Écosexe : ils et elles font l’amour avec la Terre
Écosexe. - © Lizaveta-Alisa K / Reporterre
Écosexe. - © Lizaveta-Alisa K / Reporterre
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[Sexe et écologie 2/5] Se baigner nu, caresser la mousse, répandre ses fluides sur la terre... Le mouvement écosexe, le fait d’avoir des pratiques sexuelles ou sensuelles avec la nature, émerge en France. Une pratique queer et militante.
Caresser un arbre, s’abandonner dans la rivière, frissonner en respirant l’air frais, répandre ses fluides sur la terre… Et si l’on considérait notre environnement non plus comme un décor dans lequel nous évoluons, mais comme un amant ou une amante, à qui l’on doit tous les égards ? Cette pratique s’appelle l’écosexualité et consiste, entre autres, à avoir des pratiques sexuelles ou sensuelles avec et dans la nature.
« Il s’agit de toute pratique érotique qui n’ait pas l’humain pour centre, résume la penseuse queer et féministe Myriam Bahaffou. Cela revient à explorer des formes de plaisir expulsées du champ sexuel, qui a été uniquement défini en termes de rapport non seulement humain, interindividuel, et dont le but est l’orgasme génital. » Le mouvement écosexuel ou écosexe est né il y a plus de quinze ans aux États-Unis, d’une collaboration entre deux artistes performeuses lesbiennes, Beth Stephens et Annie Sprinkle, ancienne travailleuse du sexe et actrice porno.
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Leur démarche consiste à passer de la « Terre comme mère » à la « Terre comme amante » : « Nous sommes aquaphiles, téraphiles, pyrophiles et aérophiles. Nous enlaçons les arbres sans pudeur, nous massons la Terre avec nos pieds, nous murmurons des mots doux aux plantes. Nous sommes des naturistes, des adorateurs du soleil et des observatrices d’étoiles. Nous caressons les pierres, jouissons des cours d’eau, admirons souvent les courbes de la Terre. Nous faisons l’amour avec la Terre à l’aide de tous nos sens », expliquent-elles en 2015 dans leur premier manifeste écosexuel.
Mariage avec la Terre
Les deux Étasuniennes ont officiellement lancé le mouvement en 2008 lors de leur « mariage avec la Terre » : une performance artistique durant laquelle les deux artistes, toutes de vert vêtues, ont épousé la Terre. Échanges de vœux (avec la planète), costumes extravagants, chants... Ce fut le point de départ d’une série de « mariages écosexuels » avec les éléments naturels : le ciel, la mer, les rochers, le feu, la neige… Ces performances leur permettent à la fois d’alerter sur l’exploitation des ressources naturelles, tout en luttant pour les droits des personnes queer, et notamment le droit au mariage homosexuel, qui ne sera reconnu qu’en 2015 aux États-Unis.
Elles ont aussi réalisé plusieurs films documentaires, notamment Water Makes us Wet (« L’eau nous rend mouillées »), à travers lequel elles abordent la question de la raréfaction et de la pollution des ressources en eau, tout en y ajoutant des scènes érotiques dans l’eau. L’objectif ? Faire coïncider les combats queer et écologistes.
Le mouvement prend peu à peu, aux États-Unis comme en Europe : « Nous sommes comme du mycélium, nous poussons sous terre, et aussi au-dessus », nous écrit Annie Sprinkle, par courriel. La performeuse reconnaît « se heurter à nos cultures négatives envers la sexualité » : « Érotiser tout ce qui n’est pas humain est tabou, considéré comme diabolique, malsain, pervers, regrette-t-elle. Les gens aiment détester la “différence”. »
En France, « l’écosexualité commence à émerger, mais ça reste encore très marginal, et très peu de personnes revendiquent cette étiquette », explique Margot Vellet, 23 ans, autrice d’un mémoire de recherche sur le sujet en 2024. Selon elle, le mouvement français a émergé à Bourges, en 2013, à l’occasion d’un week-end « écosexe » animé par Annie Sprinkle et Beth Stephens. Le lien s’était fait via le penseur Paul B. Preciado, philosophe et théoricien de la pensée queer, ami des deux Étasuniennes.
C’est donc lui qui a introduit le concept en France, mais à la différence des deux femmes, « il n’avait pas la volonté de créer une nouvelle étiquette “écosexuelle”, ce qui peut expliquer pourquoi si peu de personnes se revendiquent comme tel en France », explique Margot Vellet.
Du porno écosexuel
L’artiste aurore Morillon [1], 32 ans, en fait partie : « Je me considère écosexe. Ce n’est pas une identité que j’emploie souvent, il n’empêche que j’en ai la pratique, confie-t-elle, lors de notre rencontre en visio. Je fais de la respiration orgasmique, ou bien il m’arrive de répandre mes fluides dans la nature. » L’artiste explique également s’adonner à une forme de « sorcellerie », ce qui est le cas de beaucoup d’écosexuels : dans la pièce que l’on aperçoit derrière elle, on distingue en effet un petit autel recouvert de lierre où brûle une bougie, sous une image de lune, créant une atmosphère ésotérique.
Pour elle, l’écosexualité passe par une connexion forte — presque spirituelle — au vivant, pouvant ensuite se traduire par des interactions, sexuelles ou non, qui n’interviennent que lorsqu’elle a suffisamment passé de temps à arpenter un territoire, et à en connaître ses enjeux, son histoire, à la manière d’Annie et Beth.
