« Sortilège » de Wendy Delorme, une nouvelle érotique et écologiste
« Sortilège », de Wendy Delorme. - © Lizaveta-Alisa K / Reporterre
« Sortilège », de Wendy Delorme. - © Lizaveta-Alisa K / Reporterre
Durée de lecture : 9 minutes
[« Sexe et écologie » 5/5] L’autrice Wendy Delorme signe pour Reporterre « Sortilège », une nouvelle érotique et écologiste. Ou quand un ruisseau et une cascade exposent leur plan pour séduire les humains.
Wendy Delorme est romancière et membre du collectif d’autriX RER Q. Son dernier ouvrage, Le Chant de la rivière, est paru en avril 2024 aux éditions Cambourakis. Le Parlement de l’eau (éd. Cambourakis) sortira le 3 septembre 2025. Pour notre série « Sexe et écologie », elle signe la nouvelle « Sortilège ».
D’abord, on ne me voit pas, tout absorbé qu’on est par la cascade sublime qui déploie sa chute écumante jusqu’à la belle vasque au bout du chemin boisé, en amont du hameau à moitié en ruines. Quand je dis « on », je parle des humains. Certains hurlent de joie en voyant la cascade au sortir du petit bois, s’ébrouent comme des chiens fous en jetant leurs vêtements, sautent dans l’eau à grands éclats de rire, parlent fort… ceux-là passent à côté de moi, il n’y a rien à faire. D’autres, plus recueillies, se laissent saisir par la beauté des lieux et s’assoient sans mot dire, pour une contemplation. C’est que rien ne les prépare, s’iels ne connaissent pas déjà l’endroit, à cette magnificence. Une vasque naturelle dont l’eau d’un bel émeraude lèche des bords de pierre grise lissée par les années de ruissellement conjoint : mes eaux et celles d’Angebelle.
Et puis cette végétation dense qui encadre le tout mieux qu’un rideau de théâtre, et s’ouvre tout à coup pour leur laisser la vue sur ce tableau de maître. Je ne sais combien d’entre iels au fil des siècles sont venus peindre la cascade d’Angebelle, qui porte si bien son nom. Les peintres assidues, s’iels revenaient souvent, finissaient par me voir. L’un d’entre eux au siècle dernier a même entrepris mon dessin, au fusain puis à l’huile, consacrant un temps fou à rendre l’éclat des gouttes perlant au-dessus des mousses au vert si profond, si moelleuses et si douces qu’elles attirent la main. Il s’est enquis plus bas au hameau, du nom de ce cours d’eau ténu, si charmant, personne n’a pu lui dire comment je m’appelle. Je suis resté sans nom. Il a continué de venir au printemps, en été, à l’automne, et même parfois l’hiver pour me sentir sous ses doigts, et pour emplir ses yeux de ma beauté secrète, qui le ravissait tant.
C’est là que m’est venue l’idée qui aiguillonne maintenant tous les sons de mon chant, et forme mes intentions à l’égard de son espèce. Ainsi qu’est né mon plan. À partir du constat que les quelques humains qui au fil des années remarquaient ma présence n’ont pas pu s’empêcher, jamais, de caresser ces mousses qui m’entourent, qui garnissent les rochers sur lesquels je murmure. Alors, iels tendent l’oreille : car on ne m’entend pas si on se laisse assourdir par le chant de la cascade, autant qu’on se laisse aveugler par sa vue.
Moi, je suis discret, mais j’inspire aux humains autre chose que cette admiration brutale, ce saisissement des sens. Je viens éveiller ce qui se tapit au creux des ventres et des poitrines. Elle, par exemple, qui vient pour la deuxième fois cet été se baigner à la cascade, frissonnant dans la vasque, elle dont la peau rougit à la clarté glaciale de ma bruyante compagne, vient de m’apercevoir. Elle s’est assise à l’instant juste à côté de moi, les fesses nues sur la roche. Elle est accompagnée, et les deux se réjouissent en silence comme d’un cadeau qu’il n’y ait personne d’autre ici, en cette belle matinée.
Ces deux-là parlent peu, je crois qu’iels sont d’accord : l’endroit se passe de mots. C’est donc l’autre langage qui prendra le relai. Celui des regards qui se croisent en souriant, des narines qui palpitent ensemble, de la pulpe des doigts qui vient frôler ma mousse, des lèvres qui s’entrouvrent pour goûter l’eau si fraîche qui court sur mes rochers.
« Peaux séchant au soleil, clapotis de mes eaux, paumes sur mes mousses, langue sur mon filet d’eau... »
Moi, tout petit ruisselet voisin de la cascade, caché derrière les arbres, je m’épands discrètement et viens lécher la pierre où elle s’est assise. L’autre vient la rejoindre, les deux se laissent happer par mon flux transparent qui vient emplir la vasque lui aussi. Car mes eaux se mêlent à celles de la cascade et nous communions, jusqu’à former ensemble le petit torrent qui s’échappe vers la vasque plus bas, puis encore celle d’après, jusqu’au hameau en aval, avant de rejoindre la grande rivière en fond de vallée. Une fois que l’humaine m’a vu, elle reste assise près de moi, et l’autre s’allonge à son côté, sa hanche touchant la sienne, laissant la pierre chauffée du soleil matinal lui délasser le dos, le bassin, puis les jambes.
