imaginaire du néolibéralisme. Le plaisir, le désir, la sexualité sont commodifiés [marchandisés], nos modes relationnels se standardisent. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut abandonner l’analyse et la lutte sur ces enjeux.

Il y a des « zones érotiques à défendre »

M. B. — Un des problèmes que je vois, c’est que le sujet de l’érotisme et de la sexualité a été principalement investi ces dernières années par le prisme de la violence. Les occasions où l’on aborde réellement l’intimité, le sexe, le corps, c’est quand l’on parle de violences sexistes et sexuelles. La gauche écolo n’y a pas fait défaut et, par là même, elle rate une dimension essentielle, celle de la jouissance. Cela recrée une binarité extrêmement peu fertile, entre d’un côté un désir qui serait fondamentalement destructeur et, de l’autre, quelque chose de l’ordre de la purification du désir — sous le sacro-saint consentement affirmatif qui nous garantirait désormais d’être « safe ».

C. L. M. — Je rejoins Myriam notamment en ce qu’il y a un vrai enjeu aujourd’hui à élargir notre appréhension du désir, non seulement pour en cerner la violence, mais aussi pour en penser la force trouble et transformatrice, son rôle dans nos liens, sa place au sein de nos mouvements et de nos imaginaires notamment militants, sans céder aux sirènes d’un nouveau puritanisme réactionnaire.

Cy Lecerf Maulpoix : «  Je retrouve cette idée d’être traversé par ce qui nous entoure dans la pratique du “cruising gay”.  » Ici, une calanque gay vers Marseille. © Mathias Chaillot

M. B. — D’ailleurs, il est important de se rappeler que la plupart des écoféministes des années 80-90 étaient plutôt anti-porno, anti-travail du sexe, appelant à une sexualité plus « saine », car débarrassée des artifices de consommation [sextoys notamment], une « vraie » sexualité écologique avec notre corps et rien d’autre. Le mouvement écologiste hérite aussi de ça, d’une méfiance vis-à-vis de toutes les formes qui apparaîtraient comme déviantes.


Dans votre livre, Myriam Bahaffou, vous expliquez qu’être écolo signifie « cultiver la capacité de se faire traverser par le monde », « se faire baiser par tous les trous ». Qu’est-ce que cela implique pour vous ?

M. B. — J’y explique que le projet technofasciste qui nous cible actuellement est un projet de rigidification, qui invite à se constituer comme des individus fermés. Il s’agit de réaffirmer des frontières entre pays, mais aussi au niveau du corps, de l’individu, du genre.

À l’inverse, le projet éropolitique est un projet d’hybridation, et c’est pour cette raison qu’il est queer. Nos corps sont un ensemble de relations et d’échanges constants, et certainement pas des entités délimitées par des frontières rigides. La proposition queer nous invite, non seulement à nous faire pénétrer par autrui, mais à reconnaître à quel point nous le sommes déjà : et là, on touche à quelque chose d’écologique, de réellement interdépendant, en reconnaissant nos existences biodiverses, multiples.

Le mot « interdépendance » est aux lèvres de toustes les écolos. J’invite quant à moi à penser l’interdépendance comme un rapport réellement corporel, celui de la pénétration ; être pénétrée de, c’est reconnaître que je suis composée d’autrui, c’est m’ouvrir à l’autre, c’est désacraliser la notion d’humain, de genre et de race, comme des « identités » fixes. Là, l’écologie se présente comme une lutte ayant pour but de nous faire reconnaître la biodiversité des entrelacements qui existent et des relations soutenables que le monde développe, pas simplement dans la beauté d’un « paysage », mais déjà à l’intérieur de nous et dans nos sociétés.

Nous présenter comme des corps hybrides est une manière d’honorer l’interdépendance de tout ce qui me précède et tout ce qui coexiste en moi, en tant que fruit complexe d’une évolution buissonnante et certainement pas d’un soi sanctifié et coupé du monde. Ainsi, la théorie de la pénétration que je veux présenter n’est évidemment pas que sexuelle, elle invite à se penser pénétrée, davantage de pénétrante, au sens large, et à saisir pourquoi le tabou de la pénétration dit quelque chose de bien plus grave de nos sociétés : un refus de reconnaître notre perméabilité aux autres.

C. L. M. — Je retrouve cette idée d’être traversé par ce qui nous entoure dans la pratique du cruising gay — née d’une longue histoire de rencontres sexuelles minoritaires dans un espace plus ou moins public, dans des zones interstitielles. Outre l’aspect érotique de ces espaces, j’y trouve un autre rapport aux lieux, une autre manière d’habiter ou d’entrer en lien avec un espace devenu un commun, par nécessité ou choix.

Les zones de cruising autour de Marseille sont souvent dans des zones périurbaines, dans des marges de bord de mer, proches d’infrastructures militaires ou industrielles à l’abandon où vivent, souvent sans se croiser, de multiples populations « indésirables »… Ce qui nous attache à ces lieux n’est pas anodin. Face à la menace constante de grands projets touristiques et immobiliers sur ces mêmes lieux, ces zones érotiques à défendre pourraient faire l’objet d’autres alliances humaines et d’autres visions pour habiter autrement le territoire.



À lire :

-  Pétromasculinité, de Cara New Daggett, éd. Wildproject, 2023
-  Capitalisme gore, de Sayak Valencia, éd. Cambourakis, 2023
-  Toward a Queer Ecofeminism, de Greta Gaard, Cambridge University Press, 1997
-  Fantasmâlgories et La Possibilité d’une vie non fasciste, de Klaus Theweleit, aux éditions L’Arche, 2016, et Météores, 2024
-  Désirs postcapitalistes, de Mark Fisher, Audimat Éditions, 2022
-  Le Droit au sexe, d’Amia Srinivasan, éd. PUF, 2022


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