Le collectif Porn Process.
Inspirée des travaux des deux femmes, cette photographe et cinéaste réalise des films mêlant pornographie, érotisme et écologie : « Je cherche à ramener une dimension écologique au sein d’une narration pornographique », explique-t-elle. Concrètement, il peut s’agir de scènes de sexe tournées dans la nature, qui n’est pas seulement considérée comme un décor, mais comme partie prenante des ébats.
Cela passe aussi par l’ajout au montage d’images microscopiques de feuille, de terre ou de peau, des bruits de la forêt, de cris d’oiseaux… Dans le film Lucioles, réalisé avec le collectif Porn Process, plusieurs personnes se fouettent ainsi les fesses avec du houx ou se caressent entre les arbres, éclairés par des frontales rougeoyantes.
« En France, l’écosexualité a beaucoup circulé via le milieu artistique, avec souvent un objectif de représentation », explique Margot Vellet. On peut citer le duo d’artistes lyonnais Lundy Grandpré, qui a proposé des spectacles vivants écosexuels, ou la réalisatrice Isabelle Carlier, autrice du film Ecosex, a User’s Manual (« Écosexe, manuel d’utilisation ») en 2018.
Une pratique queer et militante
Au-delà des représentations et des projets artistiques, l’écosexualité est principalement véhiculée par et dans les milieux prosexe et queer. Les Fées radicales, une communauté queer basée en pleine nature, sur leur domaine de Folleterre, en Haute-Saône, pratiquent des formes d’écosexualité adossées à des rituels spirituels.
Depuis 2023, un camp dédié à l’écosexualité (l’Ecosexcamp) est également organisé chaque été dans un lieu différent en France. Cet événement est majoritairement queer. « Il y a vraiment l’intention d’embrasser toute la diversité des corps, des genres, des sexualités… Ce qui est aussi une manière de reconnaître le vivant sous toutes ses formes », explique Nomi, qui a participé deux fois à ce camp avant d’en rejoindre aujourd’hui l’organisation.
« Aller se baigner nue, se faire tremper par la pluie dehors... »
« On fait des activités collectives, comme des balades sensorielles où on va s’emparer de différents éléments de la forêt, comme des branches, du genêt, des orties et on va se frapper avec ces végétaux, détaille Nomi. Ça peut aussi être des baignades en rivière, où l’on pratique l’urophilie, qui consiste à s’uriner les uns sur les autres, dans un cadre minéral et naturel. »
Dans la lignée de la pensée d’Annie Sprinkle et de Beth Stephens, l’écosexualité est aussi vécue par certains et certaines comme un motif d’engagement. « Quand on pratique l’écosexualité, on se bat pour défendre des écosystèmes auxquels on est attachés, dans lesquels on trouve du sens, de la beauté, du plaisir, explique Azur, participant de l’Ecosexcamp, et impliqué dans de nombreux collectifs militants. On défend ces lieux parce qu’on a envie de se faire kiffer dedans et avec. »
Dégénitaliser le désir
Que ce soit dans l’écoporn d’aurore Morillon ou lors de ces événements communautaires, l’écosexualité fait la part belle aux pratiques sexuelles considérées comme « déviantes ». Ainsi, le BDSM, à travers des pratiques comme le fouettage avec des végétaux, tient une place importante : « Quand on fait de l’escalade ou une randonnée de plusieurs jours, on met le corps à l’épreuve, on le confronte à l’environnement, explique Nomi. Il faut parfois aussi accepter de se laisser contraindre par la nature, dans une forme de lâcher-prise. Et je pense qu’en ça, le BDSM est un formidable outil. »
Plus largement, l’écosexualité passe aussi et peut-être même surtout par des pratiques qui n’ont rien de sexuel, mais qui sont de l’ordre de la sensualité, du sensoriel, comme le fait de caresser la mousse ou de prendre « un bain de forêt », c’est-à-dire de se connecter aux arbres, d’écouter le bruit des oiseaux ou de faire des balades botaniques.
Pour Myriam Bahaffou, « aller se baigner nue, dans un lac ou une rivière, se faire tremper par la pluie dehors, boire quand il fait une chaleur intense… c’est une expérience écosexuelle ». Elle précise : « Là, on ne parle pas de masturbation ou d’orgasme, mais d’une capacité à se laisser pénétrer par des sensations, une présence à des formes de désir étrange, un abandon. »
La militante féministe considère également qu’uriner, « dans la nature ou ailleurs », permet de « se sentir comme un être qui appartient à un territoire, hors de la chorégraphie hygiéniste qui isole, individualise et veut cacher à tout prix ce qui est considéré comme “dégoûtant” ».
« Dans l’écosexualité, tu ne vas pas forcément être sur des rapports génitaux, explique aurore Morillon. Cela amène à développer d’autres types de langages sexuels et de se concentrer sur d’autres endroits d’excitation. » Un principe que l’artiste tente d’intégrer à ses courts-métrages écoérotiques, en essayant de « dégénitaliser » les images, et en cherchant d’autres ressorts d’excitation.
L’écosexualité permet ainsi de réinventer un nouveau rapport au désir, différent de ce que nous vendent le porno et la culture mainstream.
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