Jambes que sa main à elle vient caresser comme elle vient de caresser mes mousses. Une main encore fraîche du contact de l’eau. Une paume qui déploie des doigts doux et agiles depuis la cheville, tout le long du mollet dont elle dessine la courbe, étirant la caresse jusqu’en haut de la cuisse, s’attardant un peu là. Une main qui attend, qui guette la réponse de la peau qu’elle effleure. C’est la bouche qui lui répond sans équivoque, dans un soupir qui appelle un baiser. La main se pose alors légère sur le bas-ventre, juste au-dessus du pubis, remonte le long des flancs puis du buste qu’elle flatte, jusqu’à l’épaule ronde. La paume glisse sous la nuque, qu’elle sait être le lieu des frissons les plus tendres et les plus émouvants. Les deux bouches se trouvent. Elles forment une niche de chaleur partagée à leurs souffles mêlés et à leurs lèvres jointes. L’autre main fait son chemin au relief d’un biceps, à la saignée du coude, au tendre du poignet, au relief de la hanche. Les paumes se réchauffent. Elles cherchent le duvet qui se hérisse, la muqueuse qui perle, le sexe qui se gorge, le soupir exhalé, la gorge qui se déploie en lents gémissements que couvrira le bruit continu de la cascade.
Car nous avons un plan, Angebelle et moi-même, qui suis si discret que je n’ai pas de nom. Un plan sans faille aucune, qui marche à tous les coups. Elle épate, émerveille, attire les corps qui ne tardent pas à se dénuder. Galvanise les chairs, les pique de sa fraîcheur, les couvre de morsures parmi ses eaux glacées. Puis une fois qu’ils ont baigné dans la vasque émeraude bordée d’élégante pierre grise, que leurs membres viennent se délasser au soleil, que s’alanguissent les muscles raidis par le froid, la nage et les plongeons, je viens murmurer au creux de leur oreille une tout autre musique que celle des trombes d’eau s’écrasant sur la roche.
La main frôle à présent le sexe, l’autre paume sur la nuque laisse pianoter ses doigts, lançant des frémissements tout le long de l’échine. Les deux bouches se disjoignent car l’une des deux veut à présent trouver la chaleur qui niche entre les cuisses du corps qu’elle goûte, qu’elle lèche, qu’elle embrasse, qu’elle caresse de ses lèvres. Puis la langue se glisse, la langue qui tantôt goûtait à mon filet d’eau entre les mousses, aventurait sa pointe hérissée de papilles serrées par la fraîcheur de mon flux sur la pierre, la langue se glisse maintenant au creux de l’aine où la peau est si tendre, odorante, sensible.
« Nos sœurs rivières,
nos frères les fleuves »
C’est un plan implacable et maintenant bien rodé, depuis que les humains viennent se baigner ici. Il arrive parfois que des amantes soient surprises en plein ébat lorsqu’arrivent par le chemin boisé d’autres de leurs congénères. Iels se jettent alors au plus vite dans la vasque, où les chairs s’ébrouent, où le rouge aux joues trouve une explication par la fraîcheur de l’eau, où les sexes saisis par le froid se laissent rapidement dégorger de l’ardeur qui palpitait encore quelques instants plus tôt.
Mais aujourd’hui personne ne viendra interrompre la magie de l’instant que nous avons forgée à force d’entraînement, l’enchaînement infaillible de nos intentions à Angebelle et moi. Cascade rugissante à la sortie du bois, émerveillement des yeux, baignade en eau froide, muscles raidis, pierre chaude, peaux séchant au soleil, clapotis de mes eaux, paumes sur mes mousses, langue sur mon filet d’eau, corps qui se cherchent, sexes pulsant de vie.
Nos intentions sont claires, autant que le sont nos flots. Quiconque de cette espèce qui nuit à la terre, épand des pesticides, enterre sous le béton tant de nos sœurs rivières, barre nos frères les fleuves, leur déverse dedans les rejets des usines, racle le fond des mers, quiconque de cette espèce qui se sert de nos flux comme de vide-ordures, quiconque de cette espèce vient faire l’amour ici, en sortira changé. Il lui restera au sortir du bois, dans le creux de l’oreille, quelque chose comme l’écho d’Angebelle qui crépite sur la roche, et le souvenir de mon chant léger. Au pli secret de l’aine, la peau fine se rappellera toujours de la langue qui est venue, fraîche, cueillir le désir montant. Et au creux de la nuque, le frisson a marqué d’une empreinte tactile le moment partagé sur la roche au soleil.
Iels n’en parleront pas, garderont le secret sur cet instant où les peaux se sont laissées habiter du murmure des eaux qui se mêlaient près d’elles. Mais iels grossiront les rangs de toustes celles et ceux marqués par le sortilège d’une cascade sublime et d’un ruisseau discret. Les rangs de celles et ceux qui savent à présent que toutes les rivières, ruisseaux et ruisselets, aussi ténus soient-ils, même s’ils n’ont pas de nom, sont les veines d’un grand corps qui palpite sous le ciel, dont la chair est la terre, dont la brise est le souffle, et qui leur donne vie.